Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
— Ne sois pas grossière, Micaela !
— Ecoutez-le ! Ecoutez-le ! Puritain ! Moraliste ! Les enfants se mettent à pleurer – ils n’ont jamais entendu des cris semblables. Micaela leur fait signe négligemment de se taire.
— Moi, au moins, j’ai des principes, gronde Jason. Ton frère et toi ne pouvez en dire autant !
— Mon frère et moi ?
— Oui. Il ne t’a peut-être jamais défoncée ? Micaela rougit.
— Oui, je le reconnais. Une ou deux fois quand nous étions jeunes. Et alors ? Tu n’as jamais pris tes sœurs, toi ?
— Pas seulement quand vous étiez jeunes. Ça continue de plus belle.
— Tu es malade, Jason ?
— Ose dire le contraire !
— Micael ne m’a pas touchée depuis dix ans. Ce n’est pas que nous nous le soyons interdit, mais ça n’est pas arrivé, c’est tout. Oh, Jason, Jason, Jason ! Tu passes tellement de temps plongé dans tes archives que tu es devenu un homme du XXe siècle. Tu es jaloux, Jason. Tu te tritures l’esprit pour savoir si Micael et moi sommes incestueux, ou si je fais preuve ou non d’initiative, moi, une femme. Et toi et tes plongées dans les bas-fonds ? N’avons-nous pas des règles en ce qui concerne une certaine égalité entre partenaires ? Tu voudrais qu’il y ait deux poids et deux mesures, Jason. Que tu fasses ce qui te plaît, mais que moi j’obéisse aux règles. Tu es furieux à cause de Siegmund, à cause de Micael. Tu es jaloux. Jason. Jaloux ! Il y a cent cinquante ans que nous avons détruit la jalousie !
— Et toi, tu en veux toujours plus. Une insatisfaite. Une anomo en puissance. Shangai ne te suffit plus, tu veux Louisville. Eh bien, sache que l’ambition est aussi un sentiment dépassé. N’oublie pas non plus que c’est toi qui as commencé ce petit jeu d’utiliser le sexe pour marquer des points contre l’autre. En allant voir Siegmund et en t’arrangeant pour que je l’apprenne. Tu prétends que je suis un puritain ? Toi, tu es une réactionnaire rétrograde. Bouffie de moralité préurbmonadiale.
— Si je suis ainsi, c’est à cause de toi !
Des larmes ruissellent sur le visage de Micaela.
— Non, c’est toi qui m’as contaminé. Tu portes ce poison en toi ! Quand tu…
La porte s’ouvre à cet instant. Un homme apparaît. Charles Mattern, du 799e. Jason le connaît ; c’est un sociocomputeur avec lequel il a travaillé sur plusieurs projets de recherches. Son débit empressé et son urbanité excessive l’ont toujours un peu agacé.
Son air embarrassé prouve qu’il a certainement entendu des échos de leur scène de ménage.
— Dieu soit loué, dit-il mielleusement, je suis en promenade nocturne et je pensais que…
— Non ! hurle Micaela. Pas maintenant ! Sortez !
Mattern recule sous le choc. Il essaye de dire quelque chose, secoue la tête comme assommé et sort, après avoir marmonné de vagues excuses pour son intrusion.
Jason est atterré. Se refuser pareillement à un visiteur nocturne légitime ? L’éjecter comme ça ?
— Sauvage ! crie-t-il, lui envoyant une gifle. Comment as-tu pu faire une chose pareille ?
Elle recule, se frottant la joue.
— Sauvage ? Moi ? Et toi qui me frappes ? Je pourrais te faire jeter dans la chute pour…
— C’est moi qui pourrais te faire jeter dans la chute pour…
Il se tait. Tous deux restent silencieux.
— Tu n’aurais pas dû refuser Mattern, dit-il, un peu plus tard, quand il est calmé.
— Tu n’aurais pas dû me battre.
— C’était la colère. Mais certaines règles sont inviolables. S’il te signale au…
— Il ne le fera pas. Il a très bien vu que nous nous disputions. Que je n’étais vraiment pas disponible.
— Et hurler ainsi tous les deux… même en se disputant. Cela pourrait très bien nous envoyer en cure morale.
— J’arrangerai les choses avec Mattern, Jason. Laisse-moi faire. Je vais lui dire de venir me voir, je lui expliquerai la situation, et je lui procurerai l’extase de sa vie. (Elle rit doucement.) Espèce de fou d’anomo, dit-elle, (mais sa voix est tendre et affectueuse.) On a certainement stérilisé la moitié de l’étage avec nos glapissements. À quoi tout cela rimait-il, Jason ?
— J’essayais de te faire comprendre quelque chose sur toi. Ta personnalité psychologique est essentiellement archaïque, Micaela. Si seulement tu pouvais te voir objectivement – la mesquinerie dont tu as fait preuve récemment. Non, je ne veux pas relancer une nouvelle bagarre, j’essaye simplement de t’expliquer…
— Et tes motivations, Jason ? Si je suis archaïque, comme tu le prétends, tu l’es autant que moi. Nous sommes tous les deux des êtres n’appartenant pas à notre époque. Nos réflexes sont conditionnés par des restes de morale primitive. Tu ne penses pas ? Tu ne t’en rends pas compte ?
Il s’éloigne d’elle. Lui tournant le dos, il presse ses mains contre la plaque apaisante encastrée dans le mur à côté du jet moléculaire. Il sent certaines tensions s’échapper de lui, comme aspirées.
— Oui, dit-il, après un long moment, oui, je m’en rends compte. Nous avons un vernis d’éthique urbmonadiale, mais en-dessous… la jalousie, l’envie, le sens de la propriété…
— Oui. Oui.
— Tu imagines, bien sûr, la répercussion de cette découverte sur mes travaux ? (Il hausse les épaules.) Ma thèse selon laquelle la sélection en monade urbaine aurait donné naissance à une nouvelle espèce d’humains ? Peut-être, après tout, mais alors je n’appartiens pas à cette espèce. Tu n’y appartiens pas non plus. Eux, peut-être, quelques-uns d’entre eux. Mais combien ? Combien vraiment ?
Micaela s’approche et se colle contre lui. Il sent le bout de ses seins durcis qui se pressent délicieusement contre son dos.
— La plupart, peut-être, dit-elle. Ta thèse est toujours valable. C’est nous qui avons tort. Nous ne sommes pas à notre place.
— Oui. Tu as raison.
— Nous appartenons à une époque obtuse et laide.
— Oui.
— Alors, il faut que nous arrêtions de nous torturer mutuellement, Jason. Nous devrons nous déguiser un peu mieux. Tu me comprends ?
— Oui. Sinon, nous finirons par dévaler la chute. Nous sommes sacrilèges, Micaela.
— Oui. Tous les deux.
— Tous les deux.
Jason se retourne. Ses bras se nouent autour de Micaela. Ils se sourient.
— Barbare rancunier, dit-elle tendrement.
— Sauvage vindicative, murmure-t-il, tout en embrassant le lobe de son oreille.
Ils glissent ensemble sur la plate-forme de repos. Les visiteurs nocturnes devront attendre. Jamais il ne l’a aimée comme à cet instant-là.
5
À Louisville, Siegmund Kluver se sent encore un tout petit garçon. Il n’arrive pas à se persuader du bien-fondé de sa présence dans la cité supérieure. Il se voit comme un rôdeur, un intrus. Dans la cité des maîtres de la monade, une étrange timidité puérile l’envahit qu’il doit s’efforcer de dissimuler. Cette envie perpétuelle de regarder nerveusement derrière lui, dans l’attente glacée de la patrouille qui va l’arrêter (d’épaisses silhouettes au garde-à-vous bouchant toute la largeur du couloir. Que fais-tu ici, petit ? C’est interdit de se promener dans ces étages. Louisville est réservée aux administrateurs, tu ne le sais pas ? Et, rouge de confusion, il balbutiera des excuses, et se précipitera dans le descenseur).