Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
Jason prend bien soin de ne pas tomber dans le piège de l’historien : la fausse perspective. Le XXe siècle, vu de si loin, semble une entité simple, mais il sait que c’est une erreur d’évaluation due à une schématisation excessive. Il est vrai que certains courants essentiels traversent paisiblement l’ensemble du siècle, mais il ne faut pas oublier pour autant certains changements qualificatifs engendrant des discontinuités historiques majeures s’échelonnant de décennie en décennie. La libération de l’énergie atomique a été un de ces changements. Le développement des transports intercontinentaux rapides en a été un autre. Sur un autre plan, la mise au point et la diffusion de moyens contraceptifs simples et efficaces ont provoqué un changement fondamental du problème sexuel, une véritable révolution. Et la venue de l’âge psychédélique, avec ses problèmes et ses joies propres, marque une autre cassure importante, scindant le siècle en deux, avant et après. Ainsi 1910, 1930, 1950, 1970 et 1990 constituent des dates à l’intérieur du siècle, auxquelles Jason peut se référer dans son étude.
Le matériel ne lui fait pas défaut. En dépit des destructions, pendant et après l’effondrement, il subsiste une immense documentation sur les ères prémonadiales ensevelie dans quelque chambre forte souterraine. Jason ignore où se trouve cette banque centrale d’archives (s’il n’y en a qu’une et non une multitude d’entre elles éparpillées un peu partout dans le monde) mais elle n’est certainement pas dans Monade Urbaine 116, ni même dans la constellation des Chipitts. Cette question est sans importance, pourvu qu’il puisse obtenir ses informations le plus vite possible. La seule difficulté est de savoir comment formuler sa demande pour avoir satisfaction.
À présent, Jason est suffisamment au fait des usages pour remplir pertinemment les formulaires d’obtention d’archives. Il sait comment les composer sur son clavier – et les cubes arrivent aussitôt. Livres. Films. Émissions de télévision. Affiches. Publicités. Il n’ignore pas non plus que pendant plus de la moitié du siècle tout ce qui touchait au sexe a emprunté deux voies : une licite et une illicite. D’un côté les romans et films commercialisés publiquement, et d’un autre tout le courant érotique clandestin interdit. Jason se documente aux deux sources. L’éros de l’époque est à cheval sur ces deux réalités ; ce n’est qu’à travers cette double pesée que la vérité objective peut être appréhendée. Ne pas oublier non plus les codes légaux, avec leurs cortèges d’interdictions. New York, par exemple : toute personne s’étant exposée nue ou ayant exposé ses parties génitales complaisamment et lubriquement dans tout endroit public, ou dans tout autre endroit où se trouvent d’autres personnes, ou ayant incité un tiers à s’exhiber sera coupable de… Dans l’État de Géorgie, lit-il, tout passager de wagon-lit, qui occupe un compartiment autre que le sien se rend coupable de délit contraventionnel et est punissable d’une amende maximale de 1 000 dollars ou de douze mois d’emprisonnement. Les lois de l’État du Michigan stipulent que toute personne qui, pendant le traitement médical d’une personne du sexe féminin, lui aura fait croire qu’il est, ou sera nécessaire, ou bénéfique pour sa santé d’entretenir des relations sexuelles avec un homme – et/ou tout homme qui, n’étant pas l’époux de cette femme, commettra l’acte sexuel avec cette femme grâce à ce subterfuge, sera coupable de forfaiture et punissable d’une peine maximale de dix ans. Bizarre. Encore plus bizarre : toute personne qui connaîtra charnellement, ou entretiendra des relations sexuelles de toutes sortes avec un animal ou un oiseau, sera reconnue coupable de sodomie… Pas étonnant que tout cela ait disparu ! Et ceci ? Quiconque commettra l’acte sexuel avec une personne du sexe masculin ou féminin par l’anus (rectum) ou avec la bouche ou la langue, ou tentera de le commettre avec un cadavre… Et le plus inquiétant : dans le Connecticut, l’usage des contraceptifs est interdit, sous peine d’une amende minimale de 50 dollars ou de soixante jours à un an de prison – dans le Massachusetts : quiconque vend, loue, donne, expose (ou offre) tout instrument, ou médicament, ou drogue, ou tout autre moyen destiné à prévenir la conception sera passible d’un maximum de cinq ans de prison ou d’une amende maximale de 1 000 dollars. Comment ? Comment ? Envoyer un homme en prison parce qu’il a pratiqué le cunnilingus sur son épouse, et punir aussi légèrement les prosélytes de la contraception ! De toute façon, où se trouvait le Connecticut ? Le Massachusetts ? Jason, qui est pourtant historien, ne le sait pas très précisément. Dieu soit loué, pense-t-il, mais ces malheureux méritaient bien l’apocalypse qui vint les frapper. Quelles étranges lois qui se montraient si clémentes envers les partisans de la limitation des naissances !
D’abord quelques livres et films. Bien qu’il n’en soit qu’à son premier jour de recherches, Jason perçoit déjà certaines grandes lignes – une sorte de relâchement des mœurs qui se poursuit tout au long du siècle, ce processus s’accélérant entre 1920 et 1930 et après 1960. La cheville montrée timidement au début fait vite place aux seins nus. Dans ce domaine tellement curieux de la prostitution, on assiste à cette même érosion au fur et à mesure que les libertés se généralisent. La disparition des tabous dans le vocabulaire sexuel populaire. Jason a du mal à croire ce qu’il lit et voit. Si comprimées étaient leurs âmes ! Si refoulés, leurs désirs ! Pourquoi ? Pourquoi ? Bien sûr, on ne peut nier l’évolution, mais d’atroces restrictions persistent et continuent à prévaloir pendant toutes ces années lugubres, sauf vers la fin où l’effondrement est proche et les barrières s’écroulent. Mais même à ce moment-là subsiste quelque chose de faux. Jason y voit plus d’une volonté consciente et forcée d’amoralité. Ces nudistes timides. Ces débauchés tourmentés. Ces libertins cherchant à se justifier. Étrange. Étrange. Étrange. Il ne peut lutter contre la fascination qu’exercent sur lui les concepts sexuels de ce XXe siècle. L’épouse considérée comme propriété de l’époux. Le prix attaché à la virginité (encore qu’il semble qu’ils se soient débarrassés de cela !) L’intervention de l’État dans le choix de certaines positions pratiquables et d’autres interdites. Les restrictions imposées même sur les mots. Dans un ouvrage prétendument sérieux de critique sociale de l’époque, il relève cette phrase : « Parmi les progrès enregistrés durant la dernière décennie, le moindre n’est pas la liberté, enfin, pour les écrivains, de pouvoir utiliser les mots tels que baiser ou con dans leurs travaux. » Comment se peut-il que ce fût ainsi ? Accorder tant d’importance à de simples mots ? Dans son box d’études, Jason prononce les vieux mots tabous : « Baiser… con… baiser… con… » Leur sonorité elle-même a un petit goût démodé, inoffensif. Il essaye les équivalents modernes : « Défoncer… fente… défoncer… fente… défoncer. » Pas plus d’impact. Comment les mots ont-ils jamais pu contenir une telle charge explosive qu’un esprit apparemment intelligent ait cru nécessaire de célébrer la liberté d’en user publiquement ? Dans ce domaine, Jason est conscient des limites de l’historien. Il se sent fondamentalement incapable de comprendre l’obsession que le XXe siècle manifestait à l’égard des mots. Par exemple le D majuscule pour Dieu, comme s’il avait été déshonoré de s’appeler dieu ! Interdire des livres où étaient imprimés en c.n, e.....r, b....r, f...e !…
Plus il avance dans son étude, plus il est convaincu de la validité de sa thèse. Il s’est passé une révolution sexuelle fondamentale durant les trois cents dernières années, et les critères culturels n’en sont pas seuls responsables. Nous sommes profondément différents, pense Jason. Nous avons changé – cette modification est cellulaire, une transformation du corps comme de l’esprit. Ils n’auraient jamais pu encourager ni même tolérer, atteindre à notre totale et entière accessibilité. Nos promenades nocturnes, notre nudité, notre suppression de tous les tabous, notre méconnaissance de toute jalousie irrationnelle, tout cela leur eût paru impossible, répugnant, abominable. Même ceux qui tentaient de vivre un peu à notre façon le faisaient pour de fausses raisons. C’était plus une réaction contre un système répressif existant qu’un besoin positif. Nous sommes différents… Fondamentalement différents.