Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
Peu après minuit, il est de retour chez lui. Deux silhouettes sur la plate-forme de repos. Mamelon a un visiteur nocturne ; cela n’a rien d’étonnant. Siegmund n’ignore pas que son épouse est une des femmes les plus désirées de la monade. Elle le mérite entièrement, il le sait mieux que personne. Du seuil de l’appartement, il contemple d’un regard nonchalant les deux corps qui s’agitent sous le drap. Mamelon fait entendre des bruits passionnés, mais ils sonnent faux et forcés à ses oreilles, comme si elle voulait flatter par courtoisie un partenaire incompétent. L’homme pousse un dernier grognement rauque annonciateur de l’escalade finale. Siegmund éprouve une vague colère à son encontre. Puisque tu prends mon épouse, au moins procure-lui du plaisir. Il se déshabille et va se laver. Quand il sort de la douche moléculaire, les deux formes reposent à présent immobiles. L’homme suffoque encore, alors que le souffle de Mamelon est étale et tranquille, confirmant les doutes de Siegmund quant à l’authenticité de son plaisir. Siegmund tousse par politesse. L’homme se dresse nerveusement, le visage empourpré, les yeux clignotants et affolés. C’est Jason Quevedo, l’historien, l’époux de Micaela. Siegmund n’a jamais compris les raisons de l’intérêt que Mamelon lui porte. Il ne comprend pas non plus comment ce petit homme insignifiant a pu épouser et supporter l’impétueuse Micaela. Enfin, ce n’est pas son problème. Par contre, la vue de Jason lui rappelle qu’il a du travail pour lui, et qu’il devrait aller bientôt visiter Micaela.
— Bonsoir, Siegmund, dit Jason, sans oser le regarder dans les yeux. (Il se lève et ramasse ses vêtements disséminés sur le sol. Mamelon fait un clin d’œil à son époux. Siegmund lui envoie un baiser.)
— J’allais justement vous appeler demain, Jason. Un projet de recherche historique dont je voudrais que vous vous occupiez.
Tout en Quevedo indique qu’il a hâte de sortir de l’appartement des Kluver.
Siegmund n’en continue pas moins.
— Nissim Shawke prépare une réponse à une pétition venue de Chicago, concernant une suppression possible des régulations en ce qui concerne le choix du sexe des enfants. Il désire que je lui fournisse des renseignements sur ce qui est arrivé quand les gens avaient la liberté totale du choix sans s’occuper de ce que faisaient les autres. Comme vous êtes un spécialiste du XXe siècle, je me demandais si vous seriez…
— Oui, certainement, coupe Quevedo, se dirigeant vers la porte. Appelez-moi demain, à la première heure.
Son anxiété le rend fébrile.
— Il me faut une documentation très détaillée sur primo : la période médiévale où c’était le hasard qui présidait au choix ; secundo : les premiers temps de la régulation. Tandis que vous vous occuperez de cela, je verrai Mattern ; je pense qu’il est capable de me fournir quelques estimations des implications politiques d’une telle…
— Il est tard, Siegmund ! interrompt Mamelon. Jason t’a dit que vous pourrez en discuter demain matin.
Quevedo approuve de la tête. Il n’ose pas partir pendant que Siegmund parle, et pourtant il ne pense qu’à cela. Siegmund réalise qu’il se montre trop empressé, trop tendu, comme d’habitude. Changer d’image. Changer d’image. Le travail peut attendre.
— Oui, bien sûr, admet-il. Dieu soit loué, Jason, je vous appellerai demain.
Celui-ci, reconnaissant, en profite pour s’échapper. Siegmund s’étend à côté de son épouse.
— Tu ne voyais pas qu’il voulait partir ? demande-t-elle. Il est si atrocement timide.
— Pauvre Jason, dit-il, caressant la ligne souple des hanches.
— Où as-tu été ce soir ?
— Rhea.
— Intéressant ?
— Très. Quoique d’une façon particulière. Elle m’a dit que j’étais trop sérieux, qu’il fallait que je me détende.
— Elle est intelligente. Tu trouves qu’elle a raison ?
— Oui, je crois. (Il baisse les lumières.) Le secret, c’est de savoir se distraire quand il le faut. Considérer son travail avec une certaine désinvolture. Mais je vais essayer. Je vais essayer. Le problème, c’est que je ne peux m’empêcher de prendre au sérieux ce que je fais. Cette pétition de Chicago, par exemple. Il est évident que nous ne pouvons autoriser une licence complète du choix du sexe des enfants ! Les conséquences seraient…
— Siegmund, l’arrête-t-elle. (Elle prend sa main et la pose sur son ventre.) Je n’ai pas envie d’entendre cela maintenant. J’ai besoin de toi. Rhea ne t’a pas épuisé, j’espère ? Parce que Jason n’a pas été brillant ce soir.
— Peut-être me reste-t-il encore quelque vigueur. Pour toi. (Oui. Il lui reste encore de la vigueur. Il embrasse Mamelon et se glisse en elle.) Je t’aime, murmure-t-il. Mon épouse. Ma seule vraie femme.
Ne pas oublier d’appeler Mattern tout à l’heure. Quevedo aussi. Que Shawke ait le rapport dans l’après-midi. Si seulement Shawke avait un bureau. Statistiques, références, taux. Tous les détails de la marche à suivre s’inscrivent dans sa tête, tandis qu’il s’active sur Mamelon, l’emportant bientôt vers l’explosion finale.
975e étage. La plupart des administrateurs les plus importants y ont leurs bureaux – Shawke, Freehouse, Holston, Donnelly, Stevis. Siegmund a emmené le cube contenant la pétition et le projet de réponse, bourré de notes et de renseignements que lui ont fournis Charles Mattern et Jason Quevedo. Il marque une halte dans le vestibule. Tout y est si calme, si opulent ; pas d’enfants pour vous bousculer, pas de foule affairée et grouillante. Un jour, j’y serai chez moi. Il voit une suite somptueuse, de trois ou même quatre pièces, dans un des niveaux résidentiels de Louisville – Mamelon régnant comme une reine sur ce domaine – ce soir Kipling Freehouse et Monroe Stevis viennent dîner avec leurs épouses – occasionnellement, un visiteur, les yeux éblouis, un vieil ami venu de Chicago ou de Shangai – la puissance et le confort – les responsabilités et le luxe. Oh, oui.
— Siegmund ? (L’appel vient d’un haut-parleur caché dans le plafond.) Venez. Nous sommes chez Kipling.
C’est la voix de Shawke. Il a été identifié par les témoins électroniques. Aussitôt, il se recompose un visage énergique, décidé, sachant qu’il a dû apparaître rêveur, absent. Il s’en veut d’avoir oublié qu’il pouvait être vu. Il tourne à gauche et se présente devant la porte du bureau de Kipling Freehouse. Le panneau glisse silencieusement devant lui.
C’est une immense pièce incurvée, bordée de baies vitrées, à travers lesquelles apparaît la face scintillante de Monade Urbaine 117, s’amincissant élégamment jusqu’à l’aire d’atterrissage. Le nombre de hautes personnalités rassemblées ici laisse Siegmund pantois. Tous ces visages respectables le fascinent. Il y a là Kipling Freehouse, bien sûr – il dirige le service de renseignements et d’informations – c’est un gros homme joufflu avec des sourcils touffus. Nissim Shawke. Lewis Holston, affable et glacé, comme toujours élégamment vêtu d’incandescent. Monroe Stevis, petit et difforme. Donnelly. Kinsella. Vaughan. C’est une foule de célébrités. Tout ce qui compte dans la monade est là, à de très rares exceptions ; un anomo qui lancerait une bombe psychique ici anéantirait tout le gouvernement d’un seul coup. Quelle crise à ce point terrible a pu les réunir ainsi ? Figé d’appréhension, Siegmund peut à peine avancer. Qui est-il ici ? Un chérubin parmi les archanges. Ici se crée l’histoire, et il y est. S’ils lui ont demandé de venir, peut-être est-ce parce qu’ils tiennent à avoir l’approbation d’un représentant de la future génération des maîtres avant de décider quoi que ce soit. Cette hypothèse le séduit au point de l’étourdir. Je vais participer à l’événement. Quel qu’il soit. Sa propre importance grandit, et inversement celle des autres lui semble diminuer. Il pénètre dans la foule, l’air crâne et avantageux. C’est alors qu’il réalise la présence de certaines personnes dont il est évident qu’elles ne sont pas à leur place dans une réunion politique au plus haut échelon. Rhea Freehouse ? Paolo, son indolent époux ? Et ces filles ? Pas plus de quinze ou seize ans, à peine vêtues de voiles arachnéens et parfois même moins. Des courtisanes ou des servantes ? Ou les deux à la fois ? Nul n’ignore que les administrateurs de Louisville entretiennent des maîtresses. Mais ici ? Aujourd’hui ? Se trémousser alors que l’histoire se joue ? Nissim Shawke le salue, sans se lever.