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Les monades urbaines [The World Inside - fr]

Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:

L’an 2381.
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
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Il est un promeneur nocturne assidu. Les femmes trop jeunes l’ennuient ; il préfère celles qui ont dépassé la vingtaine comme Principessa Mattern ou Micaela Quevedo de Shangai. Ou encore Rhea Freehouse. Les femmes de leur expérience sont bien souvent meilleures au lit que la plupart des adolescentes. Encore que ce ne soit pas le principal pour Siegmund. Une fente n’est jamais très différente d’une autre fente ; ce genre de quête obsédée du sexe a cessé pour lui d’être de première importance – Mamelon est capable de lui donner tout le plaisir physique qu’il demande. Mais il devine que ces femmes plus âgées, partageant d’une certaine façon leur expérience avec lui, lui apportent beaucoup. En les pénétrant, il pénètre dans le monde, dans la dynamique de la vie adulte, les crises, les conflits, le prix de la vie, la profondeur des êtres. Siegmund aime apprendre. C’est au contact de toutes ces femmes plus âgées, il en est persuadé, que s’est forgée sa propre maturité.

Selon Mamelon, les gens pensent que ses promenades nocturnes le conduisent jusqu’à Louisville. C’est faux. Il n’a jamais encore osé. Ce n’est pas que les femmes de là-haut lui déplaisent ; certaines femmes de trente ou quarante ans l’attirent beaucoup, et d’autres plus jeunes encore, telle la seconde épouse de Nissim Shawke, guère plus âgée que Rhea. Mais cette confiance en lui que les autres lui reprochent et lui envient, le fuit aussitôt quand il envisage de s’enrouler avec l’épouse d’un administrateur. Il considère déjà comme un accomplissement de hanter les couches des femmes de Tolède ou de Paris. Mais Louisville ? Il se voit avec l’épouse de Shawke par exemple, et celui-ci arriverait, son éternel sourire glacé sur les lèvres. Il le saluerait, lui offrirait une coupe de piquant – alors Siegmund, on se paye du bon temps ? Oh non. Peut-être quand il habitera lui aussi Louisville, d’ici cinq ans, mais pas avant. Pour l’instant, il se contente de Rhea Shawke Freehouse et d’autres de sa condition. Ce n’est déjà pas si mal pour un début.

Les bureaux de Nissim Shawke. Tout ici est rare, luxueux, spacieux. La place ne manque pas à Louisville. Shawke, c’est bien son genre, ne travaille pas à une table. Il est couché dans une sorte de toile immatérielle, semblable à un hamac invisible, suspendu près de l’immense baie vitrée. C’est le milieu de la matinée. Le soleil haut éclabousse la pièce de lumière. D’ici, on a une vue époustouflante sur les monades urbaines voisines. Il y a cinq minutes, Shawke a convoqué Siegmund. Siegmund entre. Le regard froid le fouille. Il essaye de ne pas montrer sa gêne. Ne pas paraître trop humble, ni trop obséquieux, ni trop méfiant, ni trop hostile.

— Approchez-vous, ordonne Shawke.

Siegmund traverse l’immense pièce. Il doit se tenir presque nez à nez avec Shawke. C’est le jeu cruel coutumier. Une parodie grinçante d’une intimité qui n’existe pas entre eux. Au lieu de le faire tenir à distance, comme les grands le font toujours avec leurs subordonnés, il oblige Siegmund à être si près de lui que celui-ci n’a pas assez de recul pour fixer le double éclat des yeux glacés. La tension devient douloureuse. Il ne peut plus accommoder, les images se troublent, les traits du vieil homme se déforment. Shawke lui lance un cube à messages.

— Voulez-vous vous occuper de cela ? (Sa voix est indifférente, presque inaudible.) C’est, explique-t-il, une pétition du conseil civique de Chicago réclamant une plus grande souplesse dans les restrictions imposées sur les pourcentages des sexes. Ils veulent pouvoir choisir plus librement le sexe de leurs enfants. Ils prétendent que les normes actuelles sont une attaque aux libertés individuelles, donc plus ou moins sacrilèges. Vous vous le passerez plus tard pour connaître les détails. Qu’en pensez-vous, Siegmund ?

Siegmund passe rapidement en revue les informations théoriques qu’il possède sur ce problème. C’est une question qu’il n’a guère étudiée. Et il va lui falloir user de son intuition. Quel genre de conseil Shawke désire-t-il de moi ? En règle générale, il veut que je lui confirme de laisser les choses dans l’état où elles sont. Très bien. Comment maintenant justifier ces restrictions ? Ne pas avoir l’air de se dérober. Siegmund improvise. C’est une de ses qualités majeures de se mouvoir à son aise dans la logique administrative.

— Ma première idée est de vous répondre : refusez.

— Bon. Pourquoi ?

— L’assise dynamique essentielle sur laquelle repose le monde urbmonadial contient deux impératifs, explique-t-il. Une poussée vers la stabilité prévisionnelle, et un refus de tout aventurisme. Le bâtiment lui-même ne peut s’agrandir, ce qui limite nos possibilités d’absorption du surplus de population. Il nous faut donc programmer très soigneusement notre croissance démographique, c’est impératif.

Shawke lui jette un coup d’oeil dur.

— Si je peux me permettre cette obscénité, dit-il, laissez-moi vous signaler que vous parlez comme un propagandiste de la limitation des naissances.

— Non ! dit Siegmund en tressaillant. Dieu soit loué, non ! Bien sûr qu’il faut une fertilité universelle ! (Shawke rit silencieusement… de lui. Il lui suffit de l’appâter et lui plonge sur l’hameçon. Le sadisme semble être la seule distraction de cet homme dans la vie.) Ce que je voulais dire, poursuit Siegmund avec difficulté, c’est qu’à l’intérieur d’une société qui encourage la reproduction illimitée, il est de notre devoir d’imposer certaines barrières, certaines bornes, pour prévenir les risques de processus disruptifs de déséquilibre. Si nous laissons l’entière possibilité aux gens de choisir eux-mêmes le sexe de leurs enfants, nous risquons d’obtenir une génération composée à 65 pour cent de mâles et 35 pour cent de femelles. Ou vice versa ; selon les goûts et les modes du moment. Si cela arrivait, que ferions-nous de ceux qui ne trouveraient pas à se marier ? Que faire de cet excédent ? Par exemple, 15 000 mâles du même âge, sans femmes ! Non seulement cet état de choses créerait d’extraordinaires tensions sociales – imaginez une épidémie de viols ! – mais ces célibataires seraient une perte immense pour notre fonds génétique. Nous verrions réapparaître les vieux critères de compétition, de lutte, particulièrement sacrilèges. Les anciennes coutumes comme la prostitution devraient être réactivées afin de subvenir aux besoins sexuels de ces non-mariés. Les conséquences sur les générations à venir d’une telle libéralisation sont tellement évidentes…

— Evidemment, laisse tomber Shawke, sans essayer de cacher son ennui.

Mais on n’arrête pas si facilement Siegmund quand il est lancé dans un discours théorique.

— L’impossibilité de choisir le sexe des enfants était un fléau, mais la liberté totale dans le choix serait encore pire. Dans les temps médiévaux, ces taux étaient le résultat du hasard biologique et tendaient naturellement vers un équilibre grossier de 50-50, pouvant être remis en question par certains facteurs événementiels : guerres, et/ou migrations qui, bien sûr, ne nous concernent pas. Mais maintenant que nous avons le pouvoir de contrôler, nous devons veiller à ne pas donner aux citoyens les moyens de créer un déséquilibre dangereux. Nous ne pouvons prendre le risque qu’une année donnée, toute une cité choisisse des filles par exemple (on a connu des exemples de mouvements de masses encore plus fantaisistes). Nous pouvons permettre, par onction, à un couple en particulier de faire la demande et recevoir l’autorisation pour que leur prochain enfant soit une fille par exemple, mais cette requête devra être compensée dans la cité en question afin de conserver l’équilibre indispensable de 50-50, même si cela doit aller à l’encontre des vœux d’autres citoyens. En conséquence de quoi, je recommanderais la poursuite de notre politique actuelle de contrôle souple, en maintenant les paramètres établis d’un libre choix, tout en conservant à l’esprit le postulat selon lequel le bien de la monade urbaine dans son ensemble doit passer…

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