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Les monades urbaines [The World Inside - fr]

Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:

L’an 2381.
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
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Il essaye de garder secret ce sentiment irraisonné de gêne, sachant qu’il ne cadre pas avec l’image que les autres se font de lui. Siegmund l’impassible. Siegmund le prédestiné. Siegmund, depuis l’enfance, voué à la classe des maîtres. Siegmund le conquérant, se frayant imperturbablement un chemin parmi les plus belles femmes de Monade Urbaine 116.

Si seulement ils savaient. En-dessous se cache un petit garçon vulnérable, fragile – un Siegmund apeuré, faible. S’inquiétant de son ascension trop rapide. Honteux intérieurement de son succès. Siegmund l’humble. Siegmund l’incertain.

Est-ce bien la vérité ? Parfois il lui arrive de penser que ce Siegmund enfoui et privé n’est qu’une seconde façade qu’il s’est construite pour continuer à s’aimer ; et que sous ce placage souterrain de timidité, quelque part au delà de sa perception de lui-même, est tapi le véritable Siegmund, tout aussi impitoyable, orgueilleux et ambitieux que celui qui apparaît aux yeux du monde.

Maintenant, il se rend à Louisville presque tous les matins. Il y est appelé en consultation auprès de quelques-uns des maîtres, de ceux appartenant aux plus hauts rangs de la hiérarchie – Lewis Holston, Nissim Shawke, Kipling Freehouse qui en ont fait leur favori. Il n’ignore pas qu’ils l’exploitent, se déchargent sur lui de toutes les tâches les plus ingrates et pénibles dont ils ne veulent pas. Son ambition est telle qu’il ne refuse jamais. Siegmund, préparez-moi un rapport sur les mouvements et déplacements dans la classe ouvrière. Siegmund, il me faudrait un état des taux d’adrénaline, dans les cités moyennes. Siegmund, un bilan proportionnel des régénérations de déchets ce mois. Siegmund. Siegmund. Siegmund. Mais, en retour, lui aussi se sert d’eux. Très vite, il est devenu indispensable. Il est devenu leur cerveau, leur intelligence. D’ici un ou deux ans, sans doute, il va se trouver propulsé vers les cimes du bâtiment – peut-être ira-t-il à Tolède ou Paris ? Ce qui est encore plus probable, c’est qu’ils le fassent directement accéder à Louisville, à l’occasion de la prochaine vacance. Louisville, à même pas vingt ans !

Peut-être que d’ici là, il se sentira à son aise parmi la classe dirigeante.

Il sait qu’ils rient de lui en leur for intérieur. Cet éclat qui brille dans leurs yeux quand ils le regardent ! Ils sont arrivés au sommet depuis si longtemps qu’ils ont oublié que d’autres doivent encore se frayer leur chemin. Il doit leur sembler comique, il en est conscient – un petit arriviste, consciencieux, volontaire, brûlant d’accéder à leur situation. Ils le tolèrent parce qu’il est capable – plus capable, peut-être, que la majorité d’entre eux – mais ils ne le respectent pas. Ils le considèrent comme fou d’aspirer à ce point à ce dont ils ont eu le temps de se lasser.

Nissim Shawke, par exemple. Il est certainement un des deux ou trois hommes les plus importants de Monade 116. Qui est le plus important ? Siegmund lui-même ne le sait pas. À cet échelon, la puissance devient une abstraction imprécise ; à Louisville, l’autorité absolue est entre les mains de tout le monde et de personne. Selon Siegmund, Shawke doit approcher de la soixantaine, mais il a l’air beaucoup plus jeune. C’est un homme mince, athlétique, à la peau olivâtre, le regard froid, dégageant une impression de grande puissance physique. Vif, prudent, avisé, on sent en lui un dynamisme potentiel énorme, et pourtant, d’après ce que Siegmund peut en savoir, il ne fait rien du tout. Il plane dans ses bureaux, au faîte de l’immeuble. Et pendant ce temps, ses subordonnés traitent tous les problèmes intérieurs et gouvernementaux, tandis que lui ne paraît leur porter aucune attention. Pourquoi le ferait-il d’ailleurs ? Il a atteint le sommet. Plus personne ne le met en doute, excepté Siegmund, peut-être. Il n’a plus besoin d’agir, il lui suffit d’être. À présent, il regarde le temps passer, jouissant des avantages inhérents à sa situation, tel un prince de la Renaissance. Un mot de lui peut envoyer n’importe qui dévaler la chute. Un simple mémorandum dicté par lui peut bouleverser des aspects politiques fondamentaux de la monade. Et pourtant Nissim Shawke ne lance aucun programme, ne dépose aucune proposition de loi. Il refuse toute action. Détenir une telle puissance et ne pas l’exercer apparaît à Siegmund comme une sorte de moquerie, de dédain à l’égard de cette puissance elle-même. Sa passivité totale est un pied de nez aux valeurs que Siegmund révère. Son sourire sardonique se moque de toutes les ambitions et des ambitieux ; une dénégation perfide à l’idée qu’il existe du mérite à servir la société. Je suis ici, semble indiquer chacun de ses gestes, et cela est suffisant ; que la monade s’occupe elle-même de son destin ; quiconque cherche volontairement à en assumer la charge est un fou. Pour Siegmund, qui rêve de gouverner, cette attitude est dangereuse parce qu’elle introduit le doute. Et si Shawke avait raison ? Si, étant à sa place dans une quinzaine d’années, je découvre que rien n’a de sens ? Mais non. Shawke est malade, c’est tout. Son âme s’est vidée. La vie a un sens, et il est digne et utile de servir la communauté. Je possède les qualités pour gouverner mes semblables ; ce serait me trahir et trahir l’humanité que de refuser de faire mon devoir. Nissim Shawke a tort. Je le plains.

Mais pourquoi est-ce que je me recroqueville sous son regard ?

Et puis, il y a la fille de Shawke, Rhea. Elle habite Tolède, au 900e étage. Elle est l’épouse du fils de Kipling Freehouse, Paolo. Ces mariages entre familles de haut rang sont monnaie courante. La plupart du temps, les enfants des administrateurs ne vivent pas à Louisville ; Louisville étant réservée à ceux qui gouvernent. Leurs enfants, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes administrateurs, résident en général à Paris ou à Tolède, les cités immédiatement inférieures à Louisville où ils forment une enclave privilégiée. Il est très rare que Siegmund sorte de Paris ou Tolède pour ses promenades nocturnes. Une de ses adresses préférées est celle de Rhea Shawke Freehouse.

Elle est son aînée de dix ans. Elle a hérité de son père une morphologie nerveuse et souple : une silhouette mince, légèrement masculine, avec une petite poitrine, des fesses plates et dures et de longs muscles tendineux. Une carnation sombre ; des yeux qui brillent comme reflétant un amusement non partagé ; un nez étroit et élégant. Elle a seulement trois enfants. Siegmund se demande pourquoi si peu. Elle est vive d’esprit, intelligente, toujours bien informée. Sexuellement, elle est certainement la personne la plus androgyne que Siegmund connaisse ; d’ailleurs même si elle se montre passionnée comme une tigresse dans leurs étreintes, elle ne lui a pas caché le plaisir qu’elle prend à faire l’amour avec certaines femmes. Parmi celles-ci, il y a eu Mamelon, l’épouse de Siegmund, qui lui rappelle en beaucoup de points une version plus jeune de Rhea. Peut-être est-ce la combinaison de tout ce qui le fascine chez Mamelon et chez Nissim Shawke qui l’attire tant vers Rhea.

Siegmund est un exemple de précocité sexuelle. Il avait seulement sept ans quand il a fait ses premières expériences en la matière, soit deux ans avant l’âge normal. À neuf ans, il n’ignorait plus rien des mécanismes de l’acte sexuel, et obtenait toujours les meilleures notes au cours de relations physiques, à tel point qu’il fut autorisé à passer dans le groupe de onze ans. Sa puberté arriva à dix ans ; à douze, il épousait Mamelon, son aînée de plus d’un an ; quelque temps plus tard, elle était enceinte et le jeune couple quittait le dormitoir de Chicago pour s’installer dans un appartement personnel à Shangai. Jusqu’à présent, Siegmund avait toujours considéré le sexe comme une chose délicieuse en soi, mais dernièrement il en est arrivé à y voir un moyen de formation.

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