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Les monades urbaines [The World Inside - fr]

Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:

L’an 2381.
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
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— Dieu soit loué, Siegmund, cela suffit.

— Monsieur ?

— Vous m’avez donné votre avis. Plutôt deux fois qu’une. Je ne vous demandais pas une dissertation, simplement votre opinion.

Siegmund vibre sous l’insulte. Il recule, incapable de soutenir d’aussi près le regard froidement méprisant qui le nargue.

— Bien, monsieur, murmure-t-il. Que dois-je faire de ce cube ?

— Préparez-moi une réponse. Répétez en gros ce que vous m’avez dit, en l’embellissant quelque peu. Entourez-vous de collaborateurs. Un sociocomputeur pourra vous fournir une bonne douzaine de raisons impressionnantes pour lesquelles cela nous mènerait rapidement à un déséquilibre. Voyez un historien et demandez-lui des exemples de ce qui était arrivé la dernière fois que le libre choix du sexe des enfants avait été autorisé. Enrobez-moi ça dans un appel à leur loyauté… leur sens communautaire… etc. Compris ?

— Oui, monsieur.

— Concluez en disant que la requête est refusée, mais mettez-y des formes.

— Je dirai qu’elle a été transmise au conseil supérieur pour complément d’étude.

— Exactement. Quand croyez-vous avoir terminé ?

— Je peux le faire pour demain après-midi.

— Prenez trois jours. Ne vous précipitez pas. (Shawke le congédie d’un geste. Siegmund va pour sortir, quand Shawke lui sourit cruellement.) Rhea vous transmet son affectueux souvenir.

— Je ne comprends pas pourquoi il me traite ainsi, se plaint Siegmund, essayant de cacher le tremblement de sa voix. Se conduit-il comme cela avec tout le monde ?

Il est étendu contre Rhea Freehouse. Nus tous les deux ; ils n’ont pas encore fait l’amour. Au-dessus d’eux, des formes lumineuses se lovent et se dédoublent. C’est la dernière acquisition de Rhea, trouvée aujourd’hui même chez un sculpteur de San Francisco. La main de Siegmund est posée sur le sein gauche de la femme – petite excroissance de chair, formée du muscle pectoral et de tissu mammaire, sans pratiquement la moindre trace de graisse. Il pince le téton entre le pouce et l’index.

— Père te tient en grande estime, dit-elle.

— Il a une étrange façon de me le montrer. Il joue avec moi. Tout juste s’il ne me rit pas au nez. Il doit me trouver très drôle.

— C’est toi qui imagines cela, Siegmund.

— Non. Non. Enfin, je suppose que je ne peux pas l’en blâmer. Je dois lui sembler bien ridicule, avec ma manie de prendre au sérieux les problèmes de la monade – et mes longs discours théoriques l’ennuient. Tout cela ne l’intéresse plus. Bien sûr, j’imagine qu’il est impossible de se dévouer autant à sa charge à soixante ans qu’à trente ans, mais son attitude est telle que je me sens parfois idiot. Comme si c’était tellement stupide de vouloir accéder à de hautes responsabilités.

— Je ne pensais pas que tu le méprisais à ce point.

— Seulement parce qu’il refuse d’utiliser ses immenses capacités. Il pourrait être un dirigeant extraordinaire. Au lieu de quoi, il reste allongé, se moquant de tout.

Rhea se tourne vers lui. Son visage est grave.

— Tu te trompes sur lui, Siegmund. Il est tout autant intéressé que toi au bien public. Ses manières te choquent, c’est pourquoi tu ne te rends pas compte de son rôle et de son dévouement.

— Donne-moi un exemple de son…

— Il arrive bien souvent que nous projetions sur les autres nos propres pensées secrètes, soigneusement enfouies, poursuit-elle. Considérant au fond de nous-mêmes une chose comme futile et sans intérêt, nous nous indignons et accusons les autres d’avoir la même attitude. Si intérieurement nous mettons en doute notre abnégation et notre propre dévouement, nous le traduisons en accusant les autres de duplicité. Il se pourrait bien, mon cher Siegmund, que ton attachement passionné aux affaires administratives soit plus motivé par ta soif de puissance que par un réel souci humanitaire. Tu te sens coupable ; tu te sais ambitieux, et tu crois que les autres pensent de toi la même…

— Attends ! interrompt-il. Je refuse absolument…

— Non. Ecoute-moi, Siegmund. Je ne cherche pas à te démolir. Tu me parles de tes ennuis, de ta gêne à Louisville ; j’essaye simplement de te fournir quelques explications possibles à cet état. Je me tais, si tu préfères.

— Non, continue.

— Je te dirai une dernière chose, et tu pourras me haïr de te l’avoir dite, si tu le veux. Tu es terriblement jeune, Siegmund, pour être là où tu es arrivé. Personne n’ignore tes extraordinaires capacités ni que tu mérites ta très prochaine promotion à Louisville – mais c’est toi-même qui es mal à l’aise de cette si rapide ascension. Tu fais tout pour le cacher, mais tu ne peux pas me le cacher à moi. Tu as peur que les autres t’en veuillent – et même parfois certains qui te sont encore supérieurs. C’est pourquoi tu es tellement aux aguets. Hypersensible, voilà ce que tu es. Dans le regard neutre des autres, tu lis toutes sortes de choses terribles. Si j’étais toi, je me détendrais et j’essayerais de m’amuser un peu plus. Ne te tracasse pas à propos de ce que les gens pensent de toi, ou semblent penser. Ne sois pas obnubilé par ta carrière – tu iras jusqu’au sommet, c’est sûr, tu peux te permettre de te laisser aller quelque peu et oublier de temps en temps les théories d’administration urbmonadiale. Oui, laisse-toi aller un peu. Moins de sérieux. Moins de grands mots : dévouement, intérêt général, etc. Fais-toi des amis de ton âge – ne recherche pas les gens uniquement pour l’aide qu’ils peuvent t’apporter, mais pour ce qu’ils valent réellement. Frotte-toi aux êtres, essaye de devenir plus humain toi-même. Voyage, descends dans le bâtiment. Tes promenades nocturnes, va les faire à Varsovie ou Prague. C’est irrégulier, mais pas illégal. Tu y gagneras en humanité, en souplesse. Regarde comment vivent les moins favorisés. Tu comprends ce que je cherche à te dire ?

Siegmund ne répond pas.

— Oui, un peu, dit-il finalement. Plus que ça, même.

— C’est bien.

— Je commence à comprendre. Personne ne m’avait jamais parlé ainsi.

— Tu m’en veux ?

— Non. Non, bien sûr.

Les ongles de Rhea dessinent doucement le contour du visage de Siegmund.

— Alors, tu veux bien me prendre maintenant ? Quand je t’ai à côté de moi, j’ai envie d’autre chose que de jouer à la conseillère morale.

Les mots qu’elle a prononcés résonnent encore dans la tête de Siegmund. Ils l’ont humilié, mais pas offensé, parce que c’était la vérité. Plongé dans ses pensées, il se tourne machinalement vers elle – il caresse ses seins, tout en prenant place entre ses cuisses. Leurs ventres se soudent, mais sans qu’il la prenne. Aucune érection ne gonfle son sexe. Il est dans l’incapacité de la pénétrer, mais il ne s’en rend pas compte, à ce point préoccupé par les révélations qu’il vient d’apprendre sur lui-même. Il faut que ce soit elle qui le lui fasse remarquer.

— Pas excité ce soir ? demande-t-elle, jouant avec le membre mou.

— Fatigué, ment-il.

— Pauvre Siegmund, moins de femmes, plus de sommeil, pour que ton sexe s’éveille.

Rhea l’embrasse en riant. Le manque d’attention, plus que la fatigue, était responsable de sa défaillance, puisque le contact de la bouche chaude et humide le réveille aussitôt. Son sexe se dresse, prêt à servir. Les longues jambes de Rhea s’enroulent autour de sa taille. Il plonge en elle d’un violent coup de reins. C’est la meilleure façon qu’il connaisse de la remercier. À présent, oubliée la Rhea intelligente, mûre, sage, perspicace ; elle n’est plus que femme. Elle se tord sous lui, se cabre, rue, frissonne. Cette fois-ci, il veut l’emmener jusqu’à l’acmé de l’extase. Il est calme ; il pense à la nouvelle image de lui-même qu’il va essayer de projeter – un Siegmund plus détendu, plus acceptable pour ceux de Louisville. Rhea a atteint les bords de l’orgasme ; il l’y pousse et plonge avec elle. Quand tout est terminé, il reste étendu sur elle, transpirant et vaguement déprimé.

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