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Les larmes de Machiavel

Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:

En ce début d'année 1498, les brumes hivernales pèsent sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Flore, plongeant Florence dans l'humidité glaciale. Mais pour l'heure les habitants ont d'autres préoccupations: depuis la chute des Médicis, la vindicte populaire gronde, avivée par les sermons du moine Savonarole. La découverte de cadavres atrocement mutilés échauffe davantage les esprits. Témoin d'un des meurtres, Niccolo Machiavel, jeune secrétaire de chancellerie, met à profit sa connaissance des rouages politiques pour mener son enquête et se trouve plongé au cœur du plus grand scandale de l'époque.
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Le nabot s'approcha du visage de Trevi et posa la main sur sa bouche pour l'empêcher de hurler. De l'autre, il empoigna le couteau qu'il tenait à la ceinture. D'un geste rapide, il plongea par deux fois le bout de la lame dans la gorge du marchand, dont les yeux se révulsèrent de douleur.

Le tortionnaire relâcha son étreinte. Trevi voulut crier, mais à sa grande surprise, aucun son ne sortit de sa bouche. De l'extérieur, on distinguait seulement deux minuscules coupures sur son cou. Un mince filet de sang s'écoulait de chacune d'elles. À l'intérieur de sa gorge, ses cordes vocales avaient été habilement sectionnées.

En une seule journée, Beatrice Neretti fit l'amère expérience des déboires qu'apporte la vie lorsqu'on veut la goûter avec trop de gourmandise.

Elle avait jusque-là vécu dans une douce insouciance, comme si son existence n'avait été qu'un songe frivole. Son enfance avait été facile et heureuse. Seule fille de la maisonnée, Beatrice avait bénéficié de l'attention et des soins affectueux de ses parents et de ses deux frères aînés. Dûment éduquée, sachant tout juste lire et compter, elle avait eu assez de servantes pour arriver au mariage vierge de toute connaissance domestique.

Ses géniteurs avaient choisi Alesso, son mari, après une mise à l'encan de leur fille en bonne et due forme. Apothicaire de profession, il jouissait dans la cité d'une réputation d'honnête homme, confortée par son train de vie médiocre et son caractère austère. Pieux et poli, il était surtout riche, son affaire ayant beaucoup prospéré au fil des années.

La qualité que Beatrice appréciait le plus chez cet être désespérément fade était son âge avancé. Déjà veuf par deux fois, Alesso s'était montré incapable d'obtenir la moindre progéniture de ses précédentes épouses. Il en avait tiré les conséquences et décrété qu'une ou deux tentatives mensuelles d'assurer sa descendance suffisaient. La préservant d'une intimité trop fréquente avec ce corps malingre et velu, ce rythme convenait très bien à sa femme.

Pour donner quelque relief à cette existence monotone et ennuyeuse, elle avait adopté un mode de vie en tout point contraire à celui de son époux. Si celui-ci se contentait de peu, elle exigeait pour sa part le maximum, tant en matière de confort que de sentiments.

Durant les premières années de son mariage, Beatrice s'était enivrée d'une sensualité brutale, presque violente. Les amants s'étaient succédé dans son lit à un rythme qui aurait épuisé plus d'une courtisane. D'abord par hasard, puis par plaisir, elle s'était mise à choisir ses partenaires dans les couches les plus basses de la société. Du maçon au vigneron, tous étaient bons à satisfaire son désir, à la seule condition qu'ils fussent jeunes et vigoureux.

Toutefois, les excès de toute sorte avaient fini par alourdir son corps autrefois mince et musclé. Son pouvoir d'attraction diminuant, les amants s'étaient faits plus rares. Avec quelques regrets, Beatrice avait fini par céder aux avances de Sandro Trevi, un marchand d'âge moyen dont le visage vérolé l'avait jusqu'alors toujours laissée froide.

Après trois années de rapports routiniers et de passion simulée, elle était enfin parvenue à troquer la bonhomie de Sandro Trevi pour le charme canaille d'un apprenti forgeron bien bâti et appliqué à l'ouvrage. Le gaillard l'avait séduite en lui disant que son âme était enfermée dans des chaînes que seul Amour pouvait avoir forgées. Charmée par cette délicieuse métaphore, elle lui avait cédé sur-le-champ, répudiant Trevi le soir même.

Avec ce poète du métal, son cœur de femme mûre retrouvait la fraîcheur du temps déjà lointain où sa chair était encore ferme et souple. Leur symbiose était telle que ni le froid, ni la pluie ne parvenaient à les faire renoncer à leurs rendez-vous quotidiens.

Trois après-midi par semaine, le forgeron frappait à la porte de la grande demeure de Beatrice. Leurs rapports étaient rapides et silencieux. À peine Maria, la servante, lui avait-elle ouvert qu'il montait à l'étage et menait rondement son affaire. Peu enclin au badinage, il repartait aussitôt, sans prononcer la moindre parole superflue. Prenant ce manque de loquacité pour de la discrétion, Beatrice se mordait les lèvres afin de ne pas hurler son plaisir à tout le voisinage.

Les autres jours, la tête encapuchonnée, elle sortait de chez elle avec des allures de conspiratrice, rasant les murs jusqu'à l'antre de son amant. Ses allées et venues, bien entendu, n'étaient guère plus mystérieuses pour ses voisines que la recette de la polenta.

Toutes savaient, mais aucune ne s'était jamais risquée à distiller le moindre soupçon dans le cœur du mari trahi. Une règle tacite voulait en effet que seules les épouses parfaitement respectueuses de la fidélité conjugale pussent dénoncer les femmes adultères. Autant dire que les époux trompés ne se douteraient jamais de rien.

Dès que Beatrice pénétrait dans la forge, son jeune Prométhée interrompait son travail et la prenait dans ses bras, les muscles luisants de sueur et brûlants comme le pain tout juste défourné. Vingt minutes plus tard, il reprenait son ouvrage, tandis qu'elle repartait chez elle, comblée. Le dimanche, par principe (car sa piété simple et naïve lui ordonnait une journée entière d'expiation), elle offrait généreusement l'exclusivité de sa fougue à son mari. Épuisé par une semaine de labeur acharné, ce dernier en profitait rarement.

Deux mois et demi s'étaient ainsi envolés sans qu'elle s'en fût aperçue. Les multiples tracas quotidiens glissaient sur son esprit comme une goutte de cire le long d'une bougie. Grisée par cette plénitude inédite, elle se trouvait de nouveau belle et désirable.

Le destin se chargea de la rendre à la tragique réalité de l'existence. Un matin, alors qu'elle achetait quelques légumes au marché, soudainement envahie par une irrépressible bouffée de désir, elle décida d'aller retrouver son amant en dehors des horaires habituels. En pénétrant dans la cuisine pour y déposer ses courses, elle le trouva allongé sur la table. Juchée sur lui, Maria gémissait bruyamment.

À cet instant, Beatrice comprit que le jeune homme ne faisait pas une, mais deux incursions quotidiennes chez elle, celle du matin étant consacrée à satisfaire les besoins de sa servante. Loin d'éprouver le moindre sentiment d'admiration pour l'endurance dont faisait preuve le forgeron volage, elle lui jeta ses salades au visage dans un geste follement dramatique, arracha quelques mèches des cheveux de la servante et courut pleurer sa vergogne dans sa chambre.

À l'évidence, elle devait être la risée de toutes les commères du quartier. Si aucune d'entre elles ne nourrissait d'illusions quant à la fidélité de son amant du moment, au moins s'efforçaient-elles de choisir des étalons susceptibles de les tromper avec des femmes du même rang qu'elles.

Au bout de trois jours de larmes et d'abstinence, Beatrice se surprit à regretter la tendresse nonchalante, dénuée de tout romantisme et de toute passion, de Sandro Trevi. En outre, le marchand d'épices lui apportait son content de sensualité quotidienne sans la tromper à tout bout de champ, même si sa constance devait sans doute bien plus au manque d'opportunités qu'à un quelconque principe moral.

Certaine que ses charmes parviendraient à faire céder à nouveau le vieux célibataire, elle ne s'inquiéta guère de la stratégie à adopter pour reconquérir son cœur. Seule la perspective de s'abaisser devant lui la retenait de se précipiter dans sa boutique. L'idée d'avoir partagé un homme avec sa domestique acheva cependant de repousser sa fierté dans un recoin éloigné de son esprit.

Elle se coiffa avec soin, farda son visage de couleurs vives et fit habilement pigeonner sa poitrine. Puis elle sortit en trombe de chez elle, jetant au passage un regard plein de morgue à sa servante. Trois minutes plus tard, elle parvenait devant l'échoppe. La trouvant close, elle fit le tour et entra par l'arrière. D'une voix trop tendre pour être vraiment sincère, elle héla le marchand. Elle eut beau ajouter quelques doux adjectifs au prénom de son ancien amant, celui-ci ne lui répondit pas. Vexée par tant de dédain, elle pénétra plus avant.

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