Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Il resta à son poste, immobile, bien après midi, dans le silence, les vapeurs, la chaleur et la puanteur. Puis il regagna sa cabine. Plus tard dans la journée, Vormecht vint lui annoncer que l’équipage du submersible avait découvert près des rotors immobilisés les corps des plongeurs étroitement enveloppés dans un linceul d’herbe à dragon, comme si les algues s’étaient délibérément jetées sur eux pour les étouffer. Cela laissa Lavon sceptique ; il soutint qu’ils avaient seulement dû s’empêtrer dedans, mais sans conviction. Le sous-marin lui-même avait eu du mal et avait failli griller ses moteurs dans son effort pour s’enfoncer à quinze mètres. D’après Vormecht, les algues formaient une couche compacte d’environ trois mètres cinquante sous la surface de la mer.
— Et les canots ? demanda Lavon.
Le second lui répondit qu’ils étaient bien revenus et que les marins étaient épuisés par l’effort qu’ils avaient fourni pour ramer dans l’enchevêtrement d’algues. Dans toute la matinée, ils n’avaient pas réussi à s’éloigner de plus d’un kilomètre et demi du navire et ils n’avaient pas vu de limites à l’herbe à dragon, pas la moindre brèche dans cette trame ininterrompue. L’un des marins avait été attaqué par un crabe pendant le retour mais s’en était tiré avec de petites coupures.
Il n’y eut aucune évolution de la situation pendant la journée. Aucune évolution ne paraissait possible. L’herbe à dragon s’était emparée du Spurifon, elle n’avait aucune raison de relâcher le navire, à moins que les voyageurs ne l’y contraignent, et Lavon ne voyait pas pour l’instant comment ils pourraient s’y prendre.
Il demanda à Mikdal Hasz, le chroniqueur, de se promener parmi les passagers du Spurifon et de vérifier leur état d’esprit.
— Calme, dans l’ensemble, déclara Hasz. Certains sont inquiets. La plupart trouvent notre situation étrangement intéressante : une stimulation, un changement bienvenu après la monotonie de ces derniers mois.
— Et vous-même ?
— Je nourris quelques craintes, capitaine. Mais je veux croire que nous trouverons un moyen d’en sortir. Et la beauté de cet étrange paysage provoque chez moi un plaisir inattendu.
De la beauté ? Il n’était jamais venu à l’idée de Lavon d’y trouver de la beauté. Le visage fermé, il contempla les kilomètres d’herbe à dragon, rouge bronze sous le ciel que le soleil couchant ensanglantait. Une brume rouge s’élevait de l’eau et dans cette épaisse vapeur les habitants des algues se déplaçaient en grand nombre, de sorte que l’énorme tissu d’algues semblable à un radeau était en perpétuel mouvement. De la beauté ? Une certaine beauté, en effet, reconnut Lavon. Il eut l’impression que le Spurifon s’était échoué au milieu de quelque gigantesque peinture, un vaste parchemin aux formes estompées et fluides représentant un monde onirique et déconcertant, sans points de repères, sur la surface liquide duquel se produisaient d’incessants changements de motifs et de couleurs. Tant qu’il pourrait s’empêcher de considérer l’herbe à dragon comme l’ennemie et la destructrice de tout ce pour quoi il avait œuvré, il lui serait possible d’admirer dans une certaine mesure les formes et les reflets mouvants qui l’environnaient.
Il resta éveillé une grande partie de la nuit, cherchant sans succès une tactique à utiliser contre cet ennemi végétal.
Le matin amena de nouvelles teintes dans les algues, des verts pâles et des jaunes marbrés sous un ciel déprimant couvert de petits nuages. Cinq ou six dragons de mer colossaux étaient visibles à une grande distance, se frayant lentement un chemin dans l’eau en mangeant. Comme ce serait commode, songea Lavon, si le Spurifon pouvait en faire autant !
Il alla rejoindre ses officiers. Eux aussi avaient remarqué la sérénité, voire la fascination, qui avaient prédominé la veille au soir. Mais ils discernaient des tensions qui commençaient à se faire jour dès le matin.
— Ils étaient déjà insatisfaits et avaient le mal du pays, dit Vormecht, et il leur faut maintenant supporter un nouveau retard de plusieurs jours ou même de plusieurs semaines.
— Et pourquoi pas de mois ou d’années ou à jamais, fit Galimoin d’un ton brusque. Qu’est-ce qui vous autorise à croire que nous en sortirons un jour ?
La tension rendait la voix du navigateur discordante et des tendons saillaient sur les côtés de son cou épais. Lavon avait senti depuis longtemps qu’il y avait une instabilité quelque part chez Galimoin mais il ne s’attendait tout de même pas à la rapidité avec laquelle il craquait devant l’assaut de l’herbe à dragon.
Vormecht paraissait tout aussi stupéfait.
— Vous nous avez dit vous-même avant-hier, fit-il d’une voix où perçait l’étonnement, « ce ne sont que des algues. Nous nous fraierons un chemin à travers ». Vous vous en souvenez ?
— Je ne savais pas alors ce que nous affrontions, grommela Galimoin.
Lavon tourna les yeux vers Joachil Noor.
— Est-il possible que cette végétation soit migratrice ? demanda-t-il. Que toute cette formation se disloque et nous relâche ?
— Ce pourrait arriver, répondit la biologiste en secouant la tête. Mais je ne vois aucune raison de compter là-dessus. Il s’agit plus vraisemblablement d’un écosystème permanent. Les courants pourraient l’entraîner vers d’autres parties de la Grande Mer, mais dans ce cas, ils nous y porteraient aussi.
— Vous voyez ? dit Galimoin d’un ton sinistre. C’est désespéré.
— Pas encore, dit Lavon. Vormecht, nous serait-il possible d’utiliser le submersible pour installer des écrans devant les entrées d’air ?
— Peut-être. Peut-être.
— Essayez. Demandez aux fabricateurs de construire des écrans sur-le-champ. Joachil Noor, peut-on envisager une contre-attaque chimique contre les algues ?
— Nous poursuivons les analyses, répondit-elle. Je ne puis rien promettre.
Personne ne pouvait rien promettre. Ils pouvaient seulement réfléchir et travailler, attendre et espérer.
Il fallut deux jours pour tracer les plans des écrans et cinq autres pour la construction. Entretemps, Joachil Noor expérimentait des méthodes pour tuer l’herbe à dragon autour du navire, sans résultat apparent.
Durant ces journées, non seulement le Spurifon mais le temps même sembla s’arrêter. Lavon faisait le point quotidiennement et tenait le livre de bord ; le navire se déplaçait en fait de quelques milles marins par jour, se dirigeant régulièrement vers le sud-sud-ouest ; mais il n’allait nulle part par rapport à toute la masse des algues ; pour avoir un point de repère ils enduisirent de teinture l’herbe à dragon tout autour du navire, mais les jours qui passaient n’apportaient aucun mouvement dans les grandes taches jaunes et écarlates. Et sur cet océan, portés par les courants, ils pouvaient dériver à jamais sans s’approcher de la terre.
Le découragement commençait à s’emparer de Lavon. Il avait des difficultés à continuer à se tenir droit ; ses épaules commençaient à tomber et sa tête était comme un poids mort. Il se sentait plus vieux ; il se sentait vieux. Il était rongé par un sentiment de culpabilité. La responsabilité de ne pas s’être écarté de la zone d’herbe à dragon au moment où le danger était devenu apparent pesait sur lui. Il se disait que quelques heures seulement auraient tout changé, mais il s’était laissé distraire par le spectacle des dragons de mer et par sa stupide théorie selon laquelle un peu de risques ajouterait du piquant à ce qui était devenu un voyage d’une mortelle fadeur. Pour cela il s’accablait sans pitié et il n’avait qu’un pas à franchir pour se reprocher d’avoir entraîné ces gens à leur corps défendant dans tout cet absurde et vain voyage. Une traversée d’une durée de dix ou quinze ans, de nulle part à nulle part. Pourquoi ? Mais pourquoi ?