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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Je suis féminine, pas féministe. Toi, je t’autorise à m’inviter, précisait Nelly. Tous les hommes n’ont pas cet honneur.

Joseph payait volontiers pour Nelly, sans regarder ni compter. En général, ils séparaient leurs additions.

Quant à Christine, ses revendications passaient par l’autonomie financière. Après avoir refusé la demande en mariage de Maurice, elle lui avait expliqué à nouveau : elle n’acceptait pas cette législation qui la décrétait mineure, l’obligeait à obéir à son mari, lui demander son autorisation pour avoir un emploi, ouvrir un compte en banque ou obtenir un passeport. Maurice avait sauté sur l’occasion :

– Moi, je t’autorise mon amour.

– C’est ton autorisation qui est intolérable. Je préfère rester célibataire. Moi, je veux exister, pas être la femme de !

La liste de ses revendications était assez longue. Elle voulait voter, être éligible aux élections comme les femmes turques ou anglaises, pouvoir disposer de ses biens propres sans passer par le bon vouloir de son mari, elle réclamait l’égalité des salaires, une juste répartition des tâches ménagères, les mêmes emplois que les hommes, un libre accès aux contraceptifs interdits depuis la loi de 1920. Elle ne supportait plus, surtout, ce dogme gravé dans les consciences, martelé sans cesse par le pape, l’Église et les autres religions, cet asservissement érigé en idéal : la place naturelle de la femme est au foyer.

– Ces injustices nous tuent, ces brutalités inexorables, on n’en finira jamais, disait-elle parfois, fatiguée.

– Quelles brutalités ? s’inquiétait Maurice.

Joseph et Nelly remarquèrent un changement chez Maurice. Jusqu’alors, il avait toujours manifesté un faible intérêt pour la chose publique. Mais, dans cette période troublée, il était difficile de ne jamais exprimer ses convictions. Il vouait une haine tribale au Front populaire qui avait ruiné le pays. Jusque-là, il avait répété ce qu’il avait entendu partout : Mussolini avait redressé l’Italie en remettant les Italiens au travail, on aurait bien besoin d’un homme fort pour en finir avec ces feignants de pauvres qui rêvaient de piquer l’argent des riches.

Au début, Christine avait demandé : « Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu n’as pas d’argent.

– Je vais faire fortune. Je n’ai pas envie de bosser pour les congés payés. »

Comme les autres, il s’était résolu à la guerre. Impossible de faire autrement.

Et puis, avec la nouvelle année, touché par la grâce, il était devenu pacifiste convaincu, stigmatisait les va-t-en-guerre avec la foi des néophytes, se mit à dévorer Romain Rolland et en recommandait la lecture si émouvante, il ne ricanait plus des exigences grotesques du sexe faible, avait oublié ses sous-entendus goguenards sur ses frustrations ou ses défaillances psychologiques, il se révélait compagnon de route des plus véhémentes suffragettes, prêt à se colleter malgré sa nouvelle non-violence avec ceux, innombrables, qui les traitaient de harpies et de mères indignes.

Maurice n’était jamais aussi pacifiste et féministe qu’en présence de Christine. Quand elle n’était pas là, franchement, il restait tel qu’on l’avait toujours connu et pensait comme tout le monde. Par charité, on évita de relever cet écart. Cette évolution imprévue – Joseph parlait d’alignement – lui valait la reconnaissance et l’admiration de sa chérie.

– Comment peut-elle l’aimer ? demandait Joseph.

– L’amour est aveugle, non ? répondait Nelly, qui refusait d’évoquer ce dilemme avec son amie. Elle est enfin heureuse, c’est le principal.

– Qu’est-ce qu’elle lui trouve ?

– Il est gai, bel homme, plein d’enthousiasme, il l’adore.

– Ils ne vont pas bien ensemble. Elle est devant lui.

Maurice venait de réaliser l’affaire du siècle. La première de sa destinée africaine. Il en avait raconté les péripéties à tout le monde. On avait compris qu’il disait vrai car il ne changea aucun détail. Il offrit plusieurs tournées chez Padovani et se fit de nouveaux amis. Pour un Parigot, il n’avait pas la bouche en cul-de-poule. Il en profita pour apurer l’ardoise de Christine, il ne savait pas comment le lui annoncer, il était sûr qu’elle n’apprécierait pas. Il avait vendu une immense maison avec un parc style anglais, un verger quasi normand, une véritable palmeraie, une écurie, des dépendances et la mer au loin.

Un coup d’éclat. Une affaire menée de main de maître de bout en bout, comme un chef. Il avait reçu les félicitations publiques de Morel, son patron, avare de compliments. Personne n’aurait imaginé qu’il réussirait à fourguer cette propriété, invendable à ce prix ou à n’importe lequel dans la situation actuelle. Il avait trouvé un général muté depuis peu, dont la femme, tombée amoureuse de ce pays, plaçait ainsi son héritage. Cet honorable militaire, originaire de Saint-Amand-les-Eaux, n’avait aucune idée du mot « marchandage ». Il ne lui serait jamais venu à l’esprit de discuter du montant. Quand son épouse chérie, la mère de ses cinq enfants, lui confirma que c’était la demeure de ses rêves, il se retourna vers Maurice, ôta son monocle, claqua des talons.

– Topons là. Voilà une vente rondement menée.

Maurice ressentit une gêne envers cet honnête homme, un sentiment bizarre et inconnu dont il n’aurait plus tard aucun mal à se débarrasser (mais il était encore débutant dans l’immobilier).

Une suée sur le front. Un imperceptible tremblement de la lèvre inférieure.

Quand il annonça à son général – c’est ainsi qu’il le nommait – qu’il avait pris l’initiative de négocier et lui avait obtenu une remise substantielle, ce dernier commença par refuser. On pourrait croire qu’il n’avait pas les moyens d’installer sa famille. Maurice dut insister, il ne pouvait supporter qu’un officier de l’armée française soit abusé.

– Ce serait une grande malhonnêteté, mon général.

– J’admire vos scrupules, jeune homme, c’est si rare de nos jours.

La générale le trouva charmant, d’une excellente famille certainement. L’éducation, ça se voit. C’est de cette façon que Maurice fut admis dans l’entourage du général, invité aux délicieux goûters que son épouse donnait une fois par mois le dimanche après-midi, elle les appelait « garden-parties », il y rencontrait la meilleure société.

Le gratin algérois.

Si le paradis a jamais existé, il aurait pu se situer sur cette côte sublime où à l’infini du regard, au sommet d’une plage de sable immaculée, s’étendaient une forêt de pins parasols, gardiens discrets courbés vers la rive, des bouquets de palmiers, une mer opale et ce silence ouaté, ce vent léger comme un cachemire, quelque part entre Sidi Ferruch et Zéralda, si près si loin d’Alger. Là, on se sentait au commencement du monde, seul sur terre. En ce dimanche tellement heureux de la fin août 39, Christine parcourait un éditorial, Nelly bronzait, Maurice et Joseph faisaient la planche.

– « Nous sommes arrivés au bout du toboggan. Nous n’avons pas su nous arrêter quand il était encore temps. L’Europe va exploser », lut Christine.

– Si tu arrêtais de t’empoisonner avec ces journaux, tu n’en saurais rien. Profite du bonheur, observa Nelly sans ouvrir un œil.

– C’est peut-être notre dernier dimanche.

– Allez les filles, venez vous baigner, criaient les garçons.

Début septembre, Hitler envahit la Pologne, on s’y attendait, on fut quand même surpris, la France et l’Angleterre lui déclarèrent la guerre. On prévoyait un choc frontal d’une brutalité inouïe. Quelque chose comme Verdun ou un anéantissement. Pendant près d’un an, il ne se passa rien ou presque. À Alger, on continua comme avant, on écoutait les nouvelles à la radio, elles n’étaient pas bonnes, ça n’empêchait personne de travailler, d’aller danser ou manger une glace en famille. Au contraire, on voulait vivre encore un peu. On s’habituait à cette drôle de guerre. Certains prédisaient qu’elle n’aurait jamais lieu, tout était arrangé, négocié en sous-main comme le traité de non-agression entre l’Allemagne et l’URSS.

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