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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Le 5 septembre 1911, dit Nicolas.

— Tu sais la date ?

— Oui.

Nicolas but une gorgée de café brûlant et reposa sa tasse.

— Tu le connaissais, toi, Stolypine ? demanda Tania.

— Par ses actes.

Il y eut un silence. Tania observait son frère d’une façon intense, douloureuse. Elle finit par dire, en baissant les paupières :

— Pourquoi ne viens-tu pas nous voir plus souvent ? Depuis trois ans presque, nous ne savons rien de toi. Où es-tu ? Que fais-tu ? Et, tout à coup, tu nous tombes dessus, sans prévenir. Nous aurions pu être sortis.

— Je serais repassé demain.

— Je suis sûre que tu es déjà venu à Moscou sans nous rendre visite.

— Non. C’est loin de Saint-Pétersbourg, Moscou. Et puis, moi aussi, j’ai du travail…

Le sourire de Nicolas démentait ses paroles.

— Quel travail ? demanda Tania.

— Nous avons ouvert une entreprise de papeterie en gros, avec des amis. Je surveille la comptabilité. Je gagne un peu d’argent…

Tania haussa les épaules :

— Dire que Michel t’avait offert une place intéressante dans son affaire !

— Je n’aime pas mélanger les affaires et la famille.

— Il ne te sied pas de parler de famille, dit Tania en rougissant. Quand je pense que je n’ai même pas ton adresse, et que, depuis des mois et des mois, tu n’écris plus à nos parents…

— J’ai de leurs nouvelles indirectement, dit Nicolas. Je sais qu’ils se portent bien, que Nina est malheureuse avec son mari, que maman donne dans les bonnes œuvres, que papa songe à prendre sa retraite… Je pense souvent à eux… Je les aime bien…

Il devint rêveur.

— C’est si difficile, si compliqué, dit-il enfin.

— Quoi ?

— Rien, la vie, ma vie…

Tania crut le moment venu de confesser son frère. Des amis de Saint-Pétersbourg lui avaient dit que Nicolas continuait à se compromettre en fréquentant des individus hostiles au régime. Michel affirmait que c’était là un jeu dangereux et inutile. Tania posa une main sur le poignet de son frère et murmura d’une voix tendre :

— Dis-moi tout, Nicolas, tu es à gauche, n’est-ce pas ?

Nicolas arrondit un œil limpide et pouffa de rire.

— Je ne vois pas ce que j’ai dit de drôle ! s’écria Tania. De source sûre, nous savons que tu t’occupes de… de ce qui ne te regarde pas !…

— Que tu es bien renseignée, ma chérie ! dit Nicolas.

— Tu te lies avec des nihilistes, des révolutionnaires…

— Et quand cela serait ? dit Nicolas. Depuis la création de la Douma, il n’est plus interdit de faire de la politique, en Russie. Admettons que je fasse de la politique, et n’en parlons plus.

— Ceux qui font de la politique sont des mécontents. De quoi es-tu mécontent ? Si tu n’as pas la situation que tu mérites, tu ne peux t’en prendre qu’à toi !

— Il ne s’agit pas de ma situation.

— Et de laquelle ?

— De celle des autres.

— Il y a l’empereur, les ministres pour s’occuper de ça.

— Et s’ils s’en occupaient mal ?

Tania battit des mains et son regard étincela de fierté :

— Voilà ce que je voulais te faire dire ! Tu es contre le gouvernement. Tu veux renverser l’ordre établi. Tu es un fauteur de troubles.

Nicolas leva les bras au ciel :

— Que de mots ! Que de mots ! On aurait dû t’engager comme rédacteur aux Nouvelles moscovites.

— Que reproches-tu à ce journal ? Michel le lit régulièrement.

— Moi aussi.

— Mais pour d’autres raisons, sans doute ?

— Sans doute.

La conversation s’engageait mal. Nicolas se leva, inspecta le boudoir d’un coup d’œil rapide.

— Je comprends que tu m’en veuilles de mon attitude, dit-il.

— Pourquoi ?

— Parce que tout ceci (il désignait les murs, les tableaux, les meubles) te cache le monde extérieur. Tu vois la vie à travers des rideaux de dentelle. Et tu te gardes bien de soulever le rideau. Comme tu dois être heureuse, ma petit Tania !

Tania redressa le buste et défripa sa jupe d’une main nerveuse.

— Mais oui, je suis heureuse, dit-elle. C’est étrange, on dirait que tu reproches aux gens d’être heureux. Depuis longtemps, j’ai remarqué ça. Tu surviens, tout noir, tout triste, comme un messager de malheur. Tu regardes autour de toi avec ironie, avec tristesse. Tu critiques tout…

— Je ne peux pas m’empêcher de penser aux autres.

— Moi aussi, je pense aux autres, dit Tania. Je reconnais qu’il y a des pauvres, des infortunés. Je ne demande pas mieux que de les aider. Je souhaite que le gouvernement fasse quelque chose pour eux.

— Alors, nous sommes d’accord.

— Non. Il me semble que nous désirons la même chose avec un cœur différent. Oui, c’est cela. Toi, tu te fâches, tu injuries les gens en place, tu te crois plus intelligent que tous les ministres réunis. Moi, je me dis, ils savent leur métier, et, peu à peu, malgré les difficultés, ils feront triompher la justice.

Le visage de Nicolas se plissa dans une grimace hargneuse.

— Petite bourgeoise ! dit-il. Surtout ne cassez rien ! Ne changez rien ! Chaque chose en son temps ! Confiance ! Nos dirigeants sont bourrés de vertus jusqu’à la gueule !… Si tu voyais le peuple ! Si tu savais sa misère, son ignorance, son abandon, sa maladie, son désespoir !… Et, devant lui, une Douma qui dépense sa salive, des ministres qui ne songent qu’à leurs intérêts personnels, un tsar qui n’a qu’une idée ; rester debout, encore un peu, entouré de portraits d’ancêtres…

— Cela fera trois cents ans, l’année prochaine, que les Romanoff restent debout, comme tu dis, entourés de portraits d’ancêtres.

— Oui, oui… Le tricentenaire des Romanoff… Je connais ça… On nous en rebat suffisamment les oreilles. La dynastie nécessaire… Quelle théorie de crimes, de trahisons, de luxures, de hontes, de malédictions, elle traîne derrière elle !… C’est Pierre le Grand qui fait exécuter son fils coupable d’avoir pactisé avec la clique des prêtres rétrogrades ; c’est Pierre III assassiné par l’amant de sa femme, la Grande Catherine ; c’est la Grande Catherine elle-même, qui, après une vie de réussites géniales et de débauches scandaleuses, succombe à une hémorragie, dans son cabinet de toilette ; c’est Paul Ier, qui est tué avec le consentement de son propre fils Alexandre Ier, c’est Alexandre Ier, qui meurt si mystérieusement à Taganrog, qu’on parle d’une substitution de personnes ; c’est Nicolas Ier, qui écrase dans le sang la révolution de 1825, et se suicide, dit-on, après la défaite de Sébastopol ; c’est Alexandre II, le Libérateur, déchiqueté par la bombe d’un nihiliste et, après Alexandre III, qui s’éteint, par extraordinaire, dans son lit, c’est Nicolas II, et la Khodynka, et la guerre russo-japonaise, et le tsarévitch malade d’hémophilie, et la présence à la cour de cet ignoble Raspoutine… Trois cents ans de crimes et de dérèglements, voilà ce que l’on va fêter dans quelques mois, ma chère !

Le visage de Tania prit une expression songeuse.

— Peut-être, dit-elle, la Russie a-t-elle besoin de toutes ces violences, de toutes ces douleurs ? Je n’ai jamais réfléchi à la question. Mais il me semble que la Russie est un pays très différent des autres. Elle n’aura jamais le régime des autres. Elle sera toujours un peu à part, incompréhensible, malheureuse et si grande, si belle malgré tout !…

— Tais-toi, dit Nicolas. Tu racontes des sottises. C’est avec des sentiments pareils qu’on retarde le bonheur d’un peuple.

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