tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Si Akim t’entendait ! dit Tania.
Nicolas se rembrunit :
— Akim a ses convictions, j’ai les miennes. Ou plutôt, Akim n’a pas de convictions. Il a un uniforme.
Jamais encore, Nicolas n’avait parlé à sa sœur avec cette franchise brutale. Par méfiance, par mépris, il la tenait à l’écart de ses agissements. Mais, aujourd’hui, il éprouvait le besoin de secouer la torpeur de Tania. Il était arrivé de Saint-Pétersbourg la veille, pour une conférence du syndicat des papetiers. Depuis quelque temps, les concessions successives accordées par le gouvernement à l’opinion publique autorisaient les révolutionnaires à moins de prudence. Les orateurs de la Douma donnaient l’exemple de l’audace légitime. Fort de cette pensée, Nicolas poursuivait d’une voix chaleureuse.
— Ce que je te dis là, d’autres ont dû te le dire…
— Oui, dit Tania, d’un air vague, et elle changea de fauteuil pour se rapprocher de son frère.
— Nous sommes au bord d’événements terribles, reprit Nicolas.
Tania porta les mains devant sa figure. Elle ne comprenait pas l’acharnement de Nicolas à prévoir le pire. Pourquoi ne voulait-il pas la laisser vivre heureuse, entre son mari et ses enfants, dans cette maison qu’elle aimait ? Certes, il y avait les désordres de la famille impériale, quelques révoltes dans les Universités, la présence à la cour de Raspoutine. Mais tout s’arrangerait, elle en était sûre. Nicolas était un pessimiste. Elle le regarda droit dans les yeux et demanda :
— Quelle est donc ta vie, Nicolas ?
Il repoussa une mèche de cheveux qui lui barrait le front.
— Je parle, j’essaie de convaincre, dit-il avec une lassitude soudaine.
— Et c’est tout ?
— Oui.
Mais elle refusait de le croire. Elle l’imaginait perdu dans une foule de terroristes aux faces blêmes et aux cheveux longs. Elle évoquait autour de lui des imprimeries clandestines, des bombes, des tracts, des cachots, un remous de boue et de sang. Elle eut peur de lui. Elle eut pitié de lui. Elle murmura :
— Tu ne fais rien de mal, n’est-ce pas ?
Nicolas fut ému par tant de candeur :
— Mais non, je t’assure…
Longtemps, ils gardèrent le silence. À leur insu même, cette conversation les avait rapprochés. Tania était fière de la confiance que lui témoignait son frère. Quant à Nicolas, il s’étonnait de la trouble douceur que suscitait en lui la vue de ce visage, le son de cette voix, dont il s’était cru à jamais délivré. Il avait envie, tout à coup (c’était là une maladie chronique, il la connaissait bien), de ne plus être seul, d’avoir une famille, des souvenirs, des habitudes, un passé, comme tout le monde. Il se sentait fatigué et morne. Les jours passaient en luttes stériles, en morts, en arrestations, en rédaction de communiqués clandestins, en créations de cellules nouvelles, et l’idéal était toujours aussi loin, derrière des rideaux de nuages. Il se leva, regarda un tableau pendu au mur.
— C’est un Aïvasovsky, dit-il. Quelle profondeur dans cette mer, dans ce ciel qui se défient…
— Oui, dit Tania vivement. Un vrai chef-d’œuvre. Michel m’a offert ce tableau pour ma fête, l’année dernière…
Mais elle eut honte, soudain, de son exaltation, détourna la tête : Nicolas n’avait pas de tableaux, pas de meubles, pas de maison, peut-être ?
— Te souviens-tu, dit Nicolas, de la marine qui était pendue dans la chambre de nos parents, à Ekaterinodar ?
— Oh ! oui, les barques sur la mer bleue, et les rochers rouges au fond. C’était affreux ! Mais comme ce paysage nous a fait rêver !
— J’y pense souvent, dit Nicolas. Ekaterinodar, le vieux jardin, les portes qui claquent dans le vent…
Il sourit à ses souvenirs, d’une manière désenchantée et vieillotte. Un élan généreux gonflait le cœur de Tania. Elle avait méconnu son frère. Il était bon et noble ; il se sacrifiait pour une cause ; il souffrait. Et elle demeurait là, dans sa jolie robe, avec son visage fardé, ses mains inutiles. Ce n’était pas juste. Elle eût aimé le surprendre par un geste d’abnégation.
— Tu sais, dit-elle, je me juge bien sévèrement, parfois. Je voudrais faire quelque chose…
Elle rougit. Nicolas l’observait avec curiosité.
— Explique-toi, dit-il.
— Tu dois te figurer que je suis sotte, égoïste, frivole… Ce n’est pas tout à fait exact… L’occasion m’a manqué d’être meilleure, et c’est tout…
— Peut-être. Et moi j’ai trouvé cette occasion, dit Nicolas.
Il ajouta, plus bas, comme à contrecœur :
— Je n’en suis pas plus heureux pour ça.
Michel ne rentra qu’à onze heures du soir. Il était très agité par les dernières nouvelles. Sa réunion d’affaires s’était transformée en réunion politique. Jeltoff avait rapporté des horreurs sur Raspoutine et la famille impériale. À l’entendre, de véritables orgies s’organisaient autour de l’illuminé. Des demoiselles d’honneur, des dames nobles se laissaient prendre à son envoûtement. La tsarine ne jurait plus que par lui. Le tsar lui-même le recevait dans son cabinet de travail et acceptait ses conseils.
— Si tout cela est vrai, disait Michel, notre pays court à la ruine. La Douma et Raspoutine apprendront au dernier des moujiks à mépriser ses souverains.
— Mais la Douma est contre Raspoutine, dit Nicolas, et vous les mettez dans le même sac. Rodzianko à droite, Goutchkoff à gauche, n’ont-ils pas risqué leur situation pour obtenir le renvoi en Sibérie de notre illuminé national ?
— Si. Mais, en divulguant le scandale, ils ont causé plus de tort à l’empereur que Raspoutine lui-même. Raspoutine fait le mal et la Douma le publie. Les députés sont trop heureux de trouver un prétexte pour insulter le régime. Si Raspoutine n’avait pas existé, ils l’auraient inventé de toutes pièces. Voilà pourquoi je les mets dans le même sac. Voilà pourquoi j’estime qu’avant de renvoyer Raspoutine, il faudrait dissoudre la Douma ou la laisser gouverner.
— Elle gouverne déjà.
— Non. Les ministres sont irresponsables devant elle. Ses parlotes ne changent rien aux décisions impériales. La Douma ne dirige pas, elle critique. Ah ! le beau rôle. Que le gouvernement promulgue une loi libérale, et toute la gloire en revient à la Douma. Que le gouvernement se trompe, et la Douma n’est pas en cause, mais la voici qui remue, bavarde, s’indigne ! Et le public, en lisant le compte rendu des séances, apprend à douter de ses chefs. Le plus sûr moyen de clore le bec aux mécontents, c’est de les appeler à l’action. Qu’on élargisse les pouvoirs de la Douma, et elle deviendra plus modeste et plus sage. Elle s’efforcera de calmer le peuple, au lieu de le convier à la révolte.
— Calmer le peuple, répéta Nicolas en souriant. Vous ne pensez qu’à ça…
— Je sais, dit Michel avec un haussement d’épaules, vous ne partagez pas mes idées. Vous croyez à la nécessité d’un cataclysme général…
Tania espéra que son frère allait répondre avec éloquence. Brusquement, elle était de tout cœur avec lui contre Michel. Mais Nicolas regardait ses mains et respirait difficilement.
— N’allumez pas un incendie que vous ne sauriez plus éteindre, reprit Michel.
Nicolas se leva.
— Hélas ! dit-il, parfois la pourriture devient si grande que le feu seul est capable de tout purifier.
Tania s’éveilla tard, le lendemain matin, Michel était déjà parti pour le bureau. La femme de chambre fredonnait en rangeant le cabinet de toilette. Dans la cour, le concierge raclait la neige. À travers les rideaux, filtrait une lumière bleue et froide. Tania s’étira, bâilla voluptueusement, et sentit une grande tristesse dans tout son corps, elle n’avait envie de rien. La pensée même du petit déjeuner qui l’attendait, et du chapeau neuf qu’elle devait essayer chez sa modiste, ne suffisait pas à lui rendre sa bonne humeur. Elle sonna la femme de chambre qui vint tirer les rideaux. La clarté du jour envahit la pièce. Dans la glace de la psyché, qui faisait face au lit, Tania contempla son image avec le désir de se trouver laide. Mais elle n’était pas laide. Elle était même très jolie, avec son visage frais, à la bouche gourmande, aux yeux bleus, limpides. On ne lui eût certes pas donné trente-trois ans. Vingt-cinq, vingt-six tout au plus. Et encore, elle n’était pas coiffée. Michel avait bien de la chance. Elle soupira et fit bouffer ses cheveux d’une main légère.