À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
— Ça vous amuse de prendre le manche ?
Je louchai sur la réplique du demi-volant placé face à moi et luttai contre l’obscure tentation de m’emparer des commandes pour me mettre à batifoler dans l’immensité somptueuse qui m’environnait.
— Pas la peine…
— Mais si !
J’aventurai mes mains sur le demi-cercle noir. Tel un cheval capricieux qui ne sent plus la poigne de son cavalier habituel, l’appareil exécuta une glissade à droite. La forêt se mit à la verticale.
— Doucement ! fit le pilote en riant. C’est sensible, ces machins-là. Il suffit de les effleurer…
J’en convins et lui restituai ses prérogatives.
— C’est la première fois que vous allez à San Pedro ?
— C’est même la première fois que je viens en Côte-d’Ivoire.
— Chouette pays, vous savez ! Un des plus agréables d’Afrique. Ça vous amuserait de voir des éléphants ?
Il me proposait les éléphants, comme un guide parisien propose la Sainte-Chapelle ou l’esplanade de Chaillot.
— Il y en a par ici ?
Le pilote consulta sa montre.
— Presque midi, c’est bientôt l’heure de la sieste, mais on a encore des chances.
— Ils font la sieste, les éléphants ?
— Excepté quelques oiseaux, tout ce qui vit fait la sieste, ici.
Il quitta l’océan pour piquer vers l’intérieur des terres. L’avion cessa son vol placide pour se mettre à danser au-dessus des forêts. Bientôt nous survolâmes une petite plaine marécageuse, sorte de clairière, pareille à une déchirure de la brousse. Nous perdîmes de l’altitude. Il me parut que les roues de notre avion devaient effleurer les bouquets d’arbres. Je voyais défiler une savane roussie, émaillée de mares qu’on devinait fangeuses. La terre se dévidait sous mes yeux comme un tapis roulant en folie. Je me dis qu’à l’instant de ma mort, ma vie déferlerait peut-être de cette manière sous mes yeux presque éteints. Quel serait « le temps de passage » de Danièle parmi ce torrent d’images désordonnées ?
— Là-bas ! cria le pilote.
Il opéra, sur l’aile, un virage qui me décrocha le cœur. « Bon Dieu, me dis-je, je vais crever à cause d’un éléphant. Alors qu’il y en a plein les zoos de préfectures ! »
Dans un tournoiement de kaléidoscope, j’aperçus le pachyderme annoncé. Il avançait rapidement, les pattes raides, les oreilles écartées, la trompe à l’horizontale.
Le pilote redressa l’appareil.
— On va repasser sur lui ! promit-il. Vous ne craignez pas le mal de cœur ?
— Pas du tout.
— Parce qu’il y a des passagers qui dégueulent. Regardez bien, il s’approche de la forêt.
Nous piquâmes sur l’éléphant ; en rase-mottes. L’animal ne semblait pas avoir peur, il paraissait plutôt importuné. La noblesse puissante de sa démarche me frappa. Et puis je vis la forêt, imminente, avec ses arbres plus hauts que nous. Mon compagnon tira sur les commandes. Nous fîmes un bond magistral par-dessus les frondaisons. Je me retournai. L’éléphant n’était déjà plus qu’une petite breloque perdue dans l’immensité.
— Je vous remercie.
— C’est normal. Vous allez au Relais de San Pedro pour chasser ou pour pêcher ?
— Je ne sais pas encore, j’y vais surtout pour me reposer…
— En ce cas, vous ne pouvez pas rêver mieux comme isolement. Ce coucou est le seul lien qui rattache les gars de là-bas à la vie civilisée. Nous servons à la fois d’autobus, de facteur et d’épicier.
— Vous faites partie d’une entreprise ?
— Non, je suis prof au lycée de Sassandra. On a organisé un aéro-club pour se distraire tout en se rendant utiles. Nous sommes plusieurs à piloter après nos cours. Aujourd’hui, c’est jeudi, on se régale.
Il rit. L’avion venait de rejoindre la mer et de retrouver sa parfaite stabilité du début.
Je me dis : « C’est jeudi ! Le premier jeudi du mois. » Je n’irai pas voir Mauricette. Tout à la frénésie de mon brusque départ, j’avais omis d’écrire à la petite et elle allait m’attendre tout l’après-midi dans la cour grise du pensionnat. Je l’imaginais, avec sa blouse bleue à col blanc, son petit œil inquiet, ses cheveux noirs et plats, coupés net au niveau des oreilles. Chose surprenante, elle ressemblait un peu à Martine. Personne n’était surpris quand elle la présentait comme étant sa fille. Je regrettais d’avoir adopté cette enfant. Nous n’étions pas dignes d’elle. Elle vivait déjà chez nous lorsque j’avais appris que la prétendue stérilité de ma femme était en fait un refus de maternité. Martine se confiait à sa meilleure amie. Ces dames papotaient autour d’une tasse de thé, le jour où j’étais rentré à l’improviste. Elles ne m’avaient pas entendu venir. Leur conversation était édifiante. Je ne saurais exprimer la grande tristesse physique que je ressentis alors. Une tristesse mêlée de rage. Je faillis foncer dans le salon pour gifler mon épouse. La plus odieuse des tromperies ! Le plus affligeant des abus de confiance ! Au lieu de cela, je m’étais rendu dans la chambre de Mauricette. La petite faisait ses devoirs, la tête inclinée, la langue pointée, ses doigts bleus d’encre crispés au ras de la plume. Je m’immobilisai, glacé encore par ce que je venais d’apprendre incidemment, et fixai longtemps la gamine brune dont les cheveux traînaient sur les pages du cahier.
— Pourquoi tu me regardes comme ça, papa ?
Je n’avais pas la force de lui sourire.
Mauricette possédait un petit visage parfaitement ovale, un front large, des yeux en amande. On ignorait tout de son père, quant à sa mère, une nymphomane, fille de notaire reniée par les siens, elle avait déjà fait, paraît-il, une demi-douzaine d’enfants depuis Mauricette.
— J’ai eu une image à l’école pour mes additions.
— C’est bien.
J’étais reparti, abîmé par ma découverte.
Curieux comme au fil des jours l’existence vous ébrèche…
— Voilà San Pedro, ils ne sont pas prévenus de votre arrivée, au Relais ?
— Non, je me suis décidé à la dernière minute. Hier matin on ne m’avait pas encore vacciné contre la fièvre jaune.
— Alors je vais faire un petit tour d’honneur pour les prévenir.
Au loin, dans l’horizon bleuté, se découpait l’estuaire d’un fleuve dont les eaux étaient beaucoup plus sombres que celles de l’océan. Des mamelons hérissés d’arbres bordaient la côte. Les ruines d’une construction de style colonial sommaient l’un d’eux. Tout de suite après ces mamelons, j’aperçus le village de San Pedro : un agglomérat de huttes ocres en essaim sur une terre presque rouge ; puis le terrain d’atterrissage coincé entre les collines et la mer. Il s’agissait en fait d’une route rectiligne qu’on avait élargie et à l’extrémité de laquelle une biroute blanche cerclée de rouge flottait au vent du large.
— Nous survolâmes en rafale le village. Des noirs agitaient les bras, des gamins gambadaient… L’avion suivit le terrain et déboucha au-dessus d’une interminable plage jalonnée de rochers peuplés d’oiseaux de mer.
Je découvris une alignée de cases de conception africaine, sans doute, mais de réalisation européenne. À deux cents pieds d’altitude on s’en rendait compte, à cause de leur espacement régulier, de leurs dimensions et des teintes pastel qui les différenciaient.
Le pilote vira au-dessus de la mer. De la main gauche, il fit coulisser le panneau de plexiglas du cockpit, puis fourra deux doigts dans sa bouche et lança un coup de sifflet strident.