À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
— Saloperie !
J’étais assis d’une fesse sur la banquette. Le danois parut réfléchir. S’il se mettait à tirer, il allait me dépecer la jambe. Lentement j’ôtai mon mocassin droit, l’assurai dans ma main et, à toute volée abattis le talon sur le crâne de l’animal. Cela fit un bruit creux, comique. Le danois lâcha prise et poussa un hurlement. Je me jetai dans l’auto, claquai la portière et tournai la clé de contact. Quand le fauve revint à la charge, je démarrais déjà. Il courut un bon moment après la voiture de sa maîtresse. Ce vilain bougre essaya plusieurs fois de sauter à l’intérieur de l’Austin par la porte arrière que je n’avais, bien entendu, pas eu le temps de refermer.
Je réussis à le déséquilibrer en exécutant de brutales embardées. Ensuite je roulai à une vitesse suffisante pour qu’il se décourage.
Un vrai rodéo !
Il m’avait changé les idées en me faisant savourer l’ivresse d’une action périlleuse.
La maison était obscure lorsque j’y parvins. J’en conclus que l’état de Danièle ne donnait pas d’inquiétude à son entourage et je partis vers le centre du bourg, à la recherche d’un taxi qui me ramènerait à ma propre voiture.
Je dormis fort mal, à cause de la morsure du danois. Six trous violets marquaient mon mollet. Ces petites plaies rondes me brûlaient et provoquaient dans toute ma jambe de douloureuses lancées. Je finis par m’assoupir au matin, mais mon sommeil tourmenté s’accompagna de cauchemars redoutables.
CHAPITRE XII
— Monsieur devrait consulter, conseilla le garçon d’étage auquel je montrai ma jambe tuméfiée, après lui avoir réclamé du mercurochrome. Ce n’est pas beau !
C’était même très laid. Mon mollet avait doublé de volume. Les chairs se couvraient de vilaines marbrures bleu-vert.
— Ce chien est propre, au moins ? insista le domestique.
— Il a un plus beau pedigree que moi et ne mange que du blanc de poulet, ricanai-je. Je préfère attendre un peu avant de voir un toubib. Donnez seulement mon pantalon à stopper, c’est lui le plus malade !
— Monsieur a tort de plaisanter avec ces choses-là !
Je mis fin à l’entretien en décachetant la lettre accompagnant mon petit déjeuner. Elle était de Barnaque. Je l’attendais. J’aurais su la lire sans la décacheter, car elle contenait à peu près tous les poncifs sur les vieilles amitiés qui… et sur les tourments professionnels que…
Je ne la lus même pas jusqu’au bout, bien décidé à répondre par un silence hautain à cette avalanche d’excuses. Je me servirais de la missive pour prouver à Marcé une bonne foi que j’étais loin d’avoir.
Ce projet de film était tombé de moi comme un fruit gâté avant d’avoir accompli son mûrissement tombe de l’arbre. Je le refusais en bloc et, à vrai dire, n’y pensais plus.
Mon individu se tendait vers le téléphone. J’attendais désespérément que Danièle se manifeste. J’avais besoin de sa voix. Je revivais, seconde après seconde, les événements de la veille : mon kidnapping, sa résignation, la manière dont elle s’était enfuie de ma chambre et dont elle y était revenue… Mais le clou restait la séance chez le tatoueur. Cette mutilation délibérée, endurée fermement. « Une femme aimante cherche toutes les façons de se donner. » Et puis l’hôtel à putains dont l’ignominie avait constitué un autre acte de foi… Hier, Danièle m’avait donné au moins deux preuves d’amour à l’heure. Désormais je l’attendrais avec confiance. Ma patience constituerait une sorte de réhabilitation.
Je me préparai pour mon rendez-vous avec le vieux Klassmann. Celui-ci restait très en arrière-plan de mes préoccupations. Comme, à dix heures trente, Danièle ne s’était toujours pas manifestée, j’appelai le producteur pour lui demander de reporter notre entretien. Je lui expliquai qu’un chien m’avait mordu et que je ne pouvais quitter la chambre. Il parut vaguement irrité par ce contretemps, me souhaita une prompte guérison du ton qu’on prend pour congédier un tapeur et raccrocha au beau milieu de mes regrets.
Une étrange veillée d’armes commença. J’avais beau m’efforcer au calme, la fièvre me gagnait. Vers midi, à bout de nerfs, je me risquai à réclamer le numéro des Carbon. Je voulais parler au mari, lui demander des nouvelles de Danièle, m’excuser. Jusque-là, l’inaction constituait mon pire ennemi. Je ne pouvais plus supporter cette faction dans ma chambre.
Exceptionnellement, une voix féminine me répondit. J’eus une bouffée d’espoir, vite évanouie, car je reconnus le ton douceâtre de la mulâtresse.
— Monsieur Carbon est à Paris.
— Passez-moi Madame…
— Madame l’a accompagné.
— Comment va-t-elle ce matin ?
À cet instant seulement elle sut qui j’étais et raccrocha. La triste plainte de notre communication interrompue servit d’accompagnement sonore à ma détresse. Je crus que j’allais crier de chagrin. Je joignis les mains. « Danièle, mon amour, je t’en supplie, ne m’abandonne pas. » Moi qui croyais ne pas avoir la foi, j’en vins à prier. Je m’agenouillai devant l’appareil téléphonique, comme devant un crucifix : « Mon Dieu, faites qu’elle m’appelle ! Faites qu’elle m’appelle. »
Elle m’appela dix minutes plus tard. Elle parlait vite, comme quelqu’un qui risque d’être surpris.
— Jean, il faut que je vous voie…
Ce vouvoiement retrouvé me fit mal.
— Je n’attends que ça.
— Nous sommes à Paris. Nous allons déjeuner au Relais de Suède. À une heure précise je me rendrai aux lavabos, vous pourrez vous y trouver ?
— Bien sûr !
— Je vous en supplie, ne faites pas d’esclandre ; vous me le promettez ?
— Je te le jure !
— À tout à l’heure.
— Danièle, tu m’aimes ?
Elle avait déjà coupé.
Je fus saisi d’une grande angoisse. Quelque chose de grave s’élaborait. Je sentais qu’on édifiait une barrière entre nous. Enfin libéré de cette chambre, je sortis en traînant ma patte blessée. Bien qu’il fût à peine midi et demi, j’allai directement au Relais de Suède et m’installai au bar. Un regard m’avait suffi pour constater que les Carbon n’étaient pas encore arrivés. Depuis mon tabouret, je pouvais surveiller l’entrée. Mon malaise s’accroissait. La perspective de découvrir Danièle et son mari côte à côte endommageait mon bonheur de la revoir. Je bus un verre d’aquavit pour me doper. Il traça un sillon de feu dans ma gorge. Soudain, un maître d’hôtel se précipita vers la porte vitrée. Carbon pénétra dans le restaurant en se tortillant comme un cachalot entre ses béquilles chromées. Il portait son pardessus de l’autre jour, un chapeau de cuir noir et un foulard blanc qui soulignait son visage basané, strié de fines rides sombres. Danièle marchait derrière lui, à pas menus, portant un attaché-case en crocodile. On eût dit la secrétaire d’un P.-D.G., accompagnant son patron à un conseil d’administration. Aidé de la demoiselle du vestiaire, le maître d’hôtel débarrassa l’arrivant de son manteau et le fit asseoir sur une copieuse banquette de cuir rouge. L’infirme disparut de ma vue. Je ne vis plus que ses béquilles plantées entre la banquette et le mur. Danièle aussi s’engloutit. Elle ne m’avait pas aperçu.
— Un autre verre, je vous prie !
Qu’importait ce trait brûlant planté dans ma gorge comme une écharde ? Il me fallait tenir le coup. Le serveur me regarda en biais. Je sus pourquoi lorsque je n’eus de moi qu’une image brouillée dans la glace du bar. Je retenais des larmes… Mais je les contenais mal. Danièle, là, à portée de voix, à portée d’amour, et pourtant inaccessible ! Danièle dans une robe noire que je ne lui connaissais pas encore. Avec un manteau noir à col d’hermine…