À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Elle nous prit à témoin.
— Mais qu’est-ce qui se passe dans leur tête, je me le demande. Depuis des mois, chaque jour, il hache le camembert ; j’ai beau lui dire… Mets deux couverts pour les nouveaux clients, Cyprien !
— Ils viennent de France ? demanda distraitement un Italien.
— Oui, de Paris. Je les connais de nom. Le père Carbon a fait fortune en Côte-d’Ivoire, avec les bois. Il a dû prendre le mal du pays, probablement.
Elle semblait ignorer son infirmité.
— Qui veut du camembert haché ? plaisanta l’hôtesse.
Les chefs de chantier en prirent. Je me servis un verre de vin. Ce dernier provenait d’Espagne. Il picotait légèrement, ce qui m’était agréable au palais. Je devenais de plus en plus glacé sous mes brûlures. Jamais, avant Danièle, je n’avais eu l’impression de devenir exsangue, de me refroidir telle une viande morte.
Mme Garcin devait probablement me parler puisqu’elle me fixait pendant que ses lèvres remuaient. Pourtant aucun son ne me parvenait.
La 2 CV démantelée surgit et s’arrêta sur la piste accédant au Relais. L’auto se trouvait juste en face de l’ouverture de la hutte, à l’ombre dérisoire d’un arbrisseau épineux. Je vis Carbon, debout à l’arrière, cramponné à la traverse métallique chargée de supporter la capote de la voiture. Ses béquilles étincelaient au soleil. Il portait une chemise brune à manches courtes, avec des épaulettes. On eût dit un vieux baroudeur blessé qu’on évacuait.
Puis il y eut comme un halo blanc, de l’autre côté du véhicule. Danièle !
Vivement, elle contourna la 2 CV pour s’avancer vers notre hutte. L’attaché-case de croco se balançait au bout de son bras. Elle ne s’occupa pas de son mari, un instant je crus que le soleil l’incommodait et qu’elle était pressée de se mettre à l’abri. Seulement, quand elle atteignit l’entrée de la hutte et qu’elle se mit à regarder vivement à l’intérieur comme pour chercher quelqu’un, je compris que j’en étais pour mes frais avec ma « surprise ».
Elle savait que je l’attendais.
Tout de suite nos regards se prirent. Une détente s’opéra alors chez l’arrivante. Le mouvement qu’elle fit était le contraire du haut-le-corps escompté. Son soulagement s’exprima par un léger affaissement de toute sa personne. Un sourire glissa sur son visage en sueur, et disparut.
— Bonjour, fit-elle timidement.
Mme Garcin s’empressait, la faisait asseoir, lui demandait si le voyage…
Danièle ne me regardait plus. Je bus mon verre, à petites gorgées voluptueuses. L’expérience était positive. Je venais de connaître un instant fabuleux. Je la regardais et la désirais. Je ne pensais plus à l’infirme que le gars Lombard déballait péniblement de la 2 CV. Plus rien ne comptait que cette fille vêtue de blanc qui répondait calmement aux questions polies de l’hôtesse, les jambes croisées, en s’éventant avec un vieil illustré que tout le monde ici avait dû lire au moins dix fois.
Le signor Luigi, mon voisin de table, le seul Italien du groupe qui soit demeuré coquet, se pencha à mon oreille.
— Jolie, dame, hé ?
— Sensationnelle, lui retournai-je, on se l’enverrait facile !
Il eut un rire gourmand. Ses yeux dévêtirent Danièle et je me retins de lui casser la bouteille de vin sur la tête.
Le grand rectangle lumineux de l’entrée s’obscurcit.
— Salut la compagnie ! lança une voix forte.
Il parlait comme un clairon ou comme un ténor, Carbon. Son timbre sonnait ferme et haut. Il obstruait la porte de toute sa masse. Avec ses béquilles, on eût dit un cargo en chantier.
Il lâcha l’une de ses poignées de cuir pour présenter sa large main à la patronne.
— Bonjour, petite dame !
« Un maquignon, pensai-je ; elle a épousé un maquignon. »
Quand on le regardait agir, et qu’on l’écoutait surtout, on comprenait la maison cubique de Montfort, les volets rouges, la piscine en forme de volière zoologique et les personnages de Blanche-Neige sur ses pelouses… Il devait ignorer Van Gogh, Flaubert, la manière d’utiliser des pinces à escargots. Combien de Noirs avait-il tués pendant son long séjour en Afrique ? Ses béquilles n’arrivaient pas à le diminuer. Il continuait de donner une sensation de force brutale.
— Ravie de vous connaître, monsieur Carbon, j’ai beaucoup entendu parler de vous.
— Votre bonhomme n’est pas là ?
— Il a emmené un banquier anglais en Haute-Volta pour un safari.
— Son « Président » est toujours aussi infaillible ?
— Toujours, s’esclaffa Mme Garcin, je vois que vous le connaissez bien.
Elle expliqua à Danièle :
— Le « Président », c’est le fusil avec lequel mon époux tire les éléphants. Vous désirez aller tout de suite dans votre case ?
— On bouffe avant ! s’écria Carbon. Moi, je la pile ; rien ne me creuse autant que l’avion.
Il s’avança vers nous, nullement intimidé. C’était un être débordant de puissance, qui toisait l’existence avec insolence.
— Bon appétit, messieurs !
J’imaginai son froncement de sourcils si on lui avait dit qu’il venait d’employer une réplique fameuse de Ruy Blas.
Ses retrouvailles avec l’Afrique le grisaient visiblement. Mme Garcin vint faire les présentations. Carbon baragouina des salutations en italien. À moi il me dit « enchanté », mais d’un ton un peu ironique. Ma qualité de client équivalait pour lui à celle de « pigeon ». Mon nom ne le fit pas tiquer. Il me tendit la main par-dessus la table, après s’être arc-bouté sur sa béquille droite. Il avait une main énorme, des bras noueux, couverts de poils gris.
— Viens ici, petite ! lança-t-il à Danièle.
Docile, la jeune femme abandonna son siège.
— Je vous présente ma femme !
Des mains se tendirent. Elle les pressa en distribuant des petits sourires de bon ton. Elle parvint à ne pas modifier son attitude lorsque ce fut mon tour de la saluer. Nos doigts se touchèrent rapidement.
— Mes hommages, madame !
Ensuite ils s’assirent et on leur servit à manger. Danièle se tenait à l’autre extrémité de la table, par rapport à moi. Je ne la voyais qu’en me penchant en avant. Elle évitait de regarder dans ma direction et écoutait discourir son mari. Carbon s’adressait à Mme Garcin et à Lombard. Il demandait des explications à propos du futur port qui allait constituer un nouveau poumon pour la Côte-d’Ivoire. Plus besoin de charrier les bois jusqu’à Abidjan. Toute cette zone de forêt serait exploitable à moindres frais. Il racontait ses débuts, les campements, les maigres moyens techniques, le flottage des arbres… Un pionnier. L’Afrique l’avait buriné, tanné, dépouillé de toutes conventions mondaines. Il parlait à chacun comme il devait gueuler ses ordres aux Noirs, jadis. Il ne mangeait pas : il bouffait ! Les coudes sur la table, le buste penché sur son assiette, utilisant son propre couteau : un vieil Opinel rafistolé dont la lame avait diminué de moitié à force d’être affûtée. Il coupait son pain en tronçons, qu’il se fourrait dans la bouche et il mastiquait triomphalement, la tête inclinée comme un chien rongeant un os. Sa présence bousculait « mon état d’âme ». À cause de cet ogre je ne parvenais pas à savourer la présence de Danièle, à me repaître du bonheur de l’avoir là.
Les Italiens se levèrent pour retourner à leurs chantiers, Lombard les imita. Nous ne fûmes plus que quatre à la grande table : les Carbon, Mme Garcin et moi. L’infirme buvait sec. Il lui arrivait de vider son verre sans lâcher la bouteille et de l’emplir aussitôt.