À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Je stoppai sous un lampadaire. Sa tête ballottait sur le dossier du siège. Elle avait les yeux à demi ouverts : ils étaient presque blancs. Je m’affolai.
— Danièle ! Réponds-moi, qu’est-ce que tu as ?
Elle essaya de proférer des mots à travers un vagissement. Je plongeai ma main de l’autre côté de son siège et ne tardai pas à récupérer la bouteille de whisky. Elle était maintenant à moitié vide. Je compris alors pourquoi ma compagne tenait à ce que je prenne congé d’elle avant de descendre. Son état semi-comateux m’affola. Je ne pouvais la laisser ainsi… J’élevai le flacon pour mesurer plus précisément la quantité absorbée. Ma seconde évaluation confirma la première : une demi-bouteille ! La dose était sévère, mais elle ne dépassait cependant pas celle qu’elle avait avalée le soir de notre rencontre, par exemple. La syncope résultait de ce qu’elle venait de boire cela d’un trait et sans eau. Que faire ?
— Tu m’entends, Danièle, petite imbécile ?
— Hmmmm !
— Ce ne serait pas plus simple de quitter ton mari plutôt que de te mettre dans des états pareils pour l’affronter ?
— Je veux…
— Tu veux quoi ?
— Rentrer…
Elle lâchait chaque syllabe comme un dernier soupir.
— Je vais te faire boire du café fort… Attends…
De l’autre côté de l’avenue, un café-tabac ruisselait de lumières entre deux immeubles gris. J’y courus. Quelques graves ivrognes discutaient au comptoir, tandis que des jeunes gens actionnaient mornement des billards électriques. La projection des billes d’acier dans des couloirs lumineux, aux méandres compliqués, déclenchait des cataractes de déclics harmonieux.
Je m’adressai en confidence au garçon du comptoir.
— Je voudrais un double café très fort pour ma femme qui est malade dans la voiture…
Il mit son percolateur en marche. Certaines circonstances vous amènent à exécuter des actions traditionnelles. Le café fort pour la cuite carabinée appartenait à ces sottes traditions dont on sait l’inefficacité, mais qu’on s’obstine à employer pour se donner l’impression de « faire quelque chose ». Pour ma part, le café, en pareil cas, me rendait plutôt malade. Je n’en portai pas moins une grande tasse à Danièle. Elle but quelques gorgées et détourna la tête.
— Plus ! articula-t-elle. La maison…
— Tu ne veux pas venir à mon hôtel quelques heures ?
— Non…
J’allai rendre la tasse. J’hésitais toujours sur la conduite à adopter. Pas question qu’elle puisse conduire sa voiture. Je devais donc l’emmener à Montfort. Restait la question de son auto… avec le gros danois…
— Tu tiens absolument à rentrer chez toi ?
— Oui. Faut bien…
Évidemment. N’avait-elle pas avalé cet alcool uniquement pour effectuer son retour ? Je repris ma place au volant.
De la lumière brillait à une fenêtre du premier étage. Je m’arrêtai au ras du portail.
— Nous sommes arrivés, Danièle.
— Merci.
Elle fit un gros effort, parvint à soulever sa tête, et m’adressa un sourire d’aveugle.
— Tu es gentil…
— Je veux absolument que tu t’arranges pour me téléphoner demain, c’est compris ?
— Oui…
— J’ai besoin de te revoir, Danièle, très vite ! Je t’aime. N’oublie pas… Tu me jures que tu n’oublieras pas ? Je t’aime ! Tu es ma vie dorénavant. Mon île ! Ma blessure !
Je l’embrassais entre chaque phrase. Elle se laissait aller, n’ayant plus suffisamment d’énergie pour tenir sa tête droite. Enfin je descendis de l’auto et j’allai sonner à la grille. Je pressai le timbre longuement, recommençai quatre secondes plus tard… Une deuxième fenêtre s’éclaira à l’autre extrémité de la façade. Un volet s’ouvrit.
— Qu’est-ce que c’est ? s’inquiéta une voix féminine.
Je crus reconnaître celle de la mulâtresse.
— Madame Carbon, elle est souffrante, voulez-vous venir, je vous prie ?
Un temps relativement long s’écoula. Des lumières naquirent au rez-de-chaussée, puis dans le jardin, et la fille de couleur s’avança, drapée dans un peignoir de bain blanc.
En me reconnaissant, elle détourna les yeux.
— Oh ! c’est encore vous !
— Aidez-moi !
J’ouvris prudemment la portière du côté de Danièle. De ma main libre je retins ma passagère qui s’y appuyait.
— Qu’est-ce qu’elle a ? demanda Thérésa.
— Un verre de trop !
Nous sortîmes la jeune femme à grand-peine. L’air de la nuit fouetta sa volonté. Elle parvint à se tenir debout.
— Tu peux marcher ?
En m’entendant tutoyer sa maîtresse, la mulâtresse tressaillit.
— Nous allons la prendre chacun par un bras, lui dis-je.
— Non, laissez, je m’en occupe, trancha Thérésa, d’un ton hargneux.
Cette fille possédait une grande force. D’un bras ferme, elle soutint sa maîtresse tout en me claquant la grille au nez.
Je regardai s’éloigner leurs deux silhouettes chancelantes. Mon cœur cognait à toute volée. Cette petite noire insolente venait de m’arracher ce que je considérais déjà comme mon seul bien en ce monde !
L’Austin remuait au clair de lune. Je vis, depuis le tournant, son ombre frémir sur le mur blafard du cimetière.
M’étant approché, j’aperçus l’énorme molosse qui tournait en grondant dans le petit véhicule.
— Hamlet ! le hélai-je d’un ton engageant !
Il s’arrêta de tourniquer pour darder sur moi son regard rouge. La bête paraissait plus féroce lorsqu’elle se tenait immobile.
La clé de contact était restée sur le tableau de bord. Seulement, avant de ramener l’auto devant la maison des Carbon, je devais tenter d’apprivoiser le chien.
— Hamlet, mon vieux toutou !
Ridicule ! Je clapotais de frousse. L’animal ne cessait de me fixer avec une effrayante intensité. J’approchai lentement la main de la vitre à demi baissée, sans cesser de bredouiller des niaiseries de vieilles mémères. « Toujours parler à un chien méchant ! » assurait mon père… Lui dire n’importe quoi. Seule importait l’intonation. Pourtant je ne pouvais m’empêcher de m’adresser à Hamlet.
— On l’a fait attendre, ce gros chien !
Ma main se trouvait à quelques centimètres de la portière. Il paraissait ne pas la voir. Et puis il poussa un grondement et sa gueule béante jaillit hors de l’auto. Heureusement, ma méfiance ne s’était pas relâchée. Je pus, de justesse, retirer ma main. Je compris, dès lors, qu’il me serait impossible de monter dans l’auto sans me faire égorger. J’allais abandonner la partie quand il me vint une idée. Pour l’exécuter, il fallait une audace et des réflexes de cascadeur chevronné, mais « quelque diable, aussi, me poussant », je résolus de risquer le coup.
Je me plaçai dos à la voiture (côté volant). Je pris la poignée de la portière arrière de la main gauche, celle de la portière avant de la droite et je les ouvris simultanément. Le jeu consistait à pénétrer à l’avant de l’Austin pendant que le danois en sortirait par l’arrière. Je devais, pour me mettre hors d’atteinte, me ruer sur le siège et reclaquer la portière en utilisant le laps de temps nécessaire à la bête pour contourner sa porte. Seulement sa poussée fut si violente que je manquai de promptitude. Ses mâchoires d’acier se refermèrent sur mon mollet gauche. Je sentis ses dents s’enfoncer dans ma chair.