À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Ce signal me parut puéril.
— Vous croyez que votre sifflet couvre le bruit du moteur ? le plaisantai-je.
— Et comment ! Pas ici, mais en bas ils n’entendent que lui !
Nous avions déjà déferlé au-dessus du campement. « Le bout du monde, me dis-je. » Et je fus attendri à la pensée que Danièle connaissait déjà ces lieux.
L’appareil décrivit une nouvelle courbe, loin au-dessus des flots. Mon pilote avait perdu sa désinvolture.
— Cet aérodrome, faut se le faire, avec ces vacheries de collines, murmura-t-il, on n’a rien pour se rattraper aux branches, ici !
Il passa à quelques mètres des ruines dominant le fabuleux paysage et plongea, comme plonge une cabine du grand huit parvenue à son apogée.
Nous nous posâmes sèchement en soulevant un nuage de poussière jaune.
L’avion roula longtemps sur le sol inégal. Des enfants noirs couraient le long de la piste en agitant les bras.
— Et voilà le travail, fit joyeusement mon compagnon en déverrouillant les portes.
Une chaleur crépitante m’enveloppa lorsque je descendis de l’avion. Le soleil perpendiculaire cognait ferme sur le terrain. Cela me fit songer à un plateau de cinéma, lorsqu’on y tourne depuis plusieurs heures dans un décor abondamment « arrosé ».
J’aidai le pilote à extirper mes bagages de l’étroite soute. Comme nous achevions de les rassembler, je vis déboucher une vieille 2 CV en haillons d’une piste cahotique. Sa capote n’existait plus. La voiture était cabossée et crépie de boue rouge. Un grand garçon maigre, au nez cassé, en descendit. Il portait des sandales éculées, un short court, une chemise déboutonnée jusqu’au nombril et une casquette verdâtre, à longue visière, en provenance de quelque magasin de surplus américains.
Il me salua d’un air interrogateur.
— Client ! annonça le pilote-professeur.
— Alain Lombard, se présenta l’arrivant. On ne vous attendait pas.
Le pilote sortit de sa combinaison une liasse de lettres.
— Voici le courrier, il y a là un télégramme qui doit probablement annoncer la venue de monsieur…
Nous chargeâmes mes valises dans la voiture débarrassée de son siège arrière. Cette bagnole était une vraie poubelle dont le délabrement avait quelque chose de pathétique.
Je pris congé de l’aviateur :
— Vous restez longtemps à San Pedro ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas exactement, une quinzaine environ…
— Vous nous aviserez en temps utile. On se pose ici trois ou quatre fois par semaine.
Les tôles de la 2 CV semblaient parvenir au point de fusion. Je m’y hasardai comme dans un autoclave et fus immédiatement en nage.
— Mon arrivée inopinée pose des problèmes ? m’enquis-je quand je fus seul avec le grand jeune homme.
— Pas du tout. Simplement on aime mettre les petits plats dans les grands lorsque arrive un client.
— Je ne suis pas porté sur la nourriture.
— C’est U.T.A. qui vous a branché sur nous ?
— Une agence des Champs-Élysées… Votre dépliant est très alléchant.
— Tous les dépliants, fit-il avec un sourire.
— C’est vous le patron ?
— Patron adjoint ! Je suis guide de chasse ! Vous venez pour tirer de la viande ou pour pêcher ?
— Je viens pour supprimer quelques jours d’hiver de ma vie. Quand arrive mars, à Paris, on a l’impression que le soleil n’existe plus.
— Un safari-photos, en somme ? insista Alain Lombard.
Son obstination à vouloir qualifier mon voyage m’amusa. Quelle tête aurait-il faite si je lui avais dit que je venais dans ce coin perdu pour y attendre une femme ?
Depuis notre brève entrevue dans la cabine téléphonique de la maison de Suède, je n’avais plus eu de nouvelles de Danièle. Je me rappelais la façon craintive dont je longeais leur travée en traversant la salle. Carbon mangeait des hors-d’œuvre, les coudes sur la table, en tenant sa fourchette comme Mauricette tenait son porte-plume… Il parlait la bouche pleine, semblait détendu. Danièle l’écoutait en hochant la tête. Lorsque j’étais passé devant eux, elle avait gardé les yeux baissés sur son assiette, mais à un frémissement de sa personne, je sus qu’elle « sentait » ma présence.
— Non, j’ai horreur des photos car je travaille pour le cinéma. La pellicule est une denrée qui me paraît vile lorsque je suis en vacances.
— Metteur en scène ?
— Scénariste-dialoguiste seulement. Je me mets la cervelle en tire-bouchon pour inventer de belles histoires que les autres saccagent.
Lombard haussa les épaules.
— Oui, fit-il, ça ne doit pas être marrant. Moi, Paris, je ne pourrais plus. Y a qu’une chose que je regretté : les restaurants, j’ai pas l’air, maigre comme un clou, mais j’aime la bouffe. Pour le reste, ça me flanque des frissons rien que d’y penser…
Nous longeâmes une allée bordée de bananiers et débouchâmes sur le vaste terre-plein où se dressait le Relais. Un arc de triomphe en bambou limitait son territoire et annonçait, en caractères gigantesques : « Relais de Chasse ». La plage était éblouissante.
Le soleil à pic écrasait les cases. Une construction ovale, plus vaste que les autres, servait de salle commune. On avait laissé un large espace entre les murs de torchis et le toit de palmes pour la ventilation de la pièce. La pénombre du local renforçait le bleu de la mer garnissant l’intervalle du fond.
Deux longues tables, un bar de roseau, des fauteuils meublaient la salle. Des trophées de chasse la décoraient : défenses, petits crocodiles et toucans naturalisés, peaux de serpents, papillons, becs d’oiseaux inconnus dérisoirement plantés dans des bouteilles ; le plus spectaculaire consistait en une tête d’éléphant, dépouillée de tous tissus mous et qui servait de table basse. À cause de ses formidables dimensions, ce tronçon de squelette n’incommodait pas. Une demi-douzaine de Blancs déjeunaient silencieusement en écoutant la musique d’un minicassette. Lorsque nous débouchâmes, une vigoureuse femme blonde se leva et vint à ma rencontre. C’était l’hôtesse. Je me présentai et lui remis mon bon d’agence. Tout comme le guide, elle déplora de n’avoir pas été au courant de mon arrivée.
— Vous avez d’autres pensionnaires en ce moment ? remarquai-je en lui désignant la tablée.
— Non, personne. Ces messieurs sont des chefs de travaux qui préparent l’aménagement du futur port. Car on va nous souiller le paysage. Mais j’attends deux clients pour samedi : un couple… Vous désirez manger tout de suite, ou bien préférez-vous vous installer ?
Un couple ! Le terme sapa la félicité que m’apportait ce voyage. Danièle et son mari, un couple ? Je me refusais à l’admettre. Un véritable couple, c’était elle et moi, l’autre nuit, dans l’hôtel à putains.
— Je voudrais boire quelque chose de frais et m’installer. Je n’ai pas faim.
Lombard me servit une bière qu’il prit dans un vieux réfrigérateur à pétrole. Des jeunes noirs s’activaient autour de la grande table où la patronne avait repris sa place. Les convives, un instant déconcertés par mon arrivée inattendue, se remettaient à parler, en italien. Alain Lombard me regardait d’un œil faussement détaché, à l’abri de sa longue visière. Je le déroutais confusément. Généralement, on devait débarquer dans ce relais avec des intentions précises : chasse, pêche ou photo. Un vague esprit conquérant présidait immanquablement à un tel voyage. Et voilà que j’arrivais, cravaté, avec mes élégantes valises de porc et mon blazer de yachtman sans idées précises. Il flairait un mystère…