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À San Pedro ou ailleurs…

Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:

VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
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En clopinant dans le sable brûlant je traversai la plage. Des crabes jaunes, presque translucides, se sauvaient à mon approche pour plonger dans d’innocents petits trous. Longtemps je m’amusai de leurs fuites de profil. Chacun possédait son gîte propre. Quand je parvenais à lui barrer la route, désemparé il se précipitait à la mer.

Las de les tourmenter, j’entrai dans l’eau à mon tour. Et je me mis à marcher vers l’infini éblouissant.

CHAPITRE II

Ils arrivèrent vers une heure de l’après-midi, le samedi, alors que j’étais à table avec les chefs de chantiers italiens.

Depuis le matin, je guettais les bruits ambiants, avide d’y découvrir le ronflement du petit avion bleu. J’avais passé deux journées de torpeur, au bord de l’eau, à gésir sur le sable mouillé comme un corps rendu par les flots. Maintenant je ne sentais presque plus ma blessure, bien qu’elle fût de plus en plus inquiétante d’aspect, car toute ma peau rôtie me brûlait.

Je n’étais qu’une immense plaie à vif. Mme Garcin, l’hôtesse, m’oignait avec sollicitude de crèmes parasolaires et me morigénait d’importance, affirmant que j’étais aux limites de l’insolation.

Mais j’éprouvais un mauvais plaisir à rougir, à peler, à me racornir au bord de l’eau. J’étais le seul usager de la plage, si l’on exceptait les Italiens, lesquels s’octroyaient un rapide plongeon en fin de journée. Le continent africain tout entier m’appartenait. La mer, le soleil, le ciel aussi, dont l’infernale limpidité blessait la vue. Alain, avec qui je sympathisais, me proposait des parties de pêche, des balades. Il tenait à honorer le dépliant du Relais, sur les volets duquel on voyait des buffles morts ou des barracudas gros comme des cétacés. Je refusais…

— Plus tard, laissez-moi auparavant me gaver de soleil.

— Vous savez : le soleil c’est comme le pili-pili : il faut le consommer à petites doses. Vous ne voulez pas venir au moins jusqu’au village ?

— J’ai le temps… Qu’est-ce que c’est que ces taches blanches qu’on distingue, là-haut, au sommet de la colline ?

— Des tombes.

— On peut donc mourir ici ?

— On peut. Notez que ces sépultures remontent au siècle dernier. Deux Anglais, un Français… Des militaires…

— On s’est battu pour la conquête de ce paysage !

— N’en vaut-il pas la peine ?

Des cohortes de Noirs défilaient sur la plage. Ils arrivaient de lointains villages pour venir à San Pedro vendre ou acheter quelques denrées de première nécessité. La plage constituait une route naturelle. Les femmes passaient de leur démarche altière, portant sur leurs têtes des bassines émaillées emplies de poisson, ou des paniers de manioc. Le premier jour, l’une d’elles, une vieille édentée, drapée dans un pagne jaune, s’arrêta pour me demander si j’avais du linge à laver. Le second jour, elle dépêcha de son groupe une jeune fille aux formes émouvantes pour me faire prévenir qu’elle savait faire l’amour comme les Blanches et se tenait à ma disposition.

— Toi, l’amour ? demandai-je à la beauté.

La jeune fille ressemblait à ces statues de bazar représentant des Vénus d’ébène. Elle hocha la tête et me désigna la vieille qui attendait, attentive et souriante, un peu plus loin :

— Pas moi, l’amour : elle !

— Toi, oui, si tu veux.

Elle ne parut pas offusquée.

— Faut demander à mon père.

— Quel âge as-tu ?

— Je ne sais pas. Faut demander à mon père !

Elle s’éloigna d’une allure souple et noble. Je regardai longtemps onduler sa croupe. Avais-je envie d’elle ? Je ne le pensais pas. Alors pourquoi cette contre-proposition ? Par jeu ? Pour m’épater ? Cela ne finirait donc qu’avec moi, ce mesquin besoin d’auto-contradiction ? Je me recouchai sur ma serviette de bain. Ma jambe mordue devenait lourde comme le sable mouillé.

Allait-elle se gangrener ? Cette perspective ne m’alarmait pas. J’envisageais sans effroi de pourrir sur cette plage et d’aller rejoindre sur la colline proche les carcasses des soldats défunts.

L’un des Italiens arrosait sa nourriture de pili-pili et larmoyait en la mangeant. Il prétendait que le piment tuait les microbes. D’une façon générale, ces hommes parlaient peu. L’Afrique paraissait les accabler. Rien n’est plus triste au monde qu’un Italien triste. J’essayais de les animer un peu en évoquant leur pays. Ils venaient de la Vénétie mais ne connaissaient pratiquement pas la capitale de leur belle province. Pour essayer de les défiger, je leur racontais Venise, ses petites « calles » sentant la friture, les inoubliables palais sur l’eau sombre du Grand Canal, les gondoliers dans la paix d’un dimanche matin. Mais je ne tirais d’eux que des larmes.

Le ronron que je croyais entendre se constitua, s’amplifia.

— Voilà nos clients, dit Mme Garcin.

Alain marmonna des désagréments. Il détestait interrompre son repas.

L’avion passa au-dessus des huttes, à faible altitude. Lombard jeta sa serviette sur la table et but son verre de vin. L’appareil vira au-dessus de l’eau. Un bref instant je l’aperçus dans l’intervalle bleu cernant la salle de séjour. Se pouvait-il que Danièle se trouvât dans ce jouet brillant ?

« Es-tu bien sûr de toi ? m’interrogeai-je. N’es-tu pas venu ici seulement pour l’épater, ou pour t’épater ? » Mon calme, voisin du détachement, me surprenait. Je continuai de manger paisiblement mon buffle en daube. Bon, elle allait paraître au côté de son béquilleux. Et après ? Elle sursauterait en m’apercevant, blêmirait probablement. Et après ? Une fois « mon effet » obtenu, qu’éprouverais-je ? Je ne parvenais pas à le prévoir, pire : je m’en désintéressais. Le coup de sifflet se planta dans la hutte comme une flèche. Il précéda la tornade de l’avion.

— Dépêchez-vous, Alain ! enjoignit Mme Garcin.

Le guide rafla sa casquette verte. Il avait une silhouette cocasse, avec ses longues jambes effilées, son nez de travers, sa chemise dont il nouait les pans à la taille.

— Pas la peine que j’aille troubler son atterrissage.

Avant de sortir, il nous raconta qu’un jour un Noir gambadait au beau milieu de la piste tandis que l’avion tournoyait pour se poser. À force de voir l’appareil décrire des cercles, les gens du Relais étaient allés sur place se rendre compte. Candidement, le Noir leur avait dit que son patron se trouvait dans le Cessna et qu’il venait l’accueillir.

Lombard partit enfin.

— Reprenez un peu de buffle, monsieur Debise !

— Non, merci.

— Vous ne mangez presque rien, notre popote vous déplaît ?

— Au contraire, chère madame. Je pense que mon inappétence provient de la chaleur…

En cet instant, l’avion venait de stopper sur la terre galeuse de la piste. Le nuage de poussière ocre retombait mollement. Le pilote devait tendre la main à Danièle pour l’aider à descendre. Et Carbon ? Pas facile d’extraire sa grande carcasse du petit zinc.

— Vous semblez ailleurs, monsieur Debise ? remarqua Mme Garcin.

Donc j’étais troublé ?

Je souris pour m’excuser.

— Je vous défends expressément de retourner au soleil. Vous ressemblez à un homard.

Sur le terrain, Lombard arrivait à la rescousse… pour aider à débarquer Carbon.

— Cyprien ! tonna Mme Garcin, tu as encore haché le camembert, bougre d’idiot !

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