À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
— Vous m’excusez ! fit Jeannot en reprenant son ouvrage devant son établi encombré de poinçons et de flacons d’encre. J’ai presque terminé.
Son instrument zonzonnait sur la peau du patient, crachant la matière colorante et provoquant simultanément un léger saignement. L’encre qui pénétrait la chair du garçon et le sang qui en sourdait se mélangeaient pour former le long du dessin une troublante bavure. Jeannot la torchait de temps à autre à l’aide d’une éponge. Danièle se passionna pour l’opération.
— Ça fait mal ? demanda-t-elle au jeune homme.
Il fumait maladroitement une cigarette tremblotante, probablement pour se donner du cran, en évitant de regarder agir « l’artiste ».
— Comme ci, comme ça, répondit-il.
— Ça picote, quoi ! trancha Jeannot.
Un ultime coup d’éponge sur le dessin.
— Ça te va ? demanda mon copain à son patient.
Le voyou admira l’ouvrage dans la grande glace bordant l’établi. Un sourire enfantin éclaira son petit visage de fouine malade.
— Au poil.
Jeannot enveloppa son chef-d’œuvre dans des kleenex.
— Tu n’y touches pas pendant quarante-huit plombes, hein, mon pote ? Je te le laisse emporter pour trente balles !
Quand la petite gouape fut sortie, Jeannot nous offrit à boire. C’était un garçon affable et plein d’esprit qui aimait son métier et n’était pas loin de le considérer comme une œuvre de salubrité publique. Il fourmillait d’anecdotes cocasses et savait les raconter. Soudain, Danièle l’interrompit.
— Vous tatouez aussi des femmes ?
— Bien sûr, rigola Jeannot ; des putes, principalement. Y en a une, à la suite de je ne sais quelle maladie, elle avait perdu son système pileux, vous voyez où je veux dire ? Je lui ai tatoué une corbeille de fleurs à la place. Paraît que les clilles se bousculent au portillon pour voir ça. Son bas-ventre est devenu comme qui dirait une petite succursale du Louvre.
Je n’eus pas le temps de m’esclaffer. Danièle venait de s’asseoir sur le siège destiné aux clients.
— Tatouez-moi ! dit-elle.
Jeannot faillit s’étrangler. Il me regarda d’un œil béant d’interrogation.
— Danièle, tu plaisantes ! protestai-je.
— Pas du tout. Je veux que Monsieur me tatoue nos initiales sur la cuisse.
Elle retroussa sa jupe le plus pudiquement qu’elle put, dévoilant l’extérieur d’une seule cuisse après avoir d’une pichenette fait sauter la fixation de sa jarretelle.
— En tout petit ! supplia-t-elle. J. D., simplement.
— C’est stupide ! Songe aux conséquences, si…
— C’est vous qui me parlez des conséquences ? Ne vous tracassez donc pas pour cela, Jean.
Le tatoueur nous considéra alternativement.
— Qu’est-ce que je dois faire, m’sieur Debise ?
— C’est moi que cela concerne, non ? s’emporta Danièle. Chacun est l’exclusif propriétaire de sa peau !
— Tu le regretteras quand tu te mettras en maillot de bain !
— Pourquoi ? C’est une mode à lancer, après tout !
Jeannot attendit la fin de nos atermoiements en préparant ses ustensiles. Il savait comment se terminerait la discussion. Quelques minutes plus tard, son aiguille électrique butinait la peau tendre de Danièle.
Je m’assis pour suivre de près ce que je considérais comme une mutilation. Cette cuisse brune, ce bas baissé, cette jupe relevée ; la bride blanche de la jarretelle… Un formidable désir me prenait. Une sorte de fureur érotique. Le sang perlant sur la peau, le « J » de mon nom qui s’imprimait dans la chair de Danièle…
— Je crois que le « J » tout seul suffira, déclara-t-elle.
Jeannot se méprit :
— Je vous fais souffrir ?
— Non. Mais en y réfléchissant, deux initiales sont superflues. Vous ne voulez pas vous faire tatouer un « D », Jean ?
— Sans façon. Je ne conçois des initiales que sur mes chemises et mes valises.
Je voyais bien qu’elle avait mal. Une légère sueur coulait à ses tempes. À un certain moment, tandis que Jeannot passait sa grosse éponge pour ring de boxe sur le « J » sanguinolent, Danièle ouvrit ses jambes à cause de l’eau qui dégoulinait de part et d’autre de sa cuisse. La brève vision d’un petit triangle blanc frangé de dentelle mit le comble à ma folle excitation.
Jeannot appliqua sur le « J » un tampon de ouate qu’il fixa avec du sparadrap.
— Vous n’y touchez pas pendant quarante-huit heures…
— Combien vous dois-je, Jeannot ?
— Vous rigolez, m’sieur Debise ; une bricole pareille !
Je n’eus pas le cœur de le remercier. J’attrapai Danièle par le bras et la refoulai jusque dans la rue. Sur le trottoir d’en face, quelques tapineuses arpentaient le macadam devant la façade hermétique d’un hôtel. Je guidai sans pudeur ma compagne vers le porche où d’autres filles échangeaient des propos égrillards. Danièle se cabra, mais j’accentuai ma pression. Alors elle se soumit totalement et passa au milieu des prostituées, sans se soucier de leurs regards hostiles ni de leurs quolibets.
Ce fut bien plus intense que la première fois.
CHAPITRE XI
Il était onze heures passées lorsque nous quittâmes l’hôtel. Danièle ne voulut pas dîner.
— Ramène-moi à ma voiture, maintenant, me demanda-t-elle.
Je voguais dans une rare félicité. Peu d’hommes sont heureux après l’amour. Or, je me trouvais comblé, moralement comme physiquement.
Elle tenait sa tête appuyée sur mon épaule tandis que je pilotais.
— Tu dors ? chuchotai-je.
— Oh, non !
— Tu crois qu’un jour nous vivrons ensemble ?
— Je l’ignore.
— Tu voudrais ?
— Je ne pense qu’à ça.
— Depuis quand ?
— Depuis le premier soir.
— Je te jure que je ne serai jamais plus sadique !
— Ça ne dépend pas de toi. Tu deviens cruel quand tu es désorienté, on dirait que tu espères te sentir moins seul en faisant mal aux autres.
— Pourquoi t’es-tu fait tatouer ?
— Une femme aimante cherche toutes les façons de se donner.
— Tu ne trouves pas inhumain que nous nous quittions, maintenant ?
— C’est par humanité que je te quitte.
— Tu sais que tu me tutoies à présent ?
— Je sais…
Avant le pont de Saint-Cloud, je m’arrêtai dans une station-service pour prendre de l’essence.
Au moment où j’allais descendre de la voiture, elle me prit le bras.
— Attends, dis-moi au revoir tout de suite, implora Danièle.
— Quelle idée !
— Je te le demande.
Nous nous embrassâmes longuement sous le regard goguenard d’un jeune pompiste rouquin que je fus gêné d’affronter après cette fougueuse étreinte. Quand il m’eut servi, je trouvai Danièle endormie. Elle se tenait un peu en chien de fusil, la tête posée sur son bras contre la portière. Mon démarrage la fit basculer contre moi. Elle émit une espèce de plainte informe qui m’inquiéta.
— Danièle ! Que se passe-t-il, tu es souffrante ?