À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Mon regard accrocha une carapace de tortue de mer accrochée au mur. Je me souvins des paroles de Danièle : « Tu es comme une tortue à la renverse. »
N’était-ce pas parce que je manquais de défense que je me comportais si sottement, si vilainement, parfois ? Je donnais des coups de nageoires dans le vide, essayant de blesser à tort et à travers qui passait à ma portée.
Je dégustai la bière mousseuse avec délectation.
— Vous en prenez une avec moi ? proposai-je.
— Volontiers.
Il se servit. Il fallait que je parle encore, que je m’adapte à ce milieu, m’y incorpore pour ne pas éveiller la suspicion de Carbon quand il débarquerait. Brusquement je songeai que Danièle lui avait peut-être dit mon nom, ce qui flanquerait tout par terre…
— Ça bouffe beaucoup, un éléphant ?
Je m’entendis parler, trouvai ma question stupide parce qu’inopportune. Un monsieur arrivant en pleine Afrique a d’autres préoccupations que la quantité de nourriture absorbée par un éléphant. Loin de créer un climat « relaxe », j’augmentais la surprise du jeune homme.
— Cinq cents kilos d’herbe par jour !
Comment poussait-on un petit sifflement impressionné ? De quelle voix s’exclamait-on « Mazette » ? Je restai amorphe, à transpirer devant ce méchant comptoir de bois sur lequel des coquillages servaient de cendrier.
— Je suis crevé, m’excusai-je au bout d’un silence indécis. Songez qu’hier après-midi encore j’étais sur les Champs-Élysées…
— Il faisait quel temps ?
— De la merdouille. Vous me montrez mes appartements ?
— C’est un bien grand mot !
Il frappa dans ses mains. Un boy vêtu d’un short blanc et d’une chemise en nylon dont le motif figurait de la peau de panthère, accourut.
— Cyprien, porte les bagages du monsieur dans la case du bout.
Nous sortîmes, à la suite du Noir, dans la chaleur impitoyable. Le sable brûlant pénétrait dans mes souliers de daim. La rumeur de la mer m’attirait. J’avais hâte de me mettre en maillot de bain et de me laisser rouler par les vagues.
— Vous boitez ?
— Oui, une salle morsure de chien danois, au mollet. Ça n’a pas l’air de vouloir se cicatriser… Je pense que l’eau de mer lui fera du bien.
— Faites attention en vous baignant : la barre est mauvaise par ici…
Un lézard bleuté qui somnolait sur le seuil de ma hutte se sauva à notre approche. Cyprien ouvrit la porte d’un coup d’épaule. Le bois gonflé d’humidité raclait le sol cimenté. Une armoire de bois blanc, un fauteuil et deux lits pourvus de moustiquaires constituaient tout le mobilier. Un rideau de plastique masquait un lavabo et une douche. Il fallait utiliser des water-closets chimiques de caravane.
— Un minimum quand on débarque, n’est-ce pas ? jeta Lombard. Après quelques jours de brousse, ce minimum devient presque du superflu. Cyprien, tu apporteras une savonnette et du papier-cul, au monsieur.
Le jeune Noir rit à pleines dents. Machinalement, en habitué des palaces, je me fouillai pour lui remettre un pourboire, mais le guide vit mon geste et secoua la tête.
— Ne vous cassez par la cabane, murmura-t-il, on a assez de mal à trouver de la main-d’œuvre. Vous alliez lui donner combien ?
Je tirai un billet de mille francs C.F.A. tout froissé.
— Vous rêvez : ça représente sa paye d’une semaine. Si vous lui aviez remis ce billet, il ne serait pas venu travailler demain.
« Je vous laisse à votre installation. Ce soir je vous donnerai une lampe. Naturellement, il n’y a pas d’eau chaude. Vous avez un rasoir comment ?
— Électrique, avouai-je piteusement.
Il secoua ses maigres épaules.
— On a l’habitude : je vous en prêterai un à main.
Quand il fut parti, je jetai ma veste sur le fauteuil, relevai la moustiquaire d’un des lits pour m’allonger. Le voile blanc sentait l’étoffe moisie. Cette odeur me fit penser à un sépulcre. J’essayai de trouver l’origine d’une telle impression, mais n’y parvins pas.
Dans ce fruste décor, mes bagages racontaient des catastrophes suivies d’évacuations. Ils me firent regretter mon douillet appartement du George V. Un ignoble insecte long et jaune traversa la hutte avec autorité. Comme Cyprien revenait je le lui désignai.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Il regarda :
— Mille pattes, patron !
— Un dix mille pattes, tu veux dire !
Le boy écrasa la bestiole sous son pied nu.
— En somme, cette case, c’est une philosophie, murmurai-je.
— Qu’est-ce que tu dis, patron ?
— Rien !
Je sortis le billet de mille francs et le lui tendis.
— Tiens, Cyprien !
— C’est quoi ? s’inquiéta-t-il.
— Une expérience ! Prends !
Toute sa personne éclata de rire : ses yeux principalement.
— Seulement tu viendras travailler demain, n’est-ce pas ?
— Oui, patron, je viendrai !
— Si tu ne venais pas, ça me ferait de la peine.
Il fourra le billet dans sa poche et me regarda avec tendresse.
— Toi y’en a chic type, patron !
Il restait debout au pied du lit.
— Bon, je n’ai plus besoin de rien !
Je m’assis sur le lit. Le garçon avait dit : « Toi y’en a ». Je croyais cette formule petit nègre inventée par les colons ou par quelque ancien chef de publicité de la maison Banania.
Cyprien ne partait toujours pas.
— Le patron en arrive de Paris ?
— Oui.
— C’est bon, Paris.
— Oui, c’est bon…
Surtout avec Danièle à son côté. Danièle sous la pluie. Danièle avec sa jupe retroussée, chez le tatoueur. Danièle revenant, soumise, dans ma chambre, comme un évadé se rend, vaincu par la liberté illicite. De tout ce qu’elle avait fait ou dit depuis le vendredi de notre rencontre, qu’est-ce qui était le plus important pour l’histoire de nous deux ? La gifle ? Mes larmes ? Le tatouage ? Ou tout simplement cette caresse indécente de femelle possessive dans la cabine téléphonique ?
Demain serait un premier anniversaire. Celui des huit premiers jours d’une éternité…
— Tu comprends, Cyprien : pour nous autres, mortels, l’éternité tient parfois dans un instant. Le temps joue avec nous, il faut bien que nous jouions avec lui. C’est logique, non ?
Ses dents brillaient. Il roucoulait son incompréhension, ne se formalisait pas de mon langage saugrenu. Lui m’acceptait tel que j’étais. Il me trouvait NORMAL !
— Est-ce que j’ai l’air d’une tortue à la renverse, Cyprien ?
— Non, patron.
— De quoi ai-je l’air, alors ?
— D’un Blanc !
— On peut voir des tortues, ici ?
— Vers les Guinéens, patron.
— Qu’est-ce que c’est, les Guinéens ?
— Les pêcheurs, au bout du San Pedro. Y z’ont toujours tortues.
— Ça va, tu peux t’en aller…
Il partit en cabriolant. Je m’occupai de déballer mes effets. Lorsque je les eus rangés tant bien que mal dans l’armoire, je me déshabillai pour passer un maillot de bain. Je n’avais pas changé de vêtements depuis une trentaine d’heures, aussi eus-je un sursaut en découvrant ma blessure. Ma jambe était enflée maintenant de la cheville au genou. Sous les chairs dilatées, mes veines apparaissaient, noirâtres comme des racines vénéneuses. Chose paradoxale, je souffrais un peu moins.