Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Ce qui eût pu surprendre, mais il aurait fallu avoir le regard bien ouvert, c’était que les valets de la chambre, sans doute Tassin et Poupart le Barbier, portaient, pendus à leur selle, le heaume, la cervelière, la grande épée, tout le harnais de bataille du roi. Et puis aussi la présence du roi des ribauds, un bonhomme qui se nomme… Guillaume… Guillaume je ne sais plus quoi… et qui non seulement veille à la police des bordels, dans les villes où le roi réside, mais est chargé de la justice directe du roi. Il y a davantage de travail dans cette charge depuis que Jean II est au trône.
Avec les écuyers des ducs, les varlets, le domestique de tous ces seigneurs et les piquiers embarqués à Gisors, cela faisait bien deux cents cavaliers, dont beaucoup hérissés de lances, un bien gros équipage pour aller buissonner le chevreuil.
Le roi avait pris la direction de Chaumont-en-Vexin mais jamais on ne le vit passer dans ce bourg. Sa troupe s’évanouit en route comme par un tour d’enchanteur. Il avait fait couper à travers la campagne pour remonter droit au nord, sur Gournay-en-Bray où il ne s’attarda guère, juste le temps de prendre le comte de Tancarville, un des rares grands seigneurs de Normandie qui soit resté de ses féaux parce qu’il est comme chien à chien avec les d’Harcourt. Un Tancarville stupéfait, car il attendait là, entouré de vingt chevaliers de sa bannière, le maréchal d’Audrehem, mais nullement le roi.
« Mon fils le Dauphin ne vous avait-il pas convié demain à Rouen, messire comte ? – Oui, Sire ; mais le mandement que j’ai reçu de messire le maréchal, qui venait inspecter les forteresses de ce pays, m’a dispensé de paraître dans une compagnie où beaucoup de visages m’auraient fort déplu. – Eh bien ! vous irez quand même à Rouen, Tancarville, et je vais vous instruire de ce que nous y allons faire. »
Sur quoi, toute la chevauchée pique vers le sud, dans la nuit tombante, une petite trotte, trois ou quatre lieues, mais qui s’ajoutent aux dix-huit parcourues depuis le matin, pour aller dormir dans un château fort bien écarté, en bordure de la forêt de Lyons.
Les espies du roi de Navarre, s’il en avait par là, devaient être bien en peine de lui dire où courait le roi de France, sur ce chemin haché, et pour y quoi faire… on a vu le roi qui partait chasser… le roi est à inspecter les forteresses…
Le roi était debout avant l’aurore, plein de hâte et de fièvre, pressant son monde, et déjà en selle pour foncer, cette fois au plus droit, à travers la forêt de Lyons. Ceux qui voulaient manger un quignon de pain et une tranche de lard durent le faire d’une main, les rênes au creux du bras, de l’autre main tenant leur lance, tout en trottant.
Elle est dense et longue, la forêt de Lyons ; elle a plus de sept lieues et pourtant en deux heures on l’a presque traversée. Le maréchal d’Audrehem pense qu’à ce train-là on va arriver sûrement trop tôt. On pourrait bien s’arrêter un moment, ne serait-ce que pour laisser pisser les chevaux. Sans compter que pour sa propre part… C’est le maréchal lui-même qui me l’a raconté. « Une envie, que Votre Éminence me pardonne, à me couper les flancs. Or, un maréchal de l’ost ne peut tout de même pas se soulager du haut de sa monture, comme le font les simples archers quand le besoin les presse, et tant pis s’ils arrosent le cuir de l’arçon. Alors je dis au roi : « Sire, rien ne sert de tant se hâter ; cela ne fait pas avancer plus vite le soleil… En plus, les chevaux ont besoin de faire de l’eau. » Et le roi de me répondre : « Voici la lettre que j’écrirai au pape, pour expliquer ma justice et prévenir les mauvais récits qu’on pourra lui faire… Trop longtemps, Très Saint-Père, les mansuétudes et accommodements que j’ai consentis par douceur chrétienne à ce mauvais parent l’ont encouragé à forfaire, et à cause de lui sont venus méchefs et malheurs au royaume. Il en apprêtait un plus grand encore en me déprivant de la vie ; et c’est pour prévenir qu’il accomplisse ce nouveau crime… »
Et pique avant sans s’apercevoir de rien, qu’il est sorti de la forêt de Lyons, qu’il a débuché en plaine, qu’il est entré dans une forêt. Audrehem m’a dit qu’il ne lui avait jamais vu tel visage, l’œil comme fou, son lourd menton trémulant sous la maigre barbe.
Soudain Tancarville pousse sa monture jusqu’à la hauteur du roi pour demander à celui-ci, bien poliment, s’il a choisi de se rendre à Pont-de-l’Arche. « Mais non, crie le roi, je vais à Rouen ! – Alors, Sire, je crains que vous n’y parveniez pas par ici. Il eût fallu prendre à droite, à la dernière patte-d’oie. » Et le roi de faire faire demi-tour sur place à son cheval napolitain, et de remonter au galop toute la colonne, en commandant à grands coups de gueule qu’on le suive, ce qui ne s’accomplit pas sans désordre, mais toujours sans pisser, pour la grand-peine du maréchal…
Dites-moi, mon neveu, ne sentez-vous rien dans notre allure ?… Eh bien, moi, si.
Brunet, holà ! Brunet ! Un de mes sommiers boite… Ne me dites pas : « Non, Monseigneur » et regardez. Celui d’arrière. Et je pense même qu’il boite de l’antérieur droit… Faites arrêter… Et alors ? Ah ! Il se déferge ? Et de quel pied… Alors, qui avait raison ? J’ai les reins plus éveillés que vous n’avez les yeux.
Allons, Archambaud, descendons. Nous ferons quelques pas tandis qu’on va changer les chevaux… L’air est frais, mais point méchant. Qu’apercevons-nous d’ici ? Le savez-vous Brunet ? Saint-Amand-en-Puisaye… C’est ainsi, Archambaud, que le roi Jean dut apercevoir Rouen, le matin du 5 avril.
IV
LE BANQUET
Vous ne connaissez pas Rouen, Archambaud, ni donc le château du Bouvreuil. Oh ! c’est un gros château à six ou sept tours disposées en rond, avec une grande cour centrale. Il fut bâti voici cent et cinquante ans, par le roi Philippe Auguste, pour surveiller la ville et son port, et commander le cours extrême de la rivière de Seine. C’est une place importante que Rouen, une des ouvertures du royaume du côté de l’Angleterre, donc une fermeture aussi. La mer remonte jusqu’à son pont de pierre qui relie les deux parties du duché de Normandie.
Le donjon n’est pas au milieu du château ; c’est une des tours, un peu plus haute et épaisse que les autres. Nous avons des châteaux pareils en Périgord, mais ils ont ordinairement plus de fantaisie dans l’aspect.
La fleur de la chevalerie de Normandie y était assemblée, vêtue avec autant de richesse qu’il était possible. Soixante sires étaient venus, chacun avec au moins un écuyer. Les sonneurs venaient de corner l’eau quand un écuyer de messire Godefroy d’Harcourt, tout suant d’un long galop, vint avertir le comte Jean que son oncle le mandait en hâte et le priait de quitter Rouen sur-le-champ. Le message était fort impérieux, comme si messire Godefroy avait eu vent de quelque chose.
Jean d’Harcourt se mit en devoir d’obtempérer, se coulant hors de la compagnie ; et il était déjà au bas de l’escalier du donjon qu’il encombrait presque tout de sa personne, tant il était gras, une vraie futaille, quand il tomba sur Robert de Lorris qui lui barra le passage de l’air le plus affable. « Messire comte, messire, vous vous en partez ? Mais Monseigneur le Dauphin n’attend plus que vous pour dîner ! Votre place est à sa gauche. » N’osant faire affront au Dauphin, le gros d’Harcourt se résigna à différer son départ. Il partirait après le repas. Et il remonta l’escalier, sans trop de regret. Car la table du Dauphin avait grande réputation ; on savait qu’il s’y servait merveilles ; et Jean d’Harcourt n’avait pas acquis tout le lard dont il était bardé à sucer seulement des brins d’herbes.