Le général [The Call of Earth - fr]
- Автор: Кард Орсон Скотт
- Серия: Terre des Origines #2
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-290-33015-9
- Переводчик: Arnaud Mousnier-Lompré
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le général [The Call of Earth - fr]». Краткое содержание книги:
Basilica cristallise l’attention de Surâme, l’ordinateur-dieu qui n’a pas l’intention d’abandonner la ville sans se battre. Entre la machine et le général, c’est un jeu de dupe qui s’engage, dans lequel Nafaï et sa famille risquent de n’être que de simples pions…
Alors, qui sera ma femme ?
Ce fut le visage de Luet qui lui apparut.
Un frisson désagréable parcourut Nafai. Certes, elle l’avait aidé à s’échapper et lui avait sauvé la vie à grand risque pour elle-même. Certes, elle l’avait emmené au lac des femmes, où il avait participé à des rites que seules les femmes avaient le droit de connaître. Pour cela, elle aurait pu être exécutée et lui avec elle ; mais elle avait affronté les femmes, pour finir par les convaincre que Surâme avait guidé son geste. Certes, il avait flotté avec Luet dans les brumes qui séparent les eaux chaudes et les eaux froides du lac, puis elle lui avait fait traverser le bois Impénétrable, derrière la porte Secrète dans l’enceinte de Basilica dont jusque-là seules les femmes connaissaient l’existence.
Et avant cela, Luet était venue en pleine nuit chez Père, bien loin de la cité – non sans courir de risques, encore une fois –, uniquement pour l’avertir qu’on projetait de tuer Père. Elle avait ainsi précipité leur fuite dans le désert.
Nafai lui devait donc beaucoup, et il l’appréciait : c’était quelqu’un de bien, de simple et d’aimable. Pourquoi n’arrivait-il pas à l’envisager comme épouse, alors ? Pourquoi cette idée lui faisait-elle même horreur ?
Parce que c’est la sibylle de l’eau.
La sibylle de l’eau… Voilà pourquoi il refusait de l’épouser. Parce qu’elle recevait des visions de Surâme depuis bien plus longtemps que lui ; parce qu’elle possédait une force et une sagesse dont il n’avait jamais osé rêver. Parce qu’elle valait mieux que lui en tout. Parce que s’ils devenaient compagnons dans ce voyage de retour vers la Terre, elle percevrait mieux que lui la voix de Surâme ; elle connaîtrait le chemin alors que lui n’en saurait rien. Quand tout pour lui serait silence, elle entendrait la musique ; quand il serait aveugle, la lumière la guiderait.
Ce serait insupportable d’être uni à une femme qui n’aurait aucune raison de me respecter, parce que tout ce que je ferais, elle l’aurait déjà fait, et mieux que moi.
Tiens donc… Ce n’était donc pas une épouse que tu voulais, en fin de compte, mais une adoratrice.
Cette brutale prise de conscience le fit rougir et l’emplit de mépris pour lui-même. C’est donc ça que je suis ? Un garçon si inconsistant qu’il ne peut imaginer d’aimer une femme forte ?
Les visages de Wetchik et Rasa, ses père et mère, s’imposèrent à lui. Mère était forte – peut-être plus qu’aucune femme dans tout Basilica, bien qu’elle n’eût jamais cherché à jouer de son prestige et de son influence pour obtenir du pouvoir. Père était-il affaibli parce que Mère se révélait au moins – au moins ! – son égale ? Cela expliquait peut-être pourquoi ils n’avaient pas renouvelé leur contrat de mariage après la naissance d’Issib, et pourquoi Mère s’était unie à Gaballufix l’espace de quelques années : Père n’aurait pas réussi à ravaler sa fierté pour maintenir une union heureuse avec une femme aussi forte et aussi sage.
Et pourtant ils étaient revenus l’un à l’autre. Nafai était l’enfant que Rasa avait porté pour sceller leur remariage. Et depuis lors, ils avaient reconduit leur union d’année en année, sans même remettre en question leur engagement mutuel. Qu’est-ce qui avait changé entre-temps ? Rien ; Mère n’avait pas à se diminuer pour partager la vie de Père et lui n’avait pas à la dominer pour entrer dans sa vie. Et nulle domination non plus dans l’autre sens : le Wetchik avait toujours été son propre maître et Rasa n’avait jamais ressenti le besoin d’avoir la haute main sur lui.
Dans l’esprit de Nafai, les deux images de ses parents se fondirent en un seul visage. L’espace d’un instant, il y reconnut son père ; puis, sans aucun changement apparent, le visage devint sans nul doute possible celui de Mère.
Je comprends, dit-il en silence. Ils sont une seule et même personne. Lequel est la voix ? Lequel est les mains ? Quelle importance ? L’un n’est pas au-dessus de l’autre. Ils sont un, et il ne peut être question de rivalité entre eux.
Puis-je trouver une telle qualité d’association avec Luet ? Supporter qu’elle entende Surâme et que moi je ne l’entende pas ? Déjà, je bouillais parce qu’Elya avait reçu la grâce d’un rêve ; est-ce que je pourrai écouter ceux de Luet sans me sentir jaloux ?
Et elle ? Est-ce qu’elle voudra de moi ?
Presque aussitôt, il se sentit honteux de sa dernière question. Elle l’avait déjà accepté, voyons ! Elle l’avait mené au lac des femmes, elle lui avait donné tout ce qu’elle était et tout ce qu’elle possédait, et sans nulle hésitation, pour autant qu’il le sût. C’est lui qui était jaloux et terrifié. Elle n’était que courage et générosité.
Puis-je supporter de ne faire qu’un avec elle ? Suis-je digne de m’unir avec une telle femme ? Voilà la vraie question.
Il sentit une chaleur frémissante l’envahir, comme s’il s’emplissait de lumière.
Oui, dit Surâme dans sa tête. Oui, c’est la question. C’est la question. C’est la question.
La transe de la communion avec Surâme se rompit alors et Nafai reprit soudain conscience de ce qui l’entourait. Rien n’avait changé ; Meb et Elya avançaient toujours devant lui au pas lourd de leurs montures ; la transpiration coulait le long de son corps, son chameau continuait à rouler sous lui et l’air sec du désert le brûlait à chaque inspiration.
Garde-moi en vie, songea Nafai. Garde-moi en vie assez longtemps pour que je terrasse l’animal en moi, assez longtemps pour que j’apprenne à vivre main dans la main avec une femme meilleure et plus forte que moi, pour que je me réconcilie avec mes frères, et que je devienne quelqu’un d’aussi bon que mon père et ma mère.
Si je le peux, je le ferai. Cette promesse résonna comme une voix dans sa tête.
Et si je le peux, j’y arriverai très vite. J’en deviendrai bientôt digne.
4
Les Épouses
Le rêve de la généticienne
Quand Shedemei s’éveilla, elle voulut raconter son rêve, mais il n’y avait personne auprès d’elle. Personne, et pourtant, il lui fallait relater ce songe. Il était trop fort, trop réel ; elle devait l’habiller de mots, de crainte qu’il ne s’échappe de sa mémoire comme le font en général les rêves. C’était la première fois qu’elle regrettait de ne pas avoir de mari, quelqu’un qui écoute son rêve, même si sa seule réaction ensuite était de grogner et de se retourner avant de se rendormir. Elle serait si soulagée de l’exprimer tout haut !
Mais de toute façon, où un époux aurait-il pu dormir dans la pagaille de son appartement ? Son lit pliant y tenait à peine ! Toute la place était prise par ses instruments de recherche, ses paillasses, lavabos, bechers, cuvettes, éprouvettes, éviers et congélateurs. Et surtout, par ses gros caissons secs alignés le long des murs, pleins de semences et d’embryons déshydratés ; ils étaient destinés à conserver en plusieurs exemplaires des échantillons de chaque étape de ses recherches sur la création et le contrôle de la dérive génétique.
Malgré son jeune âge, vingt-six ans, elle jouissait déjà d’une réputation mondiale parmi ses collègues, et c’était la seule forme de gloire qui l’intéressait. À la différence de tant d’autres femmes brillantes qui avaient grandi chez Rasa, Shedemei n’avait jamais recherché une carrière qui la rendrait célèbre à Basilica. Car depuis l’enfance, elle savait que Basilica n’était pas le centre de l’univers, que la renommée n’y valait pas mieux qu’ailleurs : elle tombait bien vite dans l’oubli. Il y avait quarante millions d’années que l’humanité vivait sur ce monde d’Harmonie, plus de quarante mille fois davantage que l’histoire de l’homme sur sa planète natale, la Terre. S’il fallait en retenir une leçon, c’est que la chanteuse comme l’actrice, la politicienne comme le soldat, tous sombraient rapidement dans l’oubli. Les chansons et les pièces de théâtre disparaissaient des mémoires en une génération ; les frontières et les constitutions étaient révisées tous les mille ans, pour le moins. Mais la science ! Le savoir ! Si c’était dans ce domaine-là qu’on travaillait, il y avait une chance que le grand public s’en souvienne toujours. Bien sûr, on pouvait oublier le nom du découvreur… mais la découverte elle-même resterait dans les mémoires, elle déclencherait des échos qui se répercuteraient tout au long des années à venir. Les plantes qu’on créait, les animaux qu’on améliorait, eux perduraient, pour peu que le travail eût été bien fait. Wetchik, l’horticulteur, l’époux préféré de la chère Rasa, n’avait-il pas transporté la sèchefleur, une plante créée par Shedemei, dans tous les pays riverains du désert ? Tant que la sèchefleur s’épanouirait, tant que son lourd et riche parfum embaumerait toute une maison du désert des senteurs de la jungle, les travaux de Shedemei resteraient vivants dans le monde. Du moment que des savantes de la planète entière recevaient des copies de ses écrits par le biais de Surâme, elle jouissait de la seule célébrité qui comptait à ses yeux.