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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Vera Zassoulitch tire sur le général Trepov parce qu’il a ordonné de faire fouetter un étudiant arrêté, répondant au nom de Bogolioubov. La loi, on le sait, interdit l’usage des châtiments corporels pour les nobles. Le coup de feu est donc une façon de s’insurger contre cette violation de la loi. Vera Zassoulitch est jugée, mais le jury l’acquitte. Anatoli Koni, qui préside le tribunal, rapporte qu’à la veille du procès, le ministre de la Justice, le comte Pahlen, est stupéfait à l’idée que les jurés risquent d’acquitter une terroriste. « Le gouvernement est tout de même en droit d’attendre, dans cette maudite affaire, des services particuliers de la part du tribunal et de la vôtre. » Koni répond : « Comte, permettez-moi de vous rappeler les paroles d’Aguesseau au roi : “Sire, la Cour rend des arrêts et pas des services”22. »

Professeur de droit et l’un des plus brillants juristes russes, Koni n’ignore pas que la culpabilité de Zassoulitch « serait incontestable en Angleterre, où une vive conscience du droit est développée dans toute la population… ». La décision du jury est suscitée par le mécontentement de la société envers la politique gouvernementale. Ce dernier atteint de nouveaux sommets avec la fin de la lourde guerre contre la Turquie et la paix imposée à la Russie par les puissances européennes, la privant des fruits de la victoire. « Nos jurés, écrit Koni, se sont fait l’écho très sensible des tendances de la société23. » À l’annonce de l’acquittement, la salle du tribunal est transportée d’enthousiasme : « Bravo ! Hourra ! Fantastique24 ! » On parle même de « prise de la Bastille ».

L’explosion de l’action terroriste dans la seconde moitié des années 1870 est rendue possible car le mécontentement à l’égard de la politique étatique a pris le caractère d’un mouvement d’opposition actif, qui se traduit, entre autres, par une bienveillance certaine envers les terroristes. Pour reprendre une expression de Mao Zedong, ces derniers nagent dans l’opinion comme des poissons dans l’eau. Alors que les campagnes s’apaisent et s’adaptent à la vie de l’après-réforme, l’élite cultivée de la société, ainsi que l’indique Piotr Valouïev à l’empereur en juin 1879, n’apporte aucun soutien au gouvernement dans sa lutte contre un groupe criminel peu nombreux25.

Boris Tchitcherine évoque comme suit l’atmosphère du temps : « […] La pensée d’opposition peut toujours escompter être populaire. Chez nous, il faut de l’audace pour qu’un individu autonome soutienne, dans ses écrits, l’orientation gouvernementale. Car l’écrivain qui porte la marque officielle se prive instantanément de toute influence sur la société26. » Le professeur Tchitcherine sait de quoi il parle : ses points de vue qui prennent l’opinion publique à revers, suscitent l’indignation des « maîtres des âmes ». À côté de la censure gouvernementale apparaît, dit encore Boris Tchitcherine, la « gendarmerie libérale » qui condamne sans appel les idées pro-gouvernementales et antirévolutionnaires. En réponse à la naissance du nihilisme, on voit paraître des romans à tendance « antinihiliste ». Leurs auteurs, dont certains comptent parmi les plus grands écrivains de l’époque – Nikolaï Leskov, Alexis Pissemski, Paul Melnikov-Petcherski – sont pratiquement rayés de l’histoire de la littérature.

Directeur-propriétaire du très influent journal conservateur Temps Nouveau (Novoïé Vremia), Alexis Souvorine recourt à la cryptographie pour consigner dans son journal un entretien avec Dostoïevski, le 20 février 1880, journée marquée par un nouvel acte terroriste perpétré par Hippolite Mlodetski contre le comte Loris-Melikov, président de la « Haute Commission exécutive » chargée de lutter contre le mouvement révolutionnaire. Bouleversé, l’auteur des Démons demande à Souvorine : si vous et moi avions, par hasard, dans la rue, entendu parler d’une explosion en préparation visant le Palais d’Hiver, nous serions-nous adressés à un policier pour qu’il arrête les conspirateurs ou non ? Souvorine répond : « Non, je n’y serai pas allé… » Et Dostoïevski de confirmer : « Moi non plus. » L’écrivain explique qu’en réfléchissant à cette question, il a trouvé toutes les raisons de s’adresser à la police. « Les motifs » étaient « bien fondés, solides ». À l’inverse, les raisons de n’en rien faire étaient dérisoires : « Simplement la crainte de se faire passer pour délateur… Les libéraux ne me l’auraient pas pardonné. Ils m’auraient torturé, et j’en aurais été désespéré27. »

Fiodor Dostoïevski n’évoque pas par hasard une éventuelle explosion au Palais d’Hiver. Le 5 février 1880, en effet, la salle à manger saute au moment où la famille impériale va y pénétrer. De nombreux soldats de la garde sont tués, et il y a encore plus de blessés. Le coup de feu de Karakazov a été le premier attentat à la vie du tsar libérateur. Le 8 juin 1867, à Paris, un Polonais, Alexandre Berezovski tire sur Alexandre II. La montée de l’action terroriste – après le coup de feu de Vera Zassoulitch et le coup de poignard de Sergueï Kravtchinski – conduit les groupes militants à décider d’accomplir, comme on dira au début du XXe siècle, un « acte central » : assassiner le tsar. Le 2 avril 1879, Alexandre Soloviev, trente ans, ancien instituteur déçu par l’échec de l’« aller au peuple », tire sur Alexandre II qui effectue sa promenade habituelle à travers Pétersbourg. Arrêté, le terroriste explique ainsi son geste : « Influencé par des réflexions à propos de livres que j’ai lus, de contenu purement scientifique, entre autres ceux de Buckle et Draper, j’ai renié jusqu’à la croyance en Dieu comme en un être surnaturel… L’idée d’attenter aux jours de Sa Majesté est née en moi sous l’influence des enseignements socialistes révolutionnaires ; j’appartiens au Parti socialiste révolutionnaire russe… »

En 1863, apparaît une « organisation antigouvernementale » (ainsi qu’elle se définit dans sa proclamation), baptisée « Société Terre et Liberté ». Elle ne dure que peu de temps, mais reprend ses activités en 1877. Au cours de l’été 1879, une scission se produit en son sein : les partisans de la propagande socialiste se rassemblent dans une organisation portant le nom de « Partage noir », les partisans de la terreur forment le parti « La Volonté du Peuple ». Le « comité exécutif » de ce parti condamne l’empereur à mort. À compter du 2 avril 1879 et jusqu’au 1er mars 1881, date de l’assassinat d’Alexandre II, c’est une véritable traque qui se déclenche contre le tsar. Peu nombreuse (une vingtaine de membres) mais fanatiquement dévouée à son idée, l’organisation terroriste multiplie les attentats : explosion au Palais d’Hiver, explosion dans le train impérial, mines placées sur le passage d’Alexandre – le tsar semble cerné de toutes parts, tel un ours auquel on donne la chasse.

Spécialiste de la police secrète russe, Ronald Hingley note qu’il est impossible d’expliquer clairement pourquoi « ces jeunes gens » se consacrent ainsi à l’assassinat du souverain. Certains pensent sans doute que le meurtre du tsar sera le signal du soulèvement populaire, d’autres espèrent naïvement que le successeur entreprendra des réformes libérales. Mais pour la majorité des terroristes, constate l’historien, le désir obsédant de tuer l’empereur n’est pas rationnel, c’est une impulsion émotionnelle, engendrée par l’incapacité des révolutionnaires à exercer une influence sur la société28.

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