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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Auteur d’une Histoire de la civilisation en Angleterre, Henry Thomas Buckle, qui exercera une immense influence sur l’intelligentsia russe des années 1860-1870, découvre que les révolutions politiques, dans l’Angleterre du XVIIe siècle et dans la France du XVIIIe, ont été précédées par des époques de « révolutions intellectuelles ». Les années 1860 représentent une période analogue pour la Russie, qu’il conviendrait mieux, toutefois, de qualifier de « révolution de l’intelligentsia ». Le heurt des partisans des « petits pas », les « réformateurs », et des « impatients » qui aspirent à un bond en avant immédiat, quel que soit le nombre des victimes, se solde par la défaite administrative des « ultra-progressistes ». Ils sont envoyés au bagne, en prison, en relégation. Mais la victoire « intellectuelle » est de leur côté. Les idées révolutionnaires continuent de vivre. Seul, s’achève le « prologue du prologue ». La révolte qui éclate au sein du tsarat de Pologne, en janvier 1861, rassemble la société russe autour du pouvoir. Alexandre Herzen qui soutient les Polonais et reprend leur slogan : « Pour notre liberté et la vôtre », perd aussitôt son crédit en Russie.

Le 4 avril 1866, l’étudiant Dmitri Karakozov tire sur le tsar, en promenade au Jardin d’Été de Pétersbourg. « Il le manqua, malheureusement », écrira un historien soviétique16. Le terroriste rate son coup, un certain Komissarov, artisan de son état, qui se trouvait là par hasard, ayant fait dévier sa main. Un homme du peuple empêche ainsi un noble (ruiné) d’assassiner le tsar. L’impact sur le pays est immense. Alexandre II, devant lequel on traîne Karakozov, lui pose cette question éminemment logique : « Tu es sans doute polonais ? – Non, je suis absolument russe. – Alors, pourquoi avoir attenté à mes jours ? » demande l’empereur, incapable de comprendre qu’un Russe puisse tirer sur un tsar russe. Et il entend en réponse : « Quelle liberté as-tu donc donnée aux paysans17 ? » Le coup de feu de Karakozov inaugure une nouvelle phase du mouvement révolutionnaire en Russie.

Une semaine après l’attentat, Nikitenko note : « Le forfait qui a failli endeuiller la Russie… montre la profondeur de la corruption dans notre société. La monstrueuse atteinte aux jours du souverain est sans nul doute née et a mûri dans le nid du nihilisme, parmi ces gens qui, contaminés par l’enseignement destructeur du matérialisme exclusif, ont bafoué en eux-mêmes tout principe moral18… »

Professeur libéral à tendance conservatrice et censeur, Alexis Nikitenko se trompe : la jeunesse russe, venue grossir les rangs de l’intelligentsia, n’a bafoué que les principes moraux condamnés par ses chefs. La morale des raznotchintsy se fonde entièrement sur le service du peuple. L’exécution de Karakozov, le procès de Sergueï Netchaïev, accusé du meurtre d’un camarade de conspiration, et sa condamnation à vingt années de bagne, sèment le trouble dans l’esprit de la jeunesse qui fait joyeusement écho au programme proposé par Piotr Lavrov (1823-1900). Colonel, professeur dans une école militaire, Piotr Lavrov rallie le mouvement révolutionnaire relativement tard. Arrêté et exilé dans le gouvernement de Vologda en 1868, il commence à publier, dans une revue de Pétersbourg, des Lettres historiques qui paraîtront en volume, avec l’autorisation de la censure, en 1870. À cette époque, l’auteur s’enfuira à l’étranger.

En 1861, Herzen appelait les étudiants à aller « dans le peuple, au peuple ! ». Piotr Lavrov donne un fondement théorique et scientifique au programme de l’intelligentsia. Il propose une définition de l’intelliguent : c’est un individu qui pense de façon critique. Fixant pour objectif la révolution paysanne, Lavrov estime qu’elle ne pourra advenir qu’au moment où les masses populaires auront atteint un assez haut niveau de conscience. Quand Netchaïev rentre de Suisse en Russie, en août 1869, il est détenteur de la carte d’adhésion à une « Union révolutionnaire mondiale » qui n’existe pas, signée par Bakounine, d’un exemplaire du Catéchisme du révolutionnaire, du sceau d’une organisation clandestine elle aussi inexistante, « La Justice du Peuple », et d’un plan d’organisation de la révolution pour le 19 février 1870, à l’occasion du neuvième anniversaire de l’émancipation paysanne. Un demi-siècle plus tard, Léon Trotski persuadera le Politburo du Parti bolchevik de fixer la révolution en Allemagne au 7 novembre 1923, jour anniversaire de la révolution d’Octobre.

Piotr Lavrov, lui, n’a rien d’un aventurier. Le mot clef de son programme est « propagande ». La jeunesse, avant tout estudiantine, entend son appel. Le succès des Lettres historiques ne peut être comparé qu’à la popularité du Que faire ? de Tchernychevski. Des cercles d’autodidactes apparaissent dans les villes universitaires : la jeunesse se prépare à « aller au peuple », elle apprend des métiers qui pourront lui servir dans les campagnes. L’historien du populisme note que le désir « d’aller au peuple » fut « un acte de rousseauisme collectif19 ».

Durant l’été 1874 – qualifié d’« été insensé » –, les jeunes vont « au peuple », ils partent pour les campagnes. N’ayant pas la moindre notion du peuple ni de la vie rurale (bien qu’il y ait parmi eux des enfants de propriétaires terriens), les propagandistes sont aussitôt livrés aux autorités par les paysans. Dans un rapport à l’empereur, le comte Pahlen, ministre de la Justice, donne des chiffres : sept cent soixante-dix personnes sont arrêtées, dont six cent douze jeunes gens et cent cinquante-huit jeunes filles. Deux cent soixante-cinq suspects sont gardés en détention, les autres sont relâchés contre le versement d’une caution. Seuls, cinquante-trois propagandistes parviennent à éviter l’arrestation20.

Piotr Lavrov a pour adversaires idéologiques Mikhaïl Bakounine qui, à la propagande à long terme préfère de beaucoup l’agitation visant l’action immédiate, et Piotr Tkatchev qui appelle à prendre le pouvoir. Lavrov les met en garde : il est possible de s’emparer du pouvoir, mais il ne s’agira alors que d’une révolution politique, inapte à réaliser la transformation sociale du pays.

L’échec de l’« aller au peuple » signe celui des idées de Piotr Lavrov. La jeunesse révolutionnaire revient à la tactique de l’action directe. Le noyau des organisations révolutionnaires naissantes – « Terre et Liberté », « La Volonté du Peuple » – est formé par les acteurs de la « croisade rurale ».

Le 24 janvier 1878, Vera Zassoulitch, âgée de vingt-sept ans, tire sur le gouverneur de Pétersbourg, le général Trepov, et le blesse. Elle est aussitôt arrêtée. Le 4 août 1878, Sergueï Kravtchinski (pseudonyme : S. Stepniak), vingt-sept ans lui aussi, tue d’un coup de poignard, dans une rue très animée de la capitale, le général Mezentsev, chef des Gendarmes, et parvient à s’enfuir.

Ainsi commence la terreur révolutionnaire. Dans plusieurs villes, on tire sur les gendarmes, les procureurs, les ministres, ou on tente – en y réussissant parfois – de les poignarder. Ensuite, viendront les bombes. Dmitri Karakozov était membre d’un groupe clandestin dirigé par Nikolaï Ichoutine et baptisé « L’Organisation ». Le noyau en était un parti intérieur, portant un nom aussi concis qu’expressif : « L’Enfer ».

Les années 1870 voient l’apparition d’organisations, appelées à se transformer en partis. Tout le temps que dure le processus de formation d’un mouvement terroriste organisé, ses acteurs sèment l’effroi par des noms fictifs, suivant en cela l’exemple de Netchaïev. Des proclamations annonçant des actions terroristes sont signées par un « Comité exécutif du Parti populiste révolutionnaire » et s’ornent d’un sceau représentant un revolver, un poignard et une hache. Le ministre de la Guerre, Dmitri Milioutine, note dans son journal : « Le projet diabolique d’une société secrète visant à terroriser toute l’administration commence à être couronné de succès21. »

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