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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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La différence ne tient pas à une plus grande densité de la population russe. Le radicalisme de l’intelligentsia russe augmente de jour en jour. À dix-sept ans, Piotr Tkatchev, l’un des principaux créateurs de l’idéologie de « l’Homme nouveau », déclare que le succès de la révolution sera assuré, si l’on coupe la tête à tous les habitants de l’Empire russe, âgés de plus de vingt-cinq ans10. La littérature consigne l’image du révolutionnaire, qu’elle approuve ou dénonce. Nikolaï Tchernychevski fait de son Rakhmetov un modèle de « guide ». Dans son roman Nulle part, rejeté de l’histoire de la littérature russe par la critique libérale, Nikolaï Leskov donne la parole au nihiliste Bytchkov : « Noyer la Russie dans le sang, égorger tout ce qui a cousu des poches à son pantalon. Cinq cent mille, un million, cinq millions… et alors ? Anéantir cinq millions de personnes, mais il en restera cinquante-cinq et elles seront heureuses11. » En 1871, soit sept ans après Leskov, Fiodor Dostoïevski publie Les Démons. Les « fanatiques de l’amour de l’humanité », comme dit l’écrivain, y sont dépeints de façon incomparablement plus expressive que chez Leskov, mais ils tiennent les mêmes discours. Chigaliov, l’un des principaux « démons », propose « le paradis, le paradis sur terre, car aucun autre ne peut exister en ce monde ». Pour l’atteindre, il est indispensable d’anéantir les neuf dixièmes de l’humanité. Seul, le dixième restant accédera au paradis.

Les années 1860, qui commencent par la suppression du servage et ouvrent la voie des réformes, apportent à la Russie le pressentiment d’une tempête imminente. Les « ultra-progressistes », pour reprendre l’expression de Nikitenko, les « impatients », comme les appelle Leskov, veulent la révolution. En septembre 1861, les étudiants de l’université de Saint-Pétersbourg se mettent en grève, pour protester contre le renvoi du professeur Pavlov dont les cours sur le millénaire de la Russie ont déplu à la censure. C’est la première grève étudiante dans l’histoire du pays. Elle est soutenue par l’écrasante majorité des professeurs.

Il est désormais à la mode de parler en mal du gouvernement, note Alexis Nikitenko dans son journal. La Cloche (Kolokol) de Herzen, que lisent toute la Russie éclairée et la Cour elle-même, avec un soin particulier, triomphe : « … De tous les points de notre immense patrie, du Don et de l’Oural, de la Volga et du Dniepr, un gémissement s’élève et prend de l’ampleur, le tumulte monte : c’est le premier grondement de la vague marine écumante, annonciatrice de tempêtes… »

Les troubles estudiantins poussent l’exilé de Londres à écrire dans un article intitulé Le Troisième Sang : « Au sang polonais, au sang paysan, s’est ajouté le sang de la meilleure jeunesse de Pétersbourg et de Moscou. » Alexandre Herzen exagère quelque peu : le sang des étudiants n’a pas coulé. Les grévistes ont été appréhendés et bientôt relâchés, envoyés en relégation ou exclus de l’Université. En plein désarroi, le pouvoir ne sait comment réagir. Herzen appelle les étudiants à ne pas ménager leur sang. « Vos plaies sont sacrées, vous ouvrez une nouvelle ère de notre histoire, avec votre concours la Russie entre dans son deuxième millénaire qui pourrait bien commencer par le renvoi des Varègues au-delà des mers… » Le rédacteur de La Cloche fait ici allusion aux Romanov, héritiers de Rurik.

Les villes russes, capitales comprises, sont souvent la proie des flammes, et chacun y est habitué. Mais quand, le 28 mai 1862, un incendie embrase le marché Apraxine, principal lieu commercial de Pétersbourg, tous sont persuadés que la révolution a commencé. Et cela d’autant plus que la proclamation La Jeune Russie circule à travers la ville, appelant aux meurtres et aux incendies. « Les autorités perdirent complètement la tête. Il n’y avait pas alors, dans tout Pétersbourg, une seule lance d’incendie », se souvient Piotr Kropotkine12. Chacun en a la certitude : on a mis le feu à la capitale de l’Empire. Les coupables, aucun doute non plus là-dessus, sont les nihilistes et les Polonais. Rentré depuis peu d’exil, Fiodor Dostoïevski va trouver Tchernychevski qui, pour lui comme pour tous, fait figure de guide des « Hommes nouveaux », et le prie de faire cesser les incendies. On ne découvrira jamais les responsables : peut-être étaient-ce des terroristes, peut-être une provocation de la police, ou encore les marchands eux-mêmes, mettant le feu à leurs boutiques pour toucher l’assurance.

Le gouvernement prend des mesures. On juge les auteurs de proclamations, les nihilistes. Le procès politique le plus important de l’époque est celui de Tchernychevski, accusé d’avoir rédigé une proclamation intitulée : Aux paysans des seigneurs, ceux qui leur veulent du bien… La proclamation de Tchernychevski explique aux paysans que le Manifeste impérial de 1861 ne leur donne aucune liberté, que dans certains pays, tels que la France ou l’Angleterre, les tsars sont soumis au pouvoir du peuple qui les élit et les remplace s’ils ne lui plaisent pas. En conclusion, l’auteur invite les « paysans des seigneurs » à s’entendre en secret pour obtenir leur liberté, à rallier à la même cause les paysans rattachés à l’État et à la Couronne, ainsi que les soldats. Puis, quand tout sera prêt, il s’engage à donner le signal de la révolte générale13.

Le 17 mai 1864, Nikitenko consigne dans son journal : « Aujourd’hui, on annonce dans le journal de la police Les Nouvelles de la police municipale de Saint-Pétersbourg, que, mardi 19 mai, à 8 heures du matin, la condamnation de Tchernychevski sera rendue publique, place des Douanes. » L’auteur de Que faire ? « est condamné à sept ans de travaux forcés, puis à l’exil à vie en Sibérie. Le tribunal avait prévu quatorze ans de bagne, mais le souverain a réduit la sentence de moitié ». Quatre jours plus tard, Nikitenko note qu’il a demandé à un sénateur de ses relations si la culpabilité de Tchernychevski était juridiquement établie, ainsi que le procès le laissait penser. Le sénateur a répondu : « On ne dispose pas de preuves juridiques mais, naturellement, la conviction morale est entièrement contre lui14. »

Les historiens considèrent aujourd’hui qu’on dispose de preuves suffisantes pour « estimer, avec une forte dose de probabilité, que l’auteur de la proclamation était bien Tchernychevski15. On est fondé à penser qu’il est aussi l’auteur d’une lettre anonyme adressée à Herzen et publiée dans La Cloche en 1860. L’auteur tente d’y persuader le rédacteur en chef de la revue que « seule la hache peut nous sauver » et exige de lui qu’il « appelle la Rus à prendre la cognée ».

Le Conseil d’État, qui condamne Tchernychevski, manque de preuves, mais il a l’intime conviction de châtier le guide de ces « Hommes nouveaux » qui plongent le pouvoir dans l’effroi.

Les procès politiques, la fermeture de l’université de Saint-Pétersbourg jusqu’à l’instauration d’un nouveau règlement, la fermeture (temporaire) des écoles du dimanche pour les adultes, la suspension (pour huit mois) des périodiques radicaux, Le Contemporain et La Parole russe, et même (pour quatre mois) du Jour (Dien), organe de presse slavophile, clôturent la décennie amorcée en 1855. Les profonds changements dus aux réformes ont donné naissance à une nouvelle couche sociale, l’intelligentsia, composée de raznotchintsy, qui se déclare en droit de mener le peuple vers le bonheur et entre en concurrence avec le pouvoir dont elle devient l’ennemie acharnée.

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