Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le mot intelligentsia a un autre sens. Il désigne la couche sociale qui, ainsi que l’affirme le critique littéraire radical Dmitri Pissarev (1840-1868), est le moteur de l’histoire. L’intelligentsia se compose de raznotchintsy, alliés à des « nobles repentis », des enfants de propriétaires terriens conscients de leur « faute » devant le peuple. L’instruction n’est pas un attribut obligatoire de l’intelliguent qui peut, par exemple, n’avoir jamais achevé ses études. À l’inverse, Fiodor Dostoïevski et Léon Tolstoï ne font pas partie de l’intelligentsia. D’une part, ils ne le souhaitent pas, d’autre part, on ne les y accepte pas en raison de leurs opinions réactionnaires. L’intelligentsia se perçoit comme un « ordre religieux », ayant consacré sa vie à la cause de la libération du peuple. Or, pour cela, il est absolument indispensable de faire la révolution.
Se rattachant à divers « grades » (tchins) par leur origine, les membres de l’intelligentsia ne se sentent nulle part chez eux ; partie intégrante de la société, ils s’en sentent extérieurs. Prenant peu à peu conscience de leur « différence », ils commencent à se baptiser « Hommes nouveaux ». L’un d’eux, Nikolaï Chelgounov, évoque les sentiments suscités en lui par l’annonce de la mort de Nicolas Ier : « Il fallait vivre en ce temps-là pour comprendre l’enthousiasme, la liesse des “Hommes nouveaux”. À croire que le ciel s’était ouvert au-dessus de leur tête, à croire qu’une pierre d’un poud était tombée de la poitrine de chacun ; ils prenaient soudain de la hauteur, de l’envergure, ils avaient envie de voler3. »
En 1862, Ivan Tourgueniev dote le lexique russe d’un mot nouveau : nihiliste. Ainsi, Bazarov, héros de son roman Pères et Fils, se désigne-t-il. Conçu par l’écrivain comme une parodie du très influent critique littéraire radical Nikolaï Dobrolioubov (1836-1861), Bazarov devient le modèle du nihiliste, rejetant tout et tout le monde. L’aphorisme de Bakounine : l’esprit de destruction est esprit de création, fait office de programme pour les « Hommes nouveaux », les nihilistes, l’intelligentsia. L’un des leaders les plus influents de cette intelligentsia, dans les années 1860-1870, Dmitri Pissarev, formule ce programme en quelques points : « … Il faut briser ce qui peut l’être ; tout ce qui supportera le choc sera valable, tout ce qui volera en éclats ne sera que vieilleries bonnes à mettre au rebut ; de toute façon, il faut frapper de droite comme de gauche, cela ne peut ni ne pourra faire de mal4. »
Dès le début du XIXe siècle, Joseph de Maistre avertissait que le principal danger pour la Russie n’était pas le soulèvement paysan, mais « les Pougatchev de l’Université ». Ces derniers font leur apparition dans la seconde moitié du siècle. Quittant violemment les structures étatiques, se libérant de l’État, les « Hommes nouveaux » se donnent pour mission de délivrer le peuple. Ils ne doutent pas un instant de leur droit à le diriger : d’une part, parce qu’ils veulent son bien, d’autre part, parce qu’ils savent comment donner au peuple ce dont il a besoin, même si ce dernier n’en est pas conscient.
Piotr Valouïev, alors gouverneur de Courlande, écrit dans Les Pensées d’un Russe, qui circulent en milliers de copies après la mort de Nicolas Ier. « … Partout, chez nous, l’emporte le désir de semer le bien par la force5. » Le futur ministre d’Alexandre II fait ici allusion à l’appareil d’État. Mais on observe la même tendance dans l’intelligentsia, hostile à l’État. « L’histoire de la pensée sociale russe est l’histoire de l’intelligentsia russe », écrit Ivanov-Razoumnik6, qui fait du critique littéraire Vissarion Bielinski (1811-1848) « l’étendard de l’intelligentsia russe ».
Le « Vissarion furieux », comme le nomment ses admirateurs, « précurseur », selon Lénine, « de l’évincement complet des nobles par les razsnotchintsy dans notre mouvement de libération », définit le rôle de l’écrivain au sein de la société russe. Notre public a raison, écrit Bielinski, de voir dans les écrivains russes des guides, des défenseurs et des sauveurs, contre l’autocratie funeste. Et le critique de conclure : c’est pourquoi si le public est toujours prêt à pardonner un mauvais livre à un écrivain, il ne lui pardonnera jamais un livre nuisible.
Nekrassov traduit en vers la formule de Bielinski : « Tu peux ne pas être poète, Mais tu dois être citoyen. » Autrement dit : l’art est second, la juste orientation idéologique est première.
Cette conception esthétique confère aux critiques littéraires l’autorité sur les esprits des lecteurs ; eux seuls déterminent quel livre est bon, mauvais, nuisible. On en arrive ainsi à une situation unique en son genre : les guides de la pensée et du mouvement sociaux sont désormais les critiques littéraires. À Bielinski succède Pissarev, à Pissarev Tchernychevski, à Tchernychevski Dobrolioubov.
Nikolaï Tchernychevski établit, dans le roman Que faire ?, une hiérarchie des « Hommes nouveaux » : ils sont la couche dirigeante, et donnent naissance à des chefs, le « sel de la terre russe ». L’écrivain confie qu’il n’a, pour sa part, rencontré que « huit modèles de cette race ». L’un d’eux est le héros de son roman, Rakhmetov qui, en toute conscience, se prépare intellectuellement et physiquement à exercer son pouvoir sur la Russie. Cet entraînement comprend, entre autres – ce qui fascinera les lecteurs –, l’obligation de dormir sur une planche à clous. L’auteur de Que faire ? sait qu’il a vocation à devenir un leader. Dans une lettre adressée à sa femme depuis la forteresse Pierre-et-Paul, il explique : « Personne, depuis Aristote, n’a encore fait ce que je veux faire, et je serai, au long des siècles, un aussi bon maître des hommes que le fut Aristote…7. »
La présence de guides, de chefs, suppose l’existence d’une masse, d’un peuple, d’hommes à diriger. Mikhaïl Bakounine lance cet avertissement : « Il faut que notre esprit apprenne à comprendre l’esprit du peuple, et que nos cœurs s’accoutument à battre à l’unisson de son cœur grandiose, mais qui nous reste obscur. Nous devons voir en lui, non pas un moyen, mais une fin, ne pas le considérer comme un matériau de révolution conforme à nos idées, comme de la “chair à libération”8… » L’idée du peuple comme « chair à libération » est largement répandue parmi les « chefs ». Le 28 juin 1841, Vissarion Bielinski écrit dans une lettre à un compagnon de pensée : « Je commence à aimer l’humanité à la façon de Marat : pour faire le bonheur d’une minorité d’entre elle, il me semble que je serais prêt à exterminer tout le reste par le fer et le feu9… ». Vingt ans plus tard, les auteurs de la proclamation La Jeune Russie déclarent que s’il leur faut, pour réaliser leur programme, anéantir cent mille propriétaires terriens, leur bras ne tremblera pas. « Imaginez qu’un beau jour », suggère La Jeune Russie, « tous les ministres, toute l’aristocratie, tous les propriétaires terriens disparaissent. La Russie ne s’en apercevra même pas. » En 1819, Saint-Simon émettait semblable supposition, à propos de la France. Il proposait de se représenter la disparition de trente mille inutiles. Les révolutionnaires russes, eux, en sont déjà à cent mille.