Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le grand écrivain satirique Saltykov-Chtchedrine tire le bilan des réformes d’Alexandre, dans des essais intitulés À l’étranger et parus dans la revue Les Annales de la Patrie, en 1880-1881. Séjournant à l’étranger, l’écrivain russe donne son point de vue sur la confrontation idéologique entre la Russie et l’Occident, le capitalisme et la voie russe de développement. Il fait un rêve, au cours duquel il entend deux gamins se disputer. L’un porte une culotte, l’autre n’en a pas du tout. Le premier est allemand, le second russe. Tout les sépare : le gamin en culotte vit bien, il est propre, mange à sa faim, l’ordre règne dans son pays et dans son village ; le gamin sans culotte vit dans la crasse, son ventre crie famine, on le rosse sans pitié. Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer que, premièrement, la vie « chez nous, est plus palpitante » et, deuxièmement, que les Allemands « ont vendu leur âme au diable pour un sou ». Tel est le capitalisme : pour un sou, pour le profit, pour Mammon, on renonce à son âme, on la vend au Malin. Le gamin en culotte réplique : « On dit pire à votre sujet : que vous auriez cédé votre âme, absolument pour rien. » À quoi le petit Russe répond, formulant l’essence de l’idéologie révolutionnaire : « Puisque je l’ai donnée pour rien, je peux donc la reprendre… »
En janvier 1861, la revue populaire Bibliothèque de lecture publie en supplément L’Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville. Des comptes rendus de l’ouvrage ont déjà paru dans la presse russe, aussitôt après sa publication à Paris, en 1856. L’analyse faite par l’historien français des tentatives pour réformer l’Ancien Régime, qui devaient se solder par la révolution, ses considérations sur l’impossibilité de sauver une monarchie désireuse d’alléger le sort de ses sujets, sauf à être dirigée par un homme de génie, sont d’une actualité brûlante dans la Russie d’Alexandre II. Il est à noter que L’Ancien Régime et la Révolution connaîtra une vogue nouvelle en Russie, à la fin du XXe siècle.
L’intérêt pour les travaux de l’historien français des années 1860 s’explique en particulier par le fait que l’empereur semble trop faible pour réaliser des réformes. Cela paraît d’autant plus vrai que chacun garde le souvenir de son père. Secrétaire à l’ambassade de Prusse à Pétersbourg, Kurd von Schlözer note dans son journal, le 24 juin 1857 : « On dénigre l’empereur d’une façon inouïe… Nicolas Ier pouvait faire ce qu’il voulait ; il était, à tout le moins jusqu’en 1854, auréolé de son pouvoir, on admirait sa force, son énergie, on jugeait naturelles ses mesures les plus dures et les plus cruelles… Aujourd’hui, tout a changé. On parle à présent de douceur, d’affabilité, car l’empereur est en effet doux et affable. Mais il lui suffit de se montrer cassant une seule fois, de donner un ordre un peu rude, et tous se regardent, s’interrogent : quelle mouche le pique ? Le vieil empereur pouvait se conduire ainsi. Mais lui ? » Le 2 janvier 1858, Kurd von Schlözer consigne : « Le mécontentement est général. Privés d’un tsar énergique, cruel, les officiers surnomment l’actuel souverain : “La vieille femme”6. »
4 Les « Hommes nouveaux »
La révolution, sanglante, impitoyable, doit transformer radicalement, sans exception, tous les fondements de la société contemporaine et anéantir les partisans de l’ordre actuel.
Tiré de la proclamation
La Jeune Russie, 1862.
En mai 1862, paraît, à Pétersbourg et dans les grandes villes de province, une proclamation intitulée La Jeune Russie. Elle s’ouvre par ces mots. « La Russie entre dans la période révolutionnaire de son existence. » Il ne s’agit plus, cette fois, d’une « révolution d’en haut », mais d’une révolution populaire, impitoyable. « Souviens-toi, dit la proclamation, qui ne sera pas avec nous, sera contre nous ; ceux qui s’opposeront, seront nos ennemis ; or il convient d’exterminer les ennemis, par tous les moyens1. » La police ne découvre pas l’auteur du texte, Piotr Zaïtchnevski, étudiant de vingt ans, incarcéré, pour peu de temps, dans une prison de Moscou, à la suite d’une condamnation pour propagande révolutionnaire.
Depuis sa cellule, le jeune révolutionnaire exprime de façon concise et claire les idées débattues aux réunions d’un petit cercle d’étudiants, auxquelles assistait un certain Sergueï Netchaïev, appelé, quinze ans plus tard, à connaître une renommée mondiale. L’historien anglais Tibor Szamuely note que Zaïtchnevski ne pouvait sans doute prévoir l’effet sensationnel produit par sa proclamation sur les cercles radicaux de Russie et sa profonde influence sur l’évolution future du mouvement révolutionnaire. « Il créa la tendance révolutionnaire connue sous le nom de “jacobinisme russe”2. » Piotr Zaïtchnevski garde la mémoire des ancêtres révolutionnaires, mais il avertit : « … Nous serons plus cohérents, non seulement que les pitoyables révolutionnaires français de 1848, mais aussi que les grands terroristes de 1792. Nous ne prendrons pas peur si nous nous apercevons que, pour renverser l’ordre actuel, il nous faut verser trois fois plus de sang que ne l’ont fait les Jacobins français… » Les Jacobins russes promettent donc d’être au moins trois fois plus efficaces que leurs homologues français.
Un an plus tard, en 1863, la revue Le Contemporain publie le roman Que faire ? L’auteur, Nikolaï Tchernychevski, est incarcéré à la forteresse Pierre-et-Paul, mais le censeur de la prison laisse passer le livre, le jugeant si mal écrit et si ennuyeux qu’il ne saurait avoir de lecteurs. Dans toute la littérature russe, aucun livre n’aura un impact aussi puissant et prolongé sur la société. Que faire ? devient littéralement la Bible révolutionnaire. « Il m’a transformé de part en part », reconnaîtra Lénine, plaçant Tchernychevski aux côtés de Marx, parmi les auteurs l’ayant le plus influencé.
Nikolaï Tchernychevski donne la réponse à la question posée dans son titre : il faut faire la révolution. Bien plus, il nomme ceux qui doivent s’y employer, la diriger. Le sous-titre du roman proclame : Récits sur des hommes nouveaux.
Un mécontentement général règne en Russie. Toutes les couches de la population ont des griefs à l’égard des réformes, toutes veulent leur amélioration. Seul, un groupe les rejette entièrement, leur préférant la révolution. Il s’agit d’un nouveau groupe social, qui se cherche un nom. On voit d’abord apparaître le terme de raznotchintsy (« divers grades »). Il désigne une couche sociale qui commence à se former dans les années 1850. Elle regroupe des enfants d’ecclésiastiques, de marchands, de petits-bourgeois (mechtchanié) ayant fait des études à l’Université. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les étudiants sont majoritairement issus de familles nécessiteuses. Ils bénéficient aux trois quarts d’une bourse du gouvernement, ou d’aides allouées par des organisations philanthropiques. En 1866, Piotr Boborykine, écrivain incroyablement prolixe, réagissant instantanément aux thèmes du moment dans ses romans et ses pièces, invente le terme d’intelligentsia, ainsi que ses dérivés intelliguent, intelliguentny. La langue russe connaissait déjà le mot intellektualny (intellectuel). Le Dictionnaire de poche élaboré par les membres du cercle de Petrachevski, en fera un synonyme de « spirituel ».