Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
À compter de 1856, des compagnies de navigation apparaissent, d’abord sur la mer Noire et la mer d’Azov, puis sur d’autres mers intérieures de Russie. La production de fer et de fonte, l’extraction houillère sont en augmentation. Un quartier de fabriques et d’usines se crée à Saint-Pétersbourg.
Comparés aux pays occidentaux, ces réussites sont relatives. Il n’en demeure pas moins que, pour la Russie, l’impulsion économique est considérable. C’est le début de ce qu’on appellera au XXe siècle la modernisation de l’économie, conséquence directe de celle du système étatique. Vers la même époque, le Japon féodal entreprend lui aussi sa modernisation. La cause en est, là encore, comme en Russie, la défaite, la conscience de sa faiblesse. Dans la seconde moitié des années 1850, Américains, Anglais et Russes contraignent les Japonais à ouvrir leurs ports, à signer des traités inégaux. Conséquence de la guerre civile, les partisans de la modernisation renversent le régime absolutiste du shogun et remettent le pouvoir à l’empereur. La révolution de Meiji, en 1868, ouvre la voie à une monarchie bourgeoise. Des réformes s’effectuent ensuite, parallèlement à celles réalisées en Russie, mais visant plus nettement l’édification d’un système capitaliste. L’instauration de la propriété privée de la terre, par exemple, n’est aucunement limitée par des clauses semblables à celles de la loi russe.
La grande différence réside dans le fait que la société japonaise n’oppose pas de résistance aux réformateurs. En Russie, en revanche, le mécontentement s’exprime concrètement et idéologiquement. L’insatisfaction de la grande masse de la population – les paysans – est loin d’être infondée. Les paysans attendaient l’« âge d’or », le manifeste impérial qui leur donnerait – gratuitement qui plus est – toute la terre qu’ils travaillaient. Le manifeste de 1861 est donc considéré comme un faux, un texte préparé par les propriétaires nobles et déformant la volonté du souverain. Le nombre des troubles paysans nécessitant l’intervention des troupes, est une preuve convaincante de la déception. En 1859, on en compte cent soixante et un, alors qu’on commence seulement à parler de la « liberté », en 1861, après la publication du Manifeste du 19 février, on dénombre mille huit cent cinquante-neuf soulèvements paysans, d’ampleur diverse. Ils sont moins nombreux ensuite, tombant à cinq cent neuf en 1863. Au total, les cinq années de l’émancipation sont marquées par trois mille cinq cent soixante-dix-neuf révoltes. Vingt ans plus tard – 1878-1882 –, on en dénombre seulement cent trente-six. L’historien soviétique qui a fait ces calculs, donne, à titre de comparaison, les chiffres des révoltes paysannes en Irlande, durant la même période (1878-1882). Un rapport spécial du Parlement britannique fait état de onze mille six cent vingt-quatre soulèvements2.
La paysannerie se résigne finalement à accepter les implications pratiques de la réforme ; mais le mécontentement laisse dans la conscience une empreinte qui jouera un rôle capital au début du XXe siècle.
Le mécontentement des propriétaires terriens n’est pas moins fondé. Ils ont touché de l’argent en échange de leurs terres (pour nombre d’entre eux, mauvais exploitants agricoles et appauvris, c’est une manne inattendue), mais ils ont perdu leur pouvoir et leur statut de seule catégorie sociale libre en Russie.
La bureaucratie n’est pas plus satisfaite, alors même qu’elle a (avec enthousiasme pour une minorité d’entre elle, à contrecœur pour l’écrasante majorité) préparé et réalisé les réformes. Les changements qui surviennent en Russie dans la seconde moitié du XIXe siècle, sont plus importants que les réformes de Pierre le Grand. Le premier empereur russe développait et renforçait le pouvoir absolu ; Alexandre II, lui, accepte l’affaiblissement fondamental de l’autocratie. Après la suppression du servage, l’autocratie est condamnée : elle peut se transformer en monarchie parlementaire, ou (comme cela se produira) périr. Vassili Klioutchevski écrit : « Paul, Alexandre Ier et Nicolas Ier étaient les maîtres de la Russie, mais ils ne la gouvernaient pas3… »
Il est autrement plus difficile de gouverner que de posséder en maître, tant pour l’empereur lui-même que pour l’appareil bureaucratique qui le sert. Alexandre II ne se sent pas très à l’aise dans son rôle de réformateur. Découvrant un jour, dans une note rédigée à son intention, l’expression « le progrès du développement de la société », l’empereur fait cette remarque en marge : « Parlez d’un progrès ! ! ! Je demande instamment que ce terme ne soit pas employé dans les documents officiels. » Aussitôt, le mot « progrès » est interdit dans la presse4. Douloureusement, surmontant sa résistance intérieure, Alexandre II s’engage sur la voie des réformes, parce qu’il y voit le seul moyen de restaurer la puissance de l’empire, après la lourde défaite qu’il a subie, de rétablir le prestige et la position de la Russie sur la scène internationale. Le sommet de l’appareil bureaucratique se plie à la volonté souveraine, comprenant que, ce faisant, il brise de ses mains le système autocratique modèle.
Plus encore qu’aux réalités concrètes, le mécontentement général s’alimente à l’idéologie. Mammon effraie tout un chacun. Terme d’origine grecque, Mammon désigne, dans le langage de l’Église, le profit, la cupidité, l’avidité et, dans le lexique politique de l’époque, le capitalisme, le renoncement à une voie russe particulière de développement. Le service de Mammon est condamné par les slavophiles qui soulignent depuis toujours la pleine homogénéité du peuple russe et s’aperçoivent soudain que « l’intérêt matériel, les banques, les concessions, les actions, les dividendes » engendrent un schisme dans le peuple, de même que les koulaks (paysans enrichis) corrompent l’obchtchina paysanne, fondement et essence de l’esprit russe.
Sous le titre À la jeune génération, la première proclamation révolutionnaire, écrite en Russie par Nikolaï Chelgounov et Mikhaïl Mikhaïlov, publiée à Londres et diffusée dans son pays d’origine en 1861, s’ouvre sur cet appel : « À bas les Romanov, s’ils ne justifient pas les espoirs du peuple ! » Exigeant ensuite un pouvoir élu et restreint, l’abolition de la censure, le développement des principes d’autogestion, des tribunaux ouverts et la suppression de la police, secrète ou non, les auteurs s’attachent à souligner que « l’on ne peut vendre la terre, comme on le fait d’une pomme de terre ou d’un chou ». Les orientations économiques apparues en Russie après l’émancipation, lit-on dans la proclamation, « durcissent l’homme ; elles engendrent la désunion dans la société et la formation de classes privilégiées ». Horrifiés, les auteurs font cette mise en garde : « On veut transformer la Russie en une sorte d’Angleterre et nous gaver de la fameuse maturité anglaise. Non, nous ne voulons pas de la maturité économique anglaise, l’estomac russe est incapable de la digérer. »
En 1856, le slavophile Sergueï Aksakov évoquait, dans une lettre à son fils Ivan, les tares de la civilisation occidentale et il parvenait à cette conclusion : « Nous, nous avons au moins un avenir, l’Europe, elle, n’en a plus. » En 1861, les révolutionnaires N. Chelgounov et M. Mikhaïlov écrivent : « Nous sommes un peuple retardataire et c’est là notre salut. Nous devons bénir le destin de n’avoir pas vécu la vie de l’Europe. Ses malheurs, la situation sans issue dans laquelle elle se trouve, nous sont une leçon. Nous ne voulons pas de son prolétariat, de son aristocratisme, de son principe étatique ni de son pouvoir impérial5. » De l’avis des auteurs d’À la jeune génération, la responsabilité du pouvoir impérial qui, après 1861, introduit le capitalisme en Russie, repose également sur l’Europe.