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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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En avril 1865, le joug de la censure, qui a pris des formes grotesques sous le règne de Nicolas Ier, se relâche. Alexis Nikitenko, qui sera par la suite censeur durant de longues années, raconte ce qui, dans son ouvrage De l’économie politique, fut soumis aux « ciseaux ». Il cite en particulier la phrase : « Adam Smith faisait de la liberté d’entreprise la pierre angulaire de l’enrichissement des peuples. » Le censeur biffe le mot « angulaire », car « la pierre angulaire est le Christ, et l’on ne peut, en conséquence, appliquer cette épithète à quoi que ce soit d’autre21 ». En 1857, Fiodor Tiouttchev adresse une note intitulée De la censure en Russie au prince Mikhaïl Gortchakov, membre du Conseil d’État et ministre des Affaires étrangères. Poète et diplomate, censeur, de nombreuses années durant, dans le domaine de la littérature étrangère, Fiodor Tiouttchev propose une nouvelle approche du problème. « La censure, écrit-il, fait office de limite, et non de guide. Or, la question pour nous, en littérature comme dans tout le reste, est moins de réprimer que d’orienter22. »

Le nouveau règlement de la censure prend en compte l’idée de Tiouttchev. On supprime la censure préalable pour les livres (mais non pour les brochures) et pour certaines éditions périodiques. On instaure en outre la fonction de « rédacteur responsable », censé répondre de toute publication.

Le nouveau règlement des universités, promulgué le 18 juin 1863, élargit considérablement les limites des libertés académiques, ainsi que les droits des étudiants à résoudre eux-mêmes les problèmes scientifiques, à former des cercles, des associations. Les examens d’entrée sont supprimés, mais ceux de fin d’études deviennent plus sévères. Le niveau universitaire s’en trouve relevé.

La réforme militaire, essentielle pour l’Empire russe, occupe une décennie entière. Nommé en 1861 au poste de ministre de la Guerre, Dmitri Milioutine entreprend la réorganisation du système de l’armée, dont la guerre d’Orient a, nous l’avons vu, montré les vices de façon plus que convaincante. Avant même le début de la réforme, on ferme les colonies militaires et les écoles de cantons qui réquisitionnaient des enfants, juifs en majorité, à partir de douze ans, pour un service de vingt-cinq années. En 1859, le service obligatoire est ramené à quinze ans dans l’armée, et à quatorze dans la Flotte.

Dmitri Milioutine transforme aussi l’administration centrale : le ministère de la Guerre n’a plus à prendre en charge les détails de la vie de l’armée. Le pays est divisé en régions militaires, chaînons intermédiaires entre le centre et les troupes. Cette structure se maintiendra en Russie jusqu’à nos jours. L’instruction se voit aussi réformée : on instaure un système d’établissements spécialisés, pour l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie et le génie. Le couronnement de la réforme est l’introduction, le 1er janvier 1874, du service militaire obligatoire pour tous. Le temps de service est fixé à quinze ans, dont six dans l’active et neuf dans la réserve. Les peines corporelles les plus dures ont été, nous l’avons dit, abolies pour les civils par la réforme judiciaire. La réforme de l’armée supprime les verges, l’usage des « chats » (fouets à trois lanières) pour les militaires. Une cour martiale est créée, sur les principes de la réforme judiciaire de 1864.

3 Un mécontentement général

L’instant de la libération est grand parce qu’il sème la première graine du mécontentement général envers le gouvernement.

Extrait de la proclamation

À la jeune génération. (1862)

Le soulagement unanimement éprouvé à la mort de Nicolas Ier naît de la certitude que la suite ne saurait être pire. On ne peut donc attendre qu’une amélioration. Vient ainsi le temps de l’espoir, le temps de la certitude que le « Dégel » apportera le printemps, puis l’été, regorgeant de fruits. Le XVIIIe siècle mesurait le temps en époques : époque de Pierre le Grand, de Catherine. Le règne d’Alexandre Ier fait encore, lui aussi, figure d’époque. Puis l’horloge s’accélère, et l’on commence à ne plus calculer le temps d’après les seuls changements sur le trône, mais aussi selon l’évolution des esprits dans la société éclairée. En d’autres termes, on commence à compter par générations. Les hommes des années 1820, qui aspiraient aux réformes, avaient subi une défaite en décembre 1825. Les générations des années 1830 et 1840 s’étaient plongées dans la philosophie, avaient élaboré des conceptions idéologiques, créé des mouvements intellectuels qui allaient devenir la base de débats politiques et moraux durant tout le XIXe et le XXe siècle. La génération des années 1850, qui voit culminer le système de Nicolas Ier et la censure la plus effroyable, a donné à la littérature russe ses plus grands représentants. C’est à ce moment-là que les Gogol, Dostoïevski, Tourgueniev, Saltykov-Chtchedrine sont entrés en littérature. Le choc paradoxal d’une censure impitoyable (souvent absurde) et du remarquable essor de la littérature (prose, mais aussi poésie et revues) nous permet aujourd’hui d’appréhender ce temps autrement que ne le faisaient les contemporains.

Les hommes des années 1860, eux, attendent le changement, ils savent que les réformes sont indispensables et participent à leur élaboration et à leur mise en place. La « génération 60 » sonne orgueilleusement, elle désigne des individus aux idées progressistes, désireux de faire bouger la Russie, de lui permettre de rejoindre le rang des puissances les plus évoluées. Cent ans après les réformes d’Alexandre II, la « génération 60 » soviétique se persuadera qu’elle poursuit l’œuvre de ses lointains ancêtres.

Les années enivrantes d’attente et de préparation des réformes font joyeusement tourner les têtes. Mais les premières réformes, y compris l’abolition du servage, engendrent la déception, puis un mécontentement qui, prenant de l’ampleur, finit par gagner tout un chacun. Les uns sont mécontents parce qu’ils y ont perdu – les propriétaires terriens –, les autres parce qu’ils ont reçu trop peu – les paysans – et pour trop cher. Une partie considérable de l’appareil bureaucratique estime que les changements viennent trop vite, tandis que beaucoup considèrent qu’ils vont trop lentement.

Les réformes donnent une puissante impulsion au développement économique du pays. C’est le début de la « fièvre des chemins de fer » : les neuf cent soixante-dix-neuf verstes de voies ferrées qui existaient en 1857, se transforment, en 1863, en trois mille soixante et onze verstes. En 1881, la Russie comptera vingt et un mille neuf cents verstes. On construit annuellement cinq cents verstes durant les années 1860, et mille quatre cents au cours des années 1870 ; des chantiers réalisés presque exclusivement par des entrepreneurs privés.

Le réseau télégraphique de l’État russe couvrait deux mille verstes au temps de la guerre de Crimée ; en 1880, il atteint soixante-quatorze mille huit cent soixante-trois verstes. En 1865, la Western Union Telegraph (États-Unis) passe un accord avec la Russie en vue d’installer une ligne télégraphique à destination de l’Europe, traversant l’empire par le détroit de Behring, le Kamtchatka, la Sibérie, jusqu’aux frontières occidentales. George Kennan, qui a suivi le tracé de la future ligne, rapporte que tout était prêt et que le projet ne fut pas réalisé pour la simple raison qu’une compagnie concurrente américaine réussit, auparavant, à installer le câble qui, par le fond de l’Atlantique, relia l’Amérique à l’Europe. Le voyageur américain atteste, en particulier, de la solidité des finances russes : pour onze dollars-or, on donne quinze roubles-argent1.

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