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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Une des grandes innovations consiste à associer la noblesse, groupe social qui résiste activement aux réformes proposées, pour résoudre la question paysanne. « Autoriser le ministère de l’Intérieur », lit-on dans la résolution du Comité secret du 18 août 1857, « à réclamer, non seulement des informations, mais aussi l’avis, des idées et des propositions aux responsables de gouvernements – gouverneurs et maréchaux de la noblesse –, aux propriétaires terriens expérimentés et, en général, à tous ceux dont les connaissances pratiques peuvent être utiles, d’une part, pour définir les grandes orientations, d’autre part pour mettre au point les détails des mesures transitoires8… ». Des comités provinciaux élus sont créés, afin de débattre des voies et des formes de l’émancipation paysanne. Toutes les suggestions sont adressées à une « commission de rédaction » spécialement instituée, composée de représentants du gouvernement – onze personnes –, assistés d’experts choisis parmi les nobles favorables au projet de libération (vingt personnes).

On reproche, à juste titre, à la loi de 1861, son caractère inachevé, son manque de cohérence et un certain nombre de faiblesses. Il ne pouvait, hélas, sans doute guère en être autrement, la loi étant le fruit d’un compromis, obtenu au prix d’efforts importants pour surmonter une très forte résistance. La réforme paysanne comprend quatre points fondamentaux. Le premier est la libération individuelle, sans droit de rachat, de vingt-deux millions de paysans. Selon la « révision » de 1858, la population de Russie est alors de soixante-quatorze millions de personnes. Le second point est le droit accordé aux paysans de racheter une oussadba (la terre sur laquelle se trouvent leur maison et leur enclos). Le troisième point concerne les lopins de terre (labours, fourrages, pâtures) : ces derniers peuvent être rachetés en accord avec le propriétaire terrien. Le dernier point, enfin, a trait à la propriété des terres rachetées aux propriétaires terriens : celles-ci appartiennent, non pas, individuellement, aux paysans, mais collectivement à la communauté, au mir. Un système d’autogestion paysanne s’instaure dans les campagnes, une fois les propriétaires terriens privés de leur pouvoir. Une banque paysanne est créée, qui consent des prêts pour quarante-neuf ans. Des médiateurs du mir tentent de favoriser des accords entre paysans et propriétaires.

La préservation de l’obchtchina – elle vivra encore quarante-cinq ans avant la réforme de Stolypine – s’explique par la conviction de l’écrasante majorité de la société russe que celle-ci garantit une voie particulière de développement pour la Russie. Les slavophiles voient dans cette commune paysanne un idéal d’organisation sociale et la solution de tous les graves problèmes économiques qui inquiètent tant l’Europe occidentale. Lorsque Boris Tchitcherine (1828-1904), l’un des meilleurs connaisseurs du droit russe, écrit : « Notre commune rurale actuelle n’est d’aucune façon un attribut du peuple russe depuis le fond des âges, mais une production du servage et de la capitation », il déclenche, pour reprendre son expression, un véritable « tintamarre » : « Les slavophiles partirent en campagne contre moi, qui avais calomnié la Rus antique9. » Mais l’obchtchina ne séduit pas les seuls slavophiles. Alexandre Herzen lui-même en est un inconditionnel. Aux villages européens il cite en exemple les villages russes, « rangée noircie de modestes isbas de rondins, étroitement serrées les unes contre les autres, prêtes à brûler en chœur, plutôt que de s’effondrer10 ». Cet amour de l’obchtchina gagne à leur tour les socialistes. Piotr Tkatchev (1844-1885), l’un des grands maîtres de Lénine, écrit dans une lettre ouverte à Engels : « Notre peuple… est, dans son immense majorité, pénétré des principes de la possession commune des biens ; il est, si l’on peut dire, communiste par instinct, par tradition. L’idée de la propriété collective est si bien ancrée dans la vision du monde du peuple russe qu’aujourd’hui où le gouvernement commence à comprendre que cette idée est incompatible avec les principes d’une “société bien organisée” et qu’il veut, au nom de ces principes, injecter dans la conscience et la vie populaire l’idée de la propriété privée, il n’y peut parvenir qu’à l’aide des baïonnettes et du knout11. »

Karl Marx, qui ne met pas en doute les affirmations de ses correspondants russes, condamne les réformes d’Alexandre II : « Si la Russie continue sur la voie qu’elle suit depuis 1861, elle laissera échapper la plus belle chance jamais offerte à un peuple par l’histoire et subira toutes les mésaventures les plus funestes du régime capitaliste12. »

Si l’obchtchina, comme le pensent slavophiles et occidentalistes, est la gardienne des qualités particulières du peuple russe, le paysan devient l’incarnation du peuple élu de Dieu. Ironique, Alexis Tolstoï écrit à propos du moujik : « S’il ne boit pas la récolte, alors j’ai du respect pour ce moujik-là. » Il va pourtant à contre-courant : on considère généralement qu’il est indispensable de respecter le moujik, indépendamment de son attitude à l’égard de l’alcool, qu’il faut le révérer. Précisons qu’il ne s’agit pas là de tel ou tel représentant de la classe des cultivateurs, mais du Moujik en général, du Moujik avec un grand M. Cette conception idéologique trouve son expression dans la loi.

La réforme de 1861 donne un statut particulier au paysan. La loi insiste en premier lieu sur le fait que les terres dont dispose le paysan (son enclos, sa part des domaines de la communauté) ne sont pas sa propriété personnelle. Il ne peut ni les vendre, ni les léguer, ni en hériter. D’un autre côté, il lui est impossible de renoncer à son « droit à la terre ». Il ne peut que refuser d’en jouir concrètement, par exemple, en s’installant en ville. On ne délivre un passeport au paysan que pour cinq ans, et l’obchtchina est parfaitement habilitée à le lui retirer. En même temps, le paysan ne perd jamais son « droit à la terre », et s’il décide de revenir au village même après une longue absence, il est fondé à exiger sa part de terre, et sa demande doit être satisfaite.

Le droit des paysans à la terre se distingue radicalement des droits à la propriété de la terre, dont bénéficient toutes les autres classes de la société. Cette conception est à l’origine du statut juridique particulier de la paysannerie russe. Cette dernière est ainsi soumise à des normes pénales différentes : les paysans sont punis moins sévèrement pour certains crimes que d’autres couches de la société ; à l’inverse, ils sont parfois châtiés pour des actes qui, par ailleurs, ne sont pas considérés comme repréhensibles. Les paysans doivent, par exemple, répondre pénalement pour des dépenses déraisonnables ou pour ivrognerie. Ils sont en outre soumis à des peines depuis longtemps abolies pour les autres états. Les juges de volosts – élus par les paysans – peuvent les condamner aux châtiments corporels, autrement dit aux verges, jusqu’à l’âge de soixante ans ; une peine qui restera en vigueur jusqu’en 1904, même si, en 1898, dans une lettre au tsar, Witte évoquera la nécessité de la supprimer, car « les verges… offensent Dieu à travers l’homme ». Witte ajoutera que les pouvoirs spéciaux des juges de volosts contredisent toute la conscience juridique et les normes de droit valables pour l’ensemble du pays : « Il est notable que si un gouverneur fait fouetter un paysan, celui-ci devra en répondre devant le Sénat, tandis que s’il s’agit d’une chicane du tribunal de volost, on considère qu’il doit en être ainsi13. »

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