Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
L’héritage confié à Alexandre II ne lui laisse guère de choix : l’héritier doit absolument prendre des mesures pour remédier aux travers du système qui le mènent à sa perte. Nul ne peut dire ce que sera demain et rares sont ceux qui sentent que le temps presse. Le destin de la note trouvée dans les archives de Nikolaï Boungué, montre à quel point il reste peu de temps. La note est adressée à Alexandre III, que Boungué servira en qualité de ministre des Finances, puis au poste de président du Conseil des ministres. La mort soudaine d’Alexandre III empêchera le souverain de lire les remarques de son ministre. Nikolaï Boungué aménagera alors sa note et l’adressera au nouvel autocrate, Nicolas II, dont il aura, un temps, été le précepteur. Le dernier Romanov en prendra connaissance.
2 La révolution d’en haut
Il vaut bien mieux que cela vienne d’en haut plutôt que d’en bas.
ALEXANDRE II.
30 mars 1856.
En disant ces mots, l’empereur évoque la libération des paysans. Il faudra attendre encore cinq ans l’abolition du servage en Russie. À la suite de l’émancipation paysanne, d’autres réformes seront accomplies, changeant la face de la Russie. Bien que reconnaissant unanimement l’importance des réformes, contemporains et historiens les apprécient diversement. Vassili Klioutchevski résume les reproches faits à Alexandre II : « Toutes ses grandes réformes, effectuées avec un impardonnable retard, furent conçues dans un esprit de générosité, élaborées à la hâte et réalisées sans grande conscience, à l’exception, peut-être, des réformes judiciaire et militaire1. » Klioutchevski consigne cette observation dans son journal, le 24 avril 1906, donc après la première révolution russe du XXe siècle.
Le plus grand historien de la seconde moitié du XIXe siècle voit parfaitement les défauts des réformes d’Alexandre II. À la fin des années 1980, un autre historien russe se concentre, lui, essentiellement sur les aspects politiques de ces transformations majeures. Nathan Eidelman écrit en effet : « Du point de vue révolutionnaire et démocratique, ainsi que du point de vue paysan, la réforme, indubitablement, pouvait, devait, être meilleure ; il convient toutefois de se représenter clairement qu’elle eût pu être également bien pire2. » Pour Nathan Eidelman, l’époque d’Alexandre II est le miroir dont il se sert pour entrevoir les perspectives de la perestroïka, entamée dans l’Union soviétique de 1985.
La mort de Staline conduit à évoquer celle de Nicolas Ier. De plus, le mot de « Dégel », qui définit le climat de l’ère poststalinienne, est emprunté aux propos de Herzen sur l’atmosphère régnant en Russie après le décès de Nicolas Ier. Le terme perestroïka est, quant à lui, tiré du lexique politique du temps des grandes réformes, de même que celui de glasnost. Les deux éléments fondamentaux de la perestroïka d’Alexandre II – révolution initiée « d’en haut » par un pouvoir autoritaire et participation, à la fois, des jeunes et des « loups-garous », autrement dit des anciens bureaucrates changeant brusquement de fonction sociale – semblent également présents dans la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev. Cette analogie paraît une preuve convaincante que des changements en profondeur sont possibles en URSS, comme ils le furent dans la Russie d’Alexandre II.
Alexandre II monte sur le trône à l’âge de trente-sept ans, fermement persuadé que des transformations sont nécessaires. Reste, toutefois, à savoir lesquelles. Prenant la parole devant les maréchaux de la noblesse, à Moscou, le 30 mars 1856, l’empereur explique sa position : « Le bruit court que j’ai l’intention d’annoncer la libération de la paysannerie. Cette rumeur est sans fondement… Je ne vous dirai pas que j’y sois absolument opposé ; à l’époque qui est la nôtre, cela viendra avec le temps. Je pense que vous serez de mon avis : il apparaît qu’il vaut bien mieux que cela vienne d’en haut plutôt que d’en bas3. »
Alexandre II comprend que l’époque exige la libération des paysans. Il a reçu une formation assez large et diverse, sous la houlette du capitaine Moerder, considéré par ses contemporains comme un homme d’une haute moralité, doté d’un esprit clair et curieux et d’une ferme volonté4. La culture générale du futur empereur est confiée au poète Vassili Joukovski qui, en prenant ses fonctions, explique son programme : « Sa Majesté doit être, non point savante, mais éclairée… Au vrai sens du terme, cela signifie de vastes connaissances, alliées à un profond sens moral5. » Nicolas Ier, par ailleurs, avait accoutumé de confier à son fils des responsabilités d’État, le préparant ainsi à ceindre la couronne. L’héritier bénéficie donc d’une expérience de gouvernement.
Le 18 mars 1856, un traité de paix est signé à Paris, mettant un terme à la guerre d’Orient. Il enregistre la défaite de la Russie, porte un coup à son influence dans les Balkans et au Proche-Orient. Les articles concernant la neutralisation de la mer Noire, autrement dit l’interdiction d’y maintenir une flotte de guerre et des bases militaires, sont particulièrement durs pour les Russes.
Le manifeste d’Alexandre II annonçant la fin du conflit et les conditions de l’accord de paix, contient des allusions prudentes à la nécessité de résoudre des problèmes intérieurs qui ne souffrent pas de délais. Le programme des transformations a été formulé dans le poème La Russie de Khomiakov, qui énumère les grandes tares du système : joug de l’esclavage, absence de justice dans les tribunaux, mensonge délétère. La grande question est cependant le servage. Après la libération de la noblesse par Pierre III en 1761, on avait tenté, nous l’avons vu, de trouver une solution. Mais Alexandre II est confronté aux mêmes problèmes que les innombrables comités secrets créés sous le règne d’Alexandre Ier et de Nicolas Ier : faut-il libérer les paysans et, si oui, avec ou sans la terre ? quelle compensation accorder aux propriétaires terriens, classe constituant le fondement du pouvoir autocratique, pour la perte de leurs moyens d’existence ?
L’un des acteurs les plus éminents de la réforme paysanne, Iouri Samarine, étudie minutieusement les réformes effectuées en Prusse par Stein et Hardenberg, après la défaite de 1806. Vaincue par Napoléon, transformée en satellite de la France, la Prusse, écrit Samarine, entreprit « le difficile exploit de s’auto-amender6 ». Impossible, bien sûr, de comparer la défaite de Sébastopol avec celle d’Iéna. La Russie n’est pas la Prusse mais, pour Iouri Samarine, il y a une analogie dans le projet visant à surmonter les conséquences d’une guerre catastrophique.
Les analogies sont autrement plus grandes et plus nombreuses entre les réformes d’Alexandre II, et celles initiées dans l’Union soviétique des années 1950, poursuivies au milieu des années 1980 et demeurées inachevées dans la Russie postsoviétique. Des analogies d’autant plus convaincantes que l’orientation des réformes reste la même. On continue à tenter de résoudre la question paysanne (que faire, aujourd’hui, des kolkhozes et des sovkhozes ?), la manière de combiner pouvoir central et autogestion locale est encore à l’ordre du jour, de même que la réforme judiciaire, les limites de la liberté de parole, et bien d’autres choses. La comparaison de ces époques, séparées par un peu plus d’un siècle, donne aux historiens de notre temps une idée des difficultés que dut surmonter Alexandre II et de la stupéfiante rapidité des changements.
Le 19 février 1861, soit moins de six ans après son accession au trône, Alexandre II signe le Manifeste de libération des paysans, accomplissant ainsi, selon Boris Tchitcherine, « l’œuvre la plus grandiose de l’histoire russe7 ». Seule l’obstination – des contemporains parlent d’entêtement – de l’empereur permet d’achever le travail d’élaboration des réformes en un laps de temps aussi bref. Il convient cependant de ne pas minimiser non plus l’attention accordée au problème et les préparatifs effectués durant le règne précédent.