Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
— Tu sais, je n’ai pas fait grand-chose, à part te pousser gentiment vers la décision que tu aurais fini par prendre de toute façon. » Everard étira ses jambes pour en chasser les courbatures. « Mais ça m’a donné faim. Alors, on se le fait, ce restau ?
— Et comment ! s’exclama-t-elle, aussi désireuse que lui de repartir dans le superficiel. Au téléphone, tu as parlé de palourdes…
— Ce n’est pas une obligation », répliqua-t-il, néanmoins touché qu’elle s’en soit souvenue. « On ira où tu voudras.
— Eh bien, il nous faut un petit troquet sans prétention mais où on mange bien, et j’ai pensé à la Grotte de Neptune, autrement dit Chez Ernie, dans Irving Street.
— Taïaut ! » Il démarra.
Comme ils descendaient de la colline, perdant de vue la galaxie urbaine et laissant le vent derrière eux, elle prit un air pensif. « Manse ?
— Oui ?
— Quand je t’ai appelé à New York, il y avait de la musique en fond sonore. Tu écoutais un concert, je suppose. » Sourire. « Je te vois d’ici, en chaussettes, la pipe dans une main et la chope de bière dans l’autre. Qu’est-ce que tu écoutais ? Une pièce baroque, je crois bien, mais je connais bien la musique baroque et je n’ai pas reconnu cette mélodie ; c’était étrange, splendide même, et j’aimerais bien une copie de la cassette. »
Il étouffa un rire. « Ce n’était pas vraiment une cassette. Quand je suis tout seul, j’utilise une chaîne hi-fi littéralement futuriste. Mais, oui, je serais ravi de te graver une copie. C’est du Bach. La Passion selon saint Marc.
— Hein ? Minute ! »
Everard opina. « Je sais. On n’en connaît plus aujourd’hui que quelques fragments. La partition n’a jamais été publiée. Mais en 1731, le jour du Vendredi saint, un voyageur temporel a introduit dans la cathédrale de Leipzig un système enregistreur. »
Elle frissonna. « Ça me donne la chair de poule.
— Mouais. Encore un avantage de la chronocinétique, sans parler du statut de Patrouilleur. »
Elle se tourna vers lui pour le fixer des yeux. « Tu es loin d’être le fils de fermier à la Garrison Keillor[13] que tu parais être, pas vrai ? murmura-t-elle. Très, très loin. »
Il haussa les épaules. « Pourquoi un fils de fermier n’aurait-il pas le droit d’aimer Bach autant que le steak-frites ? »
209 av. J.C.
À six kilomètres environ au nord-est de Bactres, une source jaillissait dans un bosquet de peupliers sur le flanc d’une colline. C’était depuis des temps immémoriaux un sanctuaire dédié au dieu des eaux souterraines. Les paysans y déposaient des offrandes dans l’espoir d’être protégés des tremblements de terre, de la sécheresse et des épizooties. Lorsque Théonis avait financé la réfection de l’autel, qu’un prêtre de Poséidon officiant dans la cité venait entretenir à intervalles réguliers, personne n’avait élevé d’objection. Les gens s’étaient contentés de confondre les deux déités, continuant le plus souvent à utiliser l’appellation traditionnelle, et s’étaient félicités de bénéficier d’une protection renforcée pour leurs troupeaux.
Everard aperçut les arbres avant de voir le temple. Leurs frondaisons émettaient un éclat argenté dans l’air matinal. Ils entouraient un mur d’enceinte s’ouvrant sur une porte dépourvue de battant. L’aire ainsi définie constituait le temenos, la terre consacrée. D’innombrables générations de pieds avaient foulé le sentier qui y conduisait.
Aux alentours s’étendaient des champs piétines parmi lesquels on apercevait des fermes abandonnées, tantôt intactes, tantôt réduites à l’état de ruines calcinées. Les envahisseurs ne s’étaient pas livrés à un pillage systématique, pas plus qu’ils n’avaient attaqué les hameaux trop proches de la ville. Cela ne tarderait pas.
Leur campement, situé trois kilomètres plus au sud, se présentait comme un alignement de tentes flanquant un remblai. Les couleurs vives du pavillon royal contrastaient avec le cuir marron dont se contentaient les hommes de troupe. Fanions et oriflammes claquaient au vent. Le soleil faisait luire les armes des sentinelles. Des plumets de fumée montaient des feux de camp. Une sourde rumeur parvenait aux oreilles d’Everard, mélange de bruits de pas, de cris, de hennissements et de claquements métalliques. Au loin, des escouades d’éclaireurs à cheval soulevaient des nuages de poussière.
Personne ne l’avait attaqué, mais il avait pris soin de ne pas se faire repérer. Des soldats syriens tombant sur lui par hasard n’auraient pas hésité à le tuer ; il était encore trop tôt pour qu’ils capturent des esclaves. Heureusement, ils hésiteraient à déchaîner la colère de Poséidon – d’autant plus que Polydore, l’aide de camp de leur roi, leur avait donné des consignes en ce sens. Le Patrouilleur poussa un soupir de soulagement en entrant dans le bosquet. Le simple fait de se retrouver à l’ombre était une bénédiction.
Ce qui n’éclaircissait en rien son humeur.
Le temple occupait la quasi-totalité de la cour, bien qu’il ne fut guère plus grand que l’autel qui l’avait précédé. Trois marches conduisaient à un portique soutenu par quatre colonnes de style corinthien, qui ombrageaient une façade sans fenêtres. Les colonnes étaient en pierre – sans doute un simple placage – et le toit en tuiles rouges. Le reste de l’édifice consistait en des murs de briques blanches. Nul ne s’attendait à du somptueux dans un temple aussi modeste, dont la seule utilité, aux yeux de Raor, était de servir de lieu de rendez-vous pour Draganizu et Buleni.
Deux femmes étaient assises dans un coin du temenos. La plus jeune donnait le sein à un nourrisson. La plus âgée tenait dans ses mains un chapati à moitié mangé, qui constituait sans doute sa ration quotidienne. Elles étaient vêtues de haillons souillés et déchirés. En voyant apparaître Everard, elles se blottirent l’une contre l’autre, le visage déformé par la peur.
Un homme émergea de l’unique entrée du temple. Il était vêtu d’une tunique blanche, élimée mais propre. Le dos voûté par les ans, la bouche édentée, les yeux plissés, il pouvait être âgé de soixante ans ou de quarante. Avant l’avènement de la médecine scientifique, seuls les représentants des classes supérieures atteignaient un âge mûr sans perdre la santé. Dire que les intellectuels du XXe siècle considèrent la technologie comme déshumanisante, songea Everard.
Cet homme était cependant tout sauf sénile. « Réjouis-toi, ô étranger, si tu viens en paix, dit-il en grec. Sache que ce lieu est sacré et que les rois Antiochos et Euthydème, quoique en guerre, l’ont tous deux déclaré sanctuaire. »
Everard leva la main en signe de salut. « Je suis un pèlerin, révérend père, annonça-t-il.
— Hein ? Non, non, je ne suis pas un prêtre, rien qu’un humble gardien – Dolon, esclave de Nicomaque. » Selon toute évidence, il demeurait dans une hutte toute proche et passait la journée au temple. « Un pèlerin, dis-tu ? Comment as-tu entendu parler de notre petit naos ? Tu es sûr de ne pas t’être égaré ? » Il s’approcha, s’arrêta, plissa les yeux d’un air dubitatif. « Es-tu vraiment un pèlerin ? Nul ne doit entrer ici s’il est animé de pensées belliqueuses.
— Je ne suis pas un soldat. » La cape d’Everard dissimulait son épée, quand bien même la présence de celle-ci n’avait rien de surprenant. « J’ai parcouru un long chemin en quête du temple de Poséidon proche de la Cité du Cheval. »
13
Écrivain et chroniqueur radio américain, célèbre pour son émission A Prairie Home Companion, qui inspira à Robert Altman son ultime film, The Last Show. (N.d.T.)