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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Il fut réveillé une heure avant l’aube par des coups insistants frappés à la porte de sa cabine. C’était un Skandar, Skeen, du troisième quart.

— Venez vite, capitaine… l’herbe à dragon…

Même aux premiers reflets nacrés du jour nouveau l’ampleur du désastre était évidente. Durant toute la nuit, le Spurifon avait suivi sa route et l’herbe à dragon avait avancé, si bien que le navire se trouvait au cœur d’un enchevêtrement serré d’algues marines qui paraissait s’étendre jusqu’aux confins de l’univers. Le paysage qui se présentait aux yeux de Lavon tandis que les premières traînées vertes du matin teintaient le ciel paraissait sortir tout droit d’un rêve : un tapis uni et continu composé de milliards de fibres végétales enchevêtrées, dont la surface frémissait, se convulsait, palpitait et tremblait et dont les couleurs en perpétuel changement passaient par toute une gamme de tons profonds et agressifs. On pouvait voir çà et là les habitants de cet inextricable réseau courir, ramper, glisser, onduler, grimper et détaler. De l’impénétrable lacis d’algues s’élevait une odeur si pénétrante qu’elle semblait traverser directement les narines jusqu’au fond du crâne. On ne voyait nulle part d’eau libre. Le Spurifon était arrêté, encalminé, aussi immobile que s’il avait couvert durant la nuit quinze cents kilomètres par voie de terre jusqu’au cœur du désert de Suvrael.

Lavon tourna les yeux vers Vormecht – le second, si bougon et énervé toute la journée de la veille, arborait maintenant l’air calme de celui dont les craintes se voient justifiées –, puis vers le chef navigateur Galimoin dont la confiance débordante avait laissé place à une disposition d’esprit tendue et explosive que traduisaient clairement son regard dur et fixe et ses lèvres sévèrement pincées.

— J’ai fait stopper les machines, dit Vormecht. Nous aspirions de pleins barils d’herbe à dragon. Les rotors ont été complètement obstrués presque instantanément.

— Peut-on les désobstruer ? demanda Lavon.

— Nous sommes en train de le faire, répondit Vormecht. Mais dès que nous remettrons les machines en marche, nous allons aspirer des algues par toutes les ouïes.

Les sourcils froncés, Lavon se tourna vers Galimoin.

— Avez-vous réussi à évaluer la superficie de la masse d’algues ?

— Nous n’en voyons pas les limites, capitaine.

— Et avez-vous sondé sa profondeur ?

— C’est comme une pelouse. On ne peut pas faire traverser les plombs.

Lavon poussa un long soupir.

— Mettez immédiatement des canots à la mer. Nous devons étudier ce que nous affrontons. Vormecht, envoyez deux plongeurs pour découvrir jusqu’à quelle profondeur va la couche d’algues et si nous pouvons trouver un moyen de protéger nos entrées d’air. Et demandez à Joachil Noor de monter ici.

La petite biologiste apparut promptement, l’air las mais obstinément pleine d’entrain. Avant que Lavon ait pu dire un mot, elle annonça :

— J’ai passé toute la nuit à étudier les algues. Elles fixent les métaux, avec une forte concentration de rhénium et de vanadium dans…

— Avez-vous remarqué que nous sommes immobilisés ?

Cela parut la laisser indifférente.

— Je vois, dit-elle.

— Nous nous retrouvons comme dans les vieilles légendes où des navires sont pris dans des herbes impénétrables et sont abandonnés en mer. Nous sommes peut-être ici pour un bon moment.

— Cela nous donnera une chance d’étudier cet écosystème unique, capitaine.

— Pendant le reste de notre vie, peut-être.

— Croyez-vous ? demanda Joachil Noor, enfin alarmée.

— Je n’en sais rien. Mais je veux que vous changiez l’orientation de vos recherches, pour le moment. Trouvez-moi ce qui peut tuer ces herbes, à part l’exposition à l’air. Il nous faudra peut-être mener contre elles une guerre biologique si nous voulons un jour sortir d’ici. Je veux un produit chimique, une méthode, un procédé pour dégager nos rotors.

— Emparez-vous de deux dragons de mer, répondit immédiatement Joachil Noor, enchaînez-les à la proue, un de chaque côté, et laissez-les manger pour nous libérer.

— Réfléchissez-y plus sérieusement, fit Sinnabor Lavon sans sourire, et revenez plus tard me faire votre rapport.

Il regarda tandis que l’on mettait deux canots à la mer, chacun avec quatre membres de l’équipage. Lavon se prit à espérer, mais il n’y avait aucune chance : presque aussitôt, les pales forent bloquées et les marins durent se résoudre à prendre les avirons et à effectuer une lente et exténuante progression à travers les algues, s’arrêtant parfois pour repousser à coups de gourdins les intrépides crustacés géants qui grouillaient sur la surface du tapis d’algues. En un quart d’heure, les canots ne s’étaient pas éloignés du navire de plus d’une centaine de mètres. Entre-temps, deux plongeurs, un Hjort et un humain, munis de masques, étaient descendus, taillant des ouvertures dans l’herbe à dragon le long de la coque et disparaissant dans les profondeurs. Au bout d’une demi-heure, ils n’étaient pas remontés et Lavon s’adressa à son second.

— Vormecht, combien de temps des hommes peuvent-ils rester sous l’eau avec ces masques ?

— À peu près jusqu’à maintenant, capitaine. Peut-être un peu plus longtemps pour le Hjort, mais guère plus.

— C’est bien ce que je pensais.

— Nous n’allons certainement pas envoyer d’autres plongeurs à leur recherche, n’est-ce pas ?

— Certainement pas, fit sombrement Lavon. Croyez-vous que le submersible pourrait pénétrer dans les algues ?

— Probablement pas. J’en doute également. Mais nous allons devoir essayer. Demandez des volontaires.

Le Spurifon transportait un petit sous-marin qu’il utilisait pour ses recherches scientifiques. Il n’avait pas servi depuis des mois et quand il fut prêt à descendre, plus d’une heure s’était écoulée ; le sort des deux plongeurs ne faisait plus de doute. Et Lavon sentit la conscience de leur mort peser sur son esprit comme une chape de métal glacé. Il n’avait jamais vu quelqu’un mourir, sauf d’extrême vieillesse, et il lui était difficile de comprendre l’étrangeté de la mortalité accidentelle, presque autant que de savoir qu’il était responsable de ce qui s’était passé.

Trois volontaires montèrent dans le sous-marin qui fut hissé par-dessus bord à l’aide d’un treuil. Il reposa un moment à la surface de l’eau, puis ses occupants firent sortir les pinces escamotables dont il était équipé et, comme un gros crabe luisant, il commença à s’enfoncer en creusant. Ce fut long, car l’herbe à dragon adhérait étroitement à lui et reconstituait son tissu végétal presque aussi vite que les pinces le déchiraient. Mais peu à peu, le petit bâtiment cessa d’être visible.

Galimoin hurlait quelque chose dans un porte-voix sur un autre pont. Lavon leva les yeux et vit les deux canots qu’il avait fait mettre à la mer aux prises avec les algues à quelque huit cent mètres du navire. C’était maintenant le milieu de la matinée et, avec l’éclat aveuglant de la lumière, il était difficile de dire dans quelle direction ils allaient, mais ils semblaient être en train de revenir.

Seul et silencieux, Lavon attendait sur la passerelle. Nul n’osait s’approcher de lui. Il tenait les yeux fixés sur le tapis flottant d’herbe à dragon, soulevé çà et là par d’étranges et effrayants organismes, et songeait aux deux noyés, aux autres dans le submersible, à ceux qui étaient dans les canots et à ceux qui étaient restés en sécurité à bord du Spurifon, tous grotesquement empêtrés dans cette situation critique. Comme il eût été facile d’éviter cela, se dit-il ; et comme c’est facile d’avoir de telles pensées. Et vain.

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