La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Chez Padovani, Mathé était désappointé. Jamais il n’y avait eu aussi peu d’argent dans le chapeau, un comédien soutenait qu’il existait une relation de cause à effet entre le montant de la recette et la satisfaction des spectateurs.
– Je n’avais jamais vu une salle aussi heureuse, affirma Joseph.
– Des radins, oui. Désormais, on fera payer l’entrée.
Maurice leva son verre, porta un toast à leur amitié retrouvée.
– Vous vous étiez disputés ? demanda Mathé.
– Oh, des bêtises, répondit Nelly.
– On ne laissera plus la politique nous séparer, poursuivit Maurice. On n’en parlera plus. Nous avons mille sujets de conversation agréables. Celui ou celle qui abordera une discussion polémique sera sanctionné. Il offrira le cinéma à tout le monde. Et, pour le plaisir, je vous invite demain à voir Seuls les anges ont des ailes au Majestic, il paraît que c’est un excellent film américain avec Cary Grant.
– Pourquoi on n’irait pas plutôt au Trianon ? On y passe Quai des brumes, demanda Nelly.
– J’ai déjà réservé quatre places.
Christine détestait les films qui faisaient l’apologie de la violence virile et n’appréciait pas qu’on choisisse le programme pour elle. Maurice avait beau promettre qu’elles ne s’ennuieraient pas une seconde tellement il y avait d’action avec les avions et de suspense avec les aviateurs, ce ne serait pas de la guimauve pleurnicharde comme avec Carné et après il offrirait les glaces, elles décidèrent d’aller seules au Trianon, aimant à l’avance l’histoire d’amour de ce déserteur désenchanté et de cette fille perdue.
– Vous n’allez pas me laisser les billets sur les bras. Ils ne les reprennent pas.
– On ne va pas se disputer pour un film quand on fête notre réconciliation, plaida Joseph. On ira la semaine prochaine. Ils vont le jouer longtemps.
Joseph alla jusqu’au bar, se pencha à l’oreille de Padovani. Ce dernier fit oui de la tête, chercha un 78-tours dans son immense collection, disparut derrière la cloison et retentirent les premières notes de Volver. Joseph retourna à la table, tendit la main à Christine qui le suivit sans hésiter. Il dansa en fermant les yeux, elle les ferma à son tour. Ils glissaient sur la piste, emportés par la musique de Gardel, tournoyant lentement au milieu des autres couples. Elle dansa vraiment bien, il sentit son corps qui frémissait, elle se laissa aller mais pas trop. Et sa main sur son cou, elle le caressa, non, elle était juste posée contre sa peau. Et sa jambe contre la sienne…
À la fin, les danseurs applaudirent.
– J’adore cette chanson, dit-il.
– Elle est vraiment émouvante.
– C’est parce que Gardel chante pour nous. À Prague, j’avais tous ses disques.
Padovani enchaîna avec El día que me quieras, un tango sublime du chanteur argentin. Joseph s’apprêtait à proposer à Christine de poursuivre quand elle lui tourna le dos.
– Tu m’invites ? demanda Christine à Maurice.
– Oh, écoute, je suis fatigué. Je dois me lever à l’aube. Je vais rentrer.
Il fit un signe de la main. La serveuse arriva avec son carnet.
– C’est pour moi l’addition, Michèle.
– Tu ne vas pas recommencer, lança Christine.
– J’avais dit que je vous invitais.
– À qui ? Pas à moi. On fait comme d’habitude. Chacun paie sa part.
– Non, ça me fait plaisir.
– Pas question. Je suis assez grande pour payer mon repas, j’en ai marre de ta condescendance.
– De quoi tu parles ?
Christine attrapa son sac à main, fouilla dedans deux secondes avant de le jeter sur la table.
– Nelly, prête-moi un peu d’argent.
Nelly fouilla dans son porte-monnaie, sortit deux billets de dix francs et de la monnaie.
– Je ne suis pas très riche, c’est tout ce qui me reste.
– On ne va pas faire de salamalecs pour un malheureux repas, reprit Maurice.
– Je ne demande pas la charité. Je te l’ai dit : tu ne m’achèteras pas.
– Je peux t’avancer les cachets de la prochaine tournée, proposa Mathé.
– Je te dois déjà deux mois de représentations.
– Voilà ma contribution, intervint Joseph en portant la main à son portefeuille.
– Je ne veux pas d’argent d’un militariste !
Les amendes à répétition et celle, énorme, du tribunal, avaient ruiné Christine. Sa mère, avec qui elle était en froid sans qu’on sache pourquoi, lui avait adressé un mandat télégraphique depuis Saint-Étienne en lui précisant que c’était le dernier ; la moindre des choses quand on réclamait de l’aide, c’était de remercier et de souhaiter une bonne année aux gens qu’on aurait dû aimer. Grâce à une amie de Mathé, Christine donnait l’après-midi des cours de théâtre, un travail agréable et mal payé, et jouait des pièces radiophoniques, ces compléments de revenus lui permettant à peine de survivre. Elle avait réussi à obtenir une ardoise au restaurant Le Marseillais qui pourtant ne faisait jamais crédit à personne, Padovani continuait à l’aider malgré les gros yeux de la mère Padovani qui, ce soir-là, ne put se retenir :
– Ma petite Christine, je suis désolée de te le dire, quand on n’a pas les moyens de se payer le restaurant, on mange chez soi.
– Oh, le patron, c’est moi ici ! Tu peux venir quand tu veux, ma belle.
– Je ne suis pas ta belle !
Elle partit en claquant la porte, suivie par Maurice. Padovani était sidéré. La patronne triomphait :
– Tu peux dire adieu à ta note.
Peu après, un tableau joliment décoré fit son apparition au-dessus du comptoir. Personne n’y prêta attention. À chaque fois qu’un client venait demander un bref délai – « Tu me connais » – au père Padovani, il le renvoyait vers son épouse, elle désignait le cadre et le solliciteur apprenait avec consternation que les mauvais payeurs avaient lâchement assassiné le crédit.
Pour pallier cette fâcheuse situation, l’alternance fut décidée à l’unanimité, les garçons inviteraient les filles à dîner chez eux et prépareraient le dîner une fois sur deux. L’heure du repas variait, s’il y avait représentation c’était tardif. Plus question de dépenser l’argent qu’on n’avait pas dans des restaurants, certes sympathiques, mais désormais plus dans les moyens de Christine, on ne pouvait pas la laisser seule. Il y eut une réflexion désabusée de Nelly sur l’abus des spaghettis, omelettes et riz à la sauce tomate dans la cuisine masculine ; une autre, cynique, sur les talents culinaires des femmes d’aujourd’hui, mais l’important, n’était-ce pas d’être ensemble ?
Chez eux, il n’y avait pas, bien sûr, l’ambiance des restaurants qu’ils fréquentaient, pas les rires, les blagues idiotes, pas les amis, les copains qu’on revoit après une longue absence et vous racontent leur vie comme on comble un fossé. Ils n’étaient que quatre, avec des silences tapis, des sujets à ne pas aborder si on ne voulait pas se fâcher. Maurice avait un poste radio à galène qui captait les ondes à l’autre bout du monde (à La Nouvelle-Orléans, affirmait-il). Ils s’asseyaient en rond, écoutaient des jazz inconnus et des solos de clarinette qui les bouleversaient. Joseph acheta un phonographe-valise Gramophone avec arrêt automatique et une douzaine de 78-tours de Gardel.
Comment avait-il pu attendre si longtemps pour le retrouver ?
Les filles avaient droit à des concerts réguliers mais le trouvaient sucre d’orge à la fin. Il leur proposait de danser, était prêt à déménager la table, les fauteuils, il y renonça, son phono n’était pas assez puissant et puis c’était ridicule de prendre son coin-salle à manger pour un dancing.
Certains soirs, chacun restait avec sa chacune.
Il y avait une grande différence entre Nelly et Christine. L’une acceptait avec plaisir qu’on l’invite, l’autre pas.