tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
En vérité, Mlle Fromont était une femme de haute taille, grasse et rubiconde, avec un buste gonflé à bloc et un arrière-train rebondi. Une moustache follette égayait sa lèvre supérieure. Quelques poils bouclés ornaient son triple menton. Son regard était dur, sa respiration sifflante. Elle venait de Suisse et se parfumait à la bergamote. Elle disait que la Russie ne valait rien, que les Russes étaient incultes et malpropres, et que seuls des malheurs de famille l’avaient contrainte à quitter son lac et ses glaciers. Depuis deux ans, Serge était passé des mains de la nounou à celles de la gouvernante. Mlle Fromont lui apprenait le français et les bonnes manières. Quand elle était contente de lui, elle lui chantait, d’une voix enrouée et forte, les chansons de son pays :
Saluts, glaciers, subli-mes,
Vous qui montez aux cieux,
Nous gravissons vos ci-mes,
Avec un cœur joyeux…
En cas d’insubordination ou de paresse, elle le traitait de « petit moujik » et lui pinçait l’oreille avec une vigueur virile. Serge détestait cette créature hommasse. Dans ses prières, il demandait secrètement qu’elle devînt aveugle, ou qu’elle mourût, ou qu’elle se mariât. En ce moment même, tandis que Mlle Fromont ramassait les restes du train mécanique épars sur le tapis, il souhaitait qu’elle fît un faux pas et se tordît la cheville. Mais, malgré sa corpulence, Mlle Fromont se baissait et se relevait avec agilité.
— La prochaine fois, vous rangerez votre train vous-même, dit-elle. Sinon, vous me copierez autant de lignes qu’il y aura de wagons sur le tapis.
— Bien, mademoiselle, dit Serge d’une voix indifférente.
Et il ajouta, pour lui-même, en serrant les dents :
— Diablesse.
— Vous dites ?
— Rien.
— Rien qui ?
— Rien, mademoiselle.
Des pas se rapprochaient dans le couloir. La porte de la pièce voisine s’ouvrit en grinçant un peu. Les parents de Serge allaient border son petit frère Boris, âgé de deux ans, qui couchait dans la même chambre que la nounou. Puis, ils passeraient le voir, lui, comme chaque soir, et sa mère lui donnerait un bonbon vert, enveloppé dans du papier transparent. C’était la règle. Serge retenait sa respiration, attentif à surveiller les moindres rumeurs de la maison. Il entendit le chuchotement confondu de deux voix, celle de sa mère, celle de son père, un bruit de baisers, des soupirs, le balbutiement monotone de la nounou, Marfa Antipovna.
— Ils viennent, ils viennent ! dit-il gaiement.
— Vous n’êtes plus un bébé, dit Mlle Fromont en plissant avec mépris ses lèvres duvetées. C’est bon pour Boris d’attendre avec impatience le baiser du soir et le bonbon. Dans mon pays…
Mais, déjà la porte s’ouvrait avec lenteur, et Serge se dressait, le visage radieux, dans son lit. Michel et Tania franchirent le seuil, sur la pointe des pieds.
— Ne craignez rien, leur dit Mlle Fromont, il ne dort pas encore.
Une autre silhouette apparut dans l’encadrement de la porte.
— Serge, dit Tania, ton oncle Nicolas voudrait te dire bonsoir.
Serge ne connaissait guère cet oncle Nicolas, dont ses parents parlaient souvent entre eux, avec des mines attristées. Il ne se rappelait même pas l’avoir vu dans sa lointaine enfance. Il regarda venir sur lui un long monsieur, très maigre, avec un menton mal rasé et des yeux noirs, brillants. L’oncle Nicolas posa une main chaude sur le poignet de Serge, le contempla longuement et dit :
— Quel joli garçon !
Serge se sentit rougir. Il n’aimait pas recevoir des compliments en public, comme une fille. D’un mouvement brusque, il détourna la tête et la fourra dans son oreiller.
— Il est sauvage, dit l’oncle Nicolas.
— Ne m’en parlez pas, monsieur, dit Mlle Fromont. C’est un vrai diable. Il me donne bien du mal.
Serge détesta l’oncle Nicolas et Mlle Fromont. Il pensa même faire un coup d’éclat, et refuser le bonbon vert et le baiser du soir. Mais, lorsque sa mère se pencha sur lui, il renonça facilement à se mettre en colère. Elle était la plus jolie et la plus parfumée des dames. Quand sa main douce lui effleurait le front, il avait l’impression de devenir meilleur.
— Dors bien, mon chéri, dit Tania en baisant son fils sur les deux joues.
Puis, elle le signa de ses doigts aériens et déposa un bonbon vert sur la couverture.
Michel consulta sa montre :
— Il faut que je parte. Vous serez là à mon retour, Nicolas ?
— Peut-être.
Serge ferma les yeux. La moustache drue de son père vint lui chatouiller les tempes. L’oncle Nicolas serra la main de l’enfant. Et tous les grands quittèrent la pièce pour des besognes nocturnes et mystérieuses.
Mlle Fromont éteignit la lampe de chevet et sortit à son tour. Seule la flamme de la veilleuse palpitait, dans son gobelet de verre rose, devant la planche dorée et noire de l’icône. Derrière la cloison, Serge entendit gémir le lit de la nounou. Le jour, il était fier d’avoir six ans et demi et de vivre seul, « comme un étudiant ». Mais, la nuit, il regrettait humblement la chambre de son enfance, quiète et chaude, avec le grand coffre de Marfa Antipovna dans un coin, les innombrables images saintes au mur, et la couchette de la nounou, que masquait un petit paravent. Il enviait Boris, qui, s’il s’éveillait après un cauchemar, pouvait appeler la servante et lui demander de chanter une chanson ou de raconter une histoire de nains et de fées. À évoquer tant de douceurs, Serge éprouvait le désir étrange de se recroqueviller et de pleurer en silence. Il avait l’impression qu’un morceau de sucre fondait au milieu de son corps. Pourtant, il rudoya ce désir de tendresse, indigne d’un garçon. Quand il tombait dans la cour, il s’astreignait toujours à refouler ses plaintes. Parfois même, il songeait à fuir en Amérique pour chercher de l’or et faire le trafic des fourrures.
La porte d’entrée claqua, ébranlant toute la maison. Serge pensa que son père venait de sortir. Sa mère et l’oncle Nicolas devaient être assis au boudoir et boire du café avec des liqueurs. Puis, Serge imagina la silhouette de Mlle Fromont en chemise de nuit. Cette vision le fit pouffer de rire. Un poing furieux tapa contre la cloison. La voix de la nounou cria :
— Veux-tu rester calme, petit vaurien ! Sinon, pauvre frérot ne dormira pas, et demain, on dira : c’est la faute de Marfa Antipovna…
— Tais-toi, tu m’embêtes, dit Serge. Demain, je découperai des festons dans ta jupe.
Cette menace avait le don d’exaspérer la nounou. Elle grogna encore des imprécations. Puis, ce fut le silence. Serge glissa le bonbon vert dans sa bouche, se tourna vers le mur et le sommeil le recouvrit instantanément.
— Je suis désolée que Michel ait été obligé de sortir ce soir, dit Tania en versant le café dans de fines tasses bleues. Il est trop occupé, ces derniers temps. Ses affaires… Je le vois à peine…
— Il travaille beaucoup ? demanda Nicolas.
— Énormément. Les Comptoirs Danoff ont pris une expansion inespérée. Et puis, il finance le chemin de fer d’Armavir à Touapse. Une grosse entreprise.
Elle marqua un temps, et ajouta d’un air détaché :
— Il est président du Conseil d’administration, tu sais ?
— Ah ! oui ? dit Nicolas avec une indifférence qui choqua la jeune femme.
— Oui, il a eu des entrevues avec des ministres : Kokovtzeff, Sazonoff… Stolypine lui était très dévoué. Pauvre Stolypine ! C’est affreux ! Mourir comme ça, en plein effort, tué par quelque voyou à la solde de l’étranger. Il y a plus d’un an de ça, et, cependant, je ne peux m’en remettre encore…