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Vipère au poing

Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:

« Vipère au poing », c'est le combat impitoyable livré par Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon, et ses frères, à leur mère, une femme odieuse, qu'ils ont surnommé Folcoche.
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
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De quoi s'agissait-il, au fond ? D'atteindre Folcoche. De l'atteindre en ceux-là mêmes qui semblaient lui fournir le meilleur de ses arguments. On a généralement la foi de sa mère. Pour nous, qui la détestions, l'impiété devenait un corollaire de la révolte. Dans nos consciences d'enfants, nous réalisions instinctivement le même processus qui a fait des républicains, durant plus d'un siècle, des anticléricaux acharnés, parce que la royauté était essentiellement chrétienne. Aujourd'hui encore, lorsque je m'interroge sur une antipathie irraisonnée, je ne suis généralement pas long à découvrir qu'elle est motivée par le contrecourant d'une sympathie de ma mère, à jamais devenue pour moi le critère du refus. Aujourd'hui encore, lorsque j'aperçois sur un flacon pharmaceutique la mention « poison » ou « réservé à l'usage externe », une sorte d'intérêt rétrospectif aiguise mon regard et je songe, sans autre remords que celui d'un mauvais choix, à notre première tentative d'assassinat.

Car nous en étions là.

Peut-être n'y eussions-nous jamais pensé si Folcoche ne nous avait elle-même aiguillés sur cette voie. Folcoche… et la raie. Un ignoble morceau de raie, acheté au rabais sans doute à la poissonnerie de Segré et qui puait l'ammoniaque. Papa était absent pour deux jours. Madame mère s'était fait servir deux œufs sur le plat. B VII eut droit, comme nous-mêmes, à cette chose flasque, nageant dans une sauce blanche grumeleuse. Qui n'est pas avec moi est contre moi : le Traquet n'était plus ménagé. Comme nous hésitions, Folcoche éclata :

— Alors, quoi ! La raie ne plaît pas à messieurs mes fils ? Il vous faut des soles panées pour vos vendredis ?

— Je crois qu'elle est avancée, fit Cropette.

— Suffit ! glapit Folcoche, cette raie est excellente. Si vous ne la mangez pas, vous aurez de mes nouvelles. Je ne vous empoisonne pas comme vous empoisonnez les chevaux, moi !

Tiens ! Tiens ! Cette vieille histoire revenait sur le tapis. La raie fut mangée, sauf par B VII qui en laissa les trois quarts sur le bord de son assiette. Folcoche le fusilla de la prunelle et, sitôt les grâces dites, rentra dans sa chambre, tandis que Cropette allait vomir son déjeuner sur un rosier du Bengale. Je ne sais trop comment le mot « belladone » fut prononcé. Mais, cinq minutes après que Fine eut achevé d'enlever le couvert, nous nous retrouvâmes tous les trois devant l'armoire de cerisier. Là, sur la quatrième planche, trônait la fiole de belladone, dont Mme Rezeau prenait vingt gouttes à chaque repas, depuis ses fameuses crises de foie.

— Cent gouttes doivent suffire, fis-je tout bas.

— Ah ! nous empoisonnons les chevaux ?… Eh bien, voilà, en effet, de quoi tuer un cheval ! ricanait Frédie.

Cropette était blanc comme une mariée (à jamais compromis, le frère !). J'avais préparé un flacon. Je comptai — c'est long ! — je comptai cent gouttes et rétablis le niveau avec la même quantité d'eau.

— Mais l'autopsie révélera l'empoisonnement ! murmurait le benjamin.

— Penses-tu ! Il n'y aura pas d'autopsie. Au pis aller, on croira qu'elle a forcé la dose.

— Mais comment vas-tu lui faire avaler ça ?

— Demain matin, dans son café noir. Frédie occupera Fine quelques secondes et détournera son attention, tandis que je viderai le flacon dans la tasse.

Tout se passa correctement. Mais, hélas ! nous n'avions pas prévu une chose : entraînée par une absorption massive de cette drogue, Folcoche était littéralement mithridatisée. Cet excès de belladone lui flanqua seulement une mémorable colique. Dans la salle d'études, nous attendions des événements tragiques. Rien ne se produisit. Rien, sauf le grincement mélancolique de la porte de la tourelle, dix fois ouverte et refermée. Frédie, envoyé en exploration, découvrit que le papier de soie réservé à notre mère avait notablement diminué. (Nous n'avions droit, nous, qu'au papier journal fourni par La Croix, après que Fine eut découpé aux ciseaux le coin gauche de ce pieux quotidien, où est imprimée la désolante image du calvaire. On ne peut décemment se torcher avec un tel emblème.) La mégère descendit pour le déjeuner, grignota trois feuilles de salade et remonta se coucher sans une plainte.

— Nous aurions dû employer le cyanure de potassium des insectes, déclara Ferdinand.

— Impossible. Le cyanure laisse des traces caractéristiques, rétorqua Cropette, affolé.

— Ne vous en faites donc pas ! Nous la repincerons. Un accident est vite arrivé, fis-je, en guise de conclusion.

Durant plusieurs semaines, je me torturai l'imagination. J'avais beau dire, ce n'était pas si facile que cela. Je ne m'interrogeais pas sur l'énormité du crime, aussi naturel à mes yeux que la destruction des taupes ou la noyade d'un rat. Mais, hormis le poison, cette arme des faibles, que l'existence des laboratoires modernes de toxicologie rend si aléatoire maintenant, quelle occasion pourrais-je saisir ou provoquer qui pût faire croire à la mort naturelle ?… Pas si facile que cela, je vous le répète. Les assassins ou les apprentis assassins qui me lisent me comprendront certainement.

L'occasion… enfin ! l'occasion me fut fournie lors d'une randonnée en bateau sur l'Ommée. Un dimanche après-midi, nous avions, mes frères et moi, résolu de remonter la rivière jusqu'au barrage d'amont situé à plus de deux kilomètres. En principe, nous n'avions pas le droit de pousser si loin, mais l'attrait de l'expédition l'emporta sur toute autre considération. Il faut vous dire que l'Ommée, dès qu'elle sort du parc, où elle a été artificiellement élargie, se resserre sous un dôme de ronces et de branches enchevêtrées. Pour compléter cette illusion, chère à des cœurs de quinze ans, l'Amazonie (c'est ainsi que nous appelions ce coin sauvage) est plus ou moins barrée par des troncs d'arbres en dérive, qui se fichent dans la vase des tournants, et c'est une passionnante aventure que de les franchir en hissant la barque à force de bras.

L'exploration marcha d'abord fort bien. Il faisait « un temps de caille ». Les martins-pêcheurs, lancés comme des flèches de saphir, arrivaient dans leurs trous des berges avec une si surprenante précision qu'on eût dit un exercice de bilboquet. Un de leurs nids me parut accessible, et, durant une demi-heure, je m'acharnai à creuser. Enfin je saisis la mère, bloquée sur ses œufs au fond du cul-de-sac terminal.

— Étouffe-la, proposa Frédie.

On n'étouffe que les serpents, ou les pigeonneaux, ou encore les perdrix blessées. Je choisis une épingle parmi celles qui se trouvaient piquées sous le revers de mon veston et, lentement, je l'enfonçai sous l'aile de l'oiseau. Je ne trouvai pas le cœur du premier coup et je dus la plonger à plusieurs reprises sous la plume chaude. Cropette se détourna, cette fille ! Enfin le martin-pêcheur, qui ne saisirait plus d'ablettes en rasant l'eau, consentit à mourir. Je le mis dans ma poche. Sans doute le naturaliserais-je, comme m'avait appris mon père. (On fend la peau du ventre, on dégage les quatre membres, on les coupe aux ciseaux courbes, on les retire, on saupoudre la dépouille d'alun anhydre chipé dans le grenier à inspectes et on conserve ce trophée jusqu'à ce que les vers s'y mettent.)

J'avais à peine consommé ce petit crime, pour m'entraîner à mieux, lorsque retentirent les appels bien connus de Folcoche lancée sur le sentier de la guerre.

— Les enfants ! Les enfants ! Où êtes-vous ?

— Manquait plus que ça, nom de Dieu ! jura Frédie qui trouvait l'expression masculine.

— Qu'est-ce qu'on va encore prendre ! gémit Cropette.

Nous redescendîmes à vive allure. Mais, à la passerelle (terminus autorisé), Folcoche nous attendait. Elle cria de loin :

— Débarquez immédiatement et rentrez à la maison.

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