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Vipère au poing

Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:

« Vipère au poing », c'est le combat impitoyable livré par Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon, et ses frères, à leur mère, une femme odieuse, qu'ils ont surnommé Folcoche.
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
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Le compartiment est à moitié vide. Trois personnes seulement occupent la banquette, en face de moi. Il s'agit d'une famille nombreuse, le père, anodin, défini par son pantalon râpé, la mère, dont les cheveux sont fourchus, la fille, qui a mon âge et qui est toute en cils baissés. Ces gens-là s'accablent de mots fades, de « ma petite mère », de « ma chérie », de baisers dans le cou. La petite refuse un sandwich au jambon, puis un morceau de rosbif froid. Mijaurée ! Elle m'est antipathique malgré son chandail, tricoté par elle-même — les points sont inégaux et trahissent une main inexpérimentée — et percé par deux tout jeunes seins, qui, eux non plus, ne sont pas désagréables à regarder. Ils me font penser à ceux de la petite Bertine Barbelivien ou encore à ceux de Madeleine, de La Vergeraie, qui sont tout de même un peu plus gros déjà et qui sautent sous leurs corsages. Je toucherais bien, si c'était possible. Je ne sais pourquoi, mais j'ai envie de toucher ceux-ci par curiosité, vous savez, pour voir comment c'est fait, si ça résiste, comment c'est attaché. Attaché comme une joue sur un visage ou comme une pomme sur un pommier ? A la réflexion, je pense que cela tient des deux. Et, réflexion refaite, elle m'agace vraiment, cette petite que je ne peux pas m'empêcher de regarder, comme si elle avait quelque chose d'extraordinaire que je découvrirais aujourd'hui seulement. Elle m'agace, avec ses cils baissés, qu'elle relève par instants, laissant échapper un regard prompt, comme une ablette qui se faufile entre les roseaux. Je me lève et je vais me camper dans le couloir, face à la Beauce, qui défile maintenant devant moi, qui se déroule comme une toile de Jouy jaune paille, imprimée de nielles et de coquelicots. Mais, lorsque Marie-Thérèse — c'est sa mère qui vient de l'appeler ainsi — descendra du train, à Chartres, je serai ravi de m'effacer pour la laisser passer, de m'effacer si mal qu'elle me frôlera de tout son corps et que je pourrai situer exactement l'endroit où se trouve la boucle de sa jarretelle, qui tient son bas de fil sous la jupe plissée.

Voilà, elle est partie, cette fille, et j'arpente le couloir. Il y en a d'autres, mais elles sont trop jeunes ou trop vieilles. On n'a pas envie de mordre dedans. Laissons cela. L'amour, comme dit Frédie, si c'est la même chose que l'amour de Dieu dont on nous rabâche les oreilles depuis des années, ça ne doit être encore qu'une fichue blague. Je rate l'échappée sur la pièce d'eau des Suisses. Zut ! On m'avait parlé bien des fois de cet endroit, où tous les voyageurs mettent le nez à la portière. Le spectacle, pour moi ahurissant, de la banlieue vient me dédommager. Quel horticulteur a réalisé ce semis à la volée de toutes les variétés de villas ? J'ai de solides préjugés esthétiques, et la plupart de ces maisonnettes ne me semblent dignes que d'épiciers en retraite. Entrer de plain-pied dans l'intimité de la lessive qui sèche ou du clapier me choque profondément. N'a-t-on pas appris aux Parisiens à dissimuler les « communs » derrière quelque haie de lauriers ? J'ignore encore que la prodigalité de l'espace est le premier des luxes bourgeois et que le prix du mètre carré de terre craonnaise autorise des ceintures vertes, que ne peut s'offrir la « ceinture rouge ».

Montparnasse, enfin ! Je saute du train. La foule me pousse jusqu'au tourniquet. Je me retrouve glorieusement seul et bon premier de ma génération sur le pavé de la capitale, mais je commence à n'être plus aussi sûr de moi et à m'interroger sur la chaleur de l'accueil que vont me faire les Pluvignec, ces inconnus. Et, d'abord, comment va-t-on à Auteuil ? Par le métro, évidemment, ne serait-ce que pour découvrir ce curieux moyen de locomotion souterraine. Mais par quelle ligne ? Je me renseigne, j'erre un peu dans un dédale de couloirs blancs comme une crémerie, je me renseigne encore. Le poinçonneur de billets penche sur mon embarras une sollicitude qui empeste l'ail.

— Tu prends la direction Étoile, tu changes à Trocadéro, tu reprends la direction Porte-d'Auteuil, tu descends à Michel-Ange-Auteuil… Mais pas à Michel-Ange-Molitor, fais attention !

Ce tutoiement est déplacé, mais nous devons avoir beaucoup d'indulgence envers la bonne volonté des petites gens. C'est une tradition familiale, qui, assure M. Rezeau, a fait notre popularité dans le Craonnais. Je lâche un « merci, mon brave ! » tellement juste de ton que l'employé du métropolitain en reste médusé, tandis que je monte dans le premier wagon de la rame qui vient de s'avancer tout exprès pour moi. La fermeture automatique me surprend et coince un pan de ma pèlerine. Comme j'ignore le maniement de la fermeture, j'attends dignement que quelqu'un monte pour me libérer.

Enfin, vers cinq heures, j'arrive, rue Poussin, devant l'immeuble qu'habite ce couple politique et mondain, dont je descends, par l'intermédiaire, hélas ! de Folcoche. Je fais les cent pas, j'hésite. Une concierge distinguée, qui n'a rien de la pipelette d'arrondissement populaire, sort de sa loge, pardon ! sort du bureau de l'immeuble et m'interviewe.

— Monsieur cherche quelqu'un ?

— A quel étage habite M. Pluvignec ?

— M. le sénateur ? C'est au premier.

— Gauche ou droite ?

— Face. Dans cet immeuble, précise-t-elle fièrement, il n'y a qu'un appartement par étage. Mais je dois vous prévenir qu'à cette heure-ci M. le sénateur n'est pas encore rentré du Luxembourg.

— Et grand-mère ?

Stupéfaction visible de la concierge, qui jauge mon costume et ne semble pas l'apprécier. Je m'aperçois alors qu'elle est rousse.

— Mais… Madame vous attend ? Et rectifiant, car on ne sait jamais :

— Madame attend Monsieur ?

— Pas le moins du monde. Je me suis sauvé de la maison.

Raidissement de la rousse, qui me laisse entrer dans son bureau, ciré comme ne le fut jamais le salon de La Belle Angerie. Elle me fait asseoir et annonce :

— Je vais aller prévenir Mme Pluvignec. Madame est cardiaque, et toute émotion doit lui être évitée.

Dix minutes se passent. Enfin la concierge revient, flanquée d'un valet de chambre en gilet rayé et d'une soubrette en diadème de dentelle. Ces gens me considèrent avec une respectueuse inquiétude. Paraît un quatrième personnage, qui porte avantageusement l'habit. Je me lève.

— Que Monsieur reste assis. Je suis le maître d'hôtel de M. le sénateur. Monsieur est donc ?…

— Jean Rezeau, le petit-fils de M. Pluvignec. Cette débauche de « monsieur » commence à m'agacer. Je me rassieds. Tout mal habillé que je sois, j'en ai le droit, j'en ai le devoir. Cet homme en habit n'est qu'un larbin de première classe. Il fait voir en parlant ses canines trop longues, comme s'il voulait percer à mesure les ampoules de son style. Il faut qu'il sache bien que, nous autres, les Rezeau désargentés, nous sommes d'une classe au moins égale à celle de ces riches Pluvignec.

— Comment vous appelez-vous, mon ami ?

— Félicien Darcoulle, pour servir Monsieur.

La déférence de son dos s'accentue. Il a compris. Je chasse de race.

— Eh bien, Félicien, je suis victime d'une injustice et je refuse une punition qui blesse ma dignité. Je suis donc venu demander l'arbitrage de M. le sénateur, chef de la famille.

C'est faux. Le grand-père Pluvignec n'est, à aucun titre, le chef de famille. Je n'avais pas l'intention de le proclamer tel jusqu'à cette toute dernière minute où cette formule diplomatique m'est tombée de la bouche. Mes quatre vis-à-vis se consultent une fois de plus du regard. Je ne suis, évidemment, ni fou ni contagieux. Elle est gentille, la femme de chambre ; elle aussi a de beaux seins. Finalement, tout le monde remonte, sauf la concierge qui, maintenant, ne se résout pas à s'asseoir en ma présence et me parle très soigneusement à la troisième personne. Fichtre ! ces Pluvignec ont une haute idée de l'étiquette.

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