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Vipère au poing

Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:

« Vipère au poing », c'est le combat impitoyable livré par Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon, et ses frères, à leur mère, une femme odieuse, qu'ils ont surnommé Folcoche.
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
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— Taisez-vous, fis-je très bas, taisez-vous et laissez-moi faire. On va passer sous la passerelle. Frédie, donne-moi la godille.

Croyant deviner mon intention, Folcoche s'assit sur le madrier qui constituait l'essentiel de la passerelle, bien décidée à sauter dans le bateau lorsqu'il filerait entre ses jambes. Poussé par le courant et par moi, celui-ci se présenta bien devant elle, mais, à l'instant précis où elle sautait, je donnai un brusque coup de barre à droite. Folcoche tomba dans la rivière. Renversant la manœuvre, je réussis à lui passer sur la tête, qui érafla le fond de tôle, et à m'éloigner suffisamment pour qu'elle ne puisse s'agripper au bastingage. Feignant l'affolement, je laissai échapper ma godille, afin de me trouver dans l'incapacité officielle de lui porter secours. Cropette poussait des cris lamentables. Frédie se tordait le nez à gauche, passionnément, en répétant :

— Splendide ! Splendide !

Pas si splendide que ça. Elle barbotait dans son bouillon d'herbes, Mme Rezeau, elle barbotait, mais elle ne coulait pas. Elle ne criait pas, ne faisait pas attention à nous. Elle employait tout ce que lui avait appris jadis un commencement de cours de natation, non poursuivi par la suite, mais quand même bien désastreux pour nous, car elle parvenait à se maintenir sur l'eau et même à gagner quelques centimètres dans la direction du pied de la passerelle. Frédie changea de refrain.

— Elle va s'en tirer, la garce ! Il faut lui foutre un coup de talon sur la tête.

Mais, ce beau conseil, il le proféra tout bas dans mon oreille et nul d'entre nous ne bougea, comme bien vous le pensez. D'abord, c'était impossible : nous n'avions plus que nos mains pour pagayer. Ensuite, une maladresse volontaire peut s'interpréter, mais le coup de grâce donné à une personne qui se noie, voilà qui n'est plus du tout équivoque et engage autrement votre responsabilité !… La rage au cœur, je dus assister au sauvetage de Folcoche par elle-même. Sauvetage par elle-même, je dis bien, car elles étaient deux dans l'Ommée : la fragile Mme Rezeau, toute couturée, sans muscles, manquant de souffle, et l'indomptable Folcoche, décidée à vivre et à faire vivre son double, malgré l'eau sale qui lui trempait les cheveux, lui rentrait dans la gorge, vivement recrachée, malgré nos silencieuses prières à Satan.

La voilà qui se rapproche de la berge, la voilà qui s'agrippe à une touffe de sauges, l'arrache, retombe, saisit cette fois une racine plus solide et se hisse péniblement sur la rive où elle s'effondre, épuisée, mais sauvée… Oh ! pas pour longtemps. On ne s'effondre pas devant trois petits imbéciles, dont elle ne soupçonne pas que deux au moins d'entre eux ont comploté sa mort et qui restent stupidement immobiles dans leur barque sans agrès. Folcoche se relève, ses hardes ruisselantes plaquées sur de maigres cuisses, elle se relève et commence à hurler :

— Pagayez donc avec les mains, tas d'idiots ! Je vous en ficherai, moi, des promenades en bateau.

Frédie lâche pied.

— Beau travail ! grommelle-t-il maintenant. Cropette dit très haut :

— On n'a pas idée d'être aussi maladroit.

Et Folcoche, qui ne tient debout qu'à force de volonté, sourit soudain, se secoue comme un chien mouillé et, sans plus s'inquiéter de nous, se hâte vers La Belle Angerie, riche d'un énorme prétexte à représailles.

XVII

Suppression du bateau pour tout le monde : somme toute, nous ne l'avons pas volé ! Consignation du pilote à la chambre : pourquoi ce traitement spécial ? Une erreur de barre n'est pas un délit. En dernière minute, Folcoche, je ne sais comment, arrache la sanction du fouet. Frédie, trouvant cinq minutes de courage, traverse en courant les couloirs du premier étage pour m'annoncer la nouvelle par le trou de la cloison.

— Folcoche vient de remettre à B VII la baguette de coudrier. Que vas-tu faire ?

Je hurle :

— Mon petit pote, on va rigoler !

Le « pote » s'enfuit. Je l'entends dévaler les escaliers intermédiaires. De vagues glapissements le rappellent en bas. Mais, déjà, je déplace l'armoire, ma chère vieille armoire piquée des vers, où parfois Frédie vient se coucher sous un entassement de vieilles frusques et remplir avec moi de chuchotements les nuits interminables de l'hiver. L'armoire, plaquée contre la porte (dont la serrure est elle-même enclouée par un crayon), je la leste de tout ce qui me tombe sous la main. La table, le lit, les chaises viennent l'épauler. Dans ces conditions, à moins d'employer le bélier, il est à peu près impossible d'entrer dans ma chambre.

Dix minutes s'écoulent. Puis, soudain, j'entends gémir les souliers de l'abbé Traquet. Il frappe poliment à ma porte. Quand je ne sais plus quel duc, précepteur à la cour, allait fouailler le dauphin, nous savons qu'il y mettait les formes. Daignez, Altesse, recevoir le fouet. A nous deux, Monseigneur !

— Enlevez ce crayon qui bloque votre serrure. Je ne peux pas introduire ma clef.

Nulle réponse.

B VII n'insiste pas. Il fait son boulot, il va en référer. Il redescend. Au fond, il est très embêté. La punition est ou trop faible, si j'ai volontairement fait basculer ma mère dans l'eau (et, cela, nul ne le pense), ou trop forte, si j'ai seulement commis une imprudence. Décemment, on ne peut me punir sans punir mes frères, qui ont également remonté l'Ommée avec moi. Si l'on me considère aujourd'hui comme un meneur, pourquoi, l'autre jour, a-t-on fait état du droit d'aînesse pour châtier le seul Frédie ? Tout cela manque de logique, et je le sais parfaitement. Ma position est très forte. Mes frères eux-mêmes ne pourraient affirmer que j'aie voulu… Chut ! je suis dans mon bon droit. Rien ne me fera ouvrir cette porte. « Ils » ne m'auront qu'à la pince — monseigneur, s'ils osent appeler Barbelivien. Et encore, n'est-ce pas sûr, car, au dernier moment, je sauterai par la fenêtre.

Mais voilà toute une escorte qui monte à l'assaut. Je reconnais la voix suraiguë de Folcoche, le timbre grave de papa, les onomatopées de Fine. Tout ce monde vient buter du nez contre ma porte close, comme les scalaires contre les parois d'un aquarium. Sommations.

— Retire ce crayon ! glapit, ou plutôt s'étrangle, Folcoche.

— Enfin, voyons, sois sérieux et ouvre cette porte, ajoute mon père qui doit mâchonner ses moustaches.

— Ouvrez, ouvrez, Jean ! Ouvrez, répète l'abbé sur le ton monocorde qui ressemble au chant de son homonyme, le traquet motteux.

Silence. L'assaillant se concerte. Papa émet faiblement :

— Serait-il arrivé quelque chose à ce petit ? Pour le rassurer, je siffle trois ou quatre mesures de La Petite Émilie.

— Et il se fiche de nous, avec ça ! re-glapit Folcoche. Coups d'épaule. Pressions. Coups d'épaule plus violents. Ma serrure ne tient guère, mais la porte se coince contre l'armoire. Par le petit interstice, Folcoche aperçoit l'entassement de meubles accumulés par mes soins.

— Cet enfant est fou ! Il a mis son armoire contre la porte. Il faut aller chercher Barbelivien, avec ses outils.

— Ah ! non, Paule, je vous prie : pas de scandale ! Suivent diverses interjections, toutes proférées par Folcoche, dont la voix se promène maintenant dans les plus hautes notes de la gamme et va, si ça continue, dépasser l'audible. Papa et l'abbé se taisent. Ceux-là viennent de comprendre la gravité de la situation. Le drapeau noir flotte sur La Belle Angerie. Une longue série de désastres familiaux, de schismes retentissants, est inscrite dans ses plis. Prodigieusement intéressés et tout ragaillardis, Cropette et Frédie contemplent, du bout du couloir, ce spectacle stupéfiant d'un enfant Rezeau refusant sa porte à la justice familiale. Je ne les vois pas, mais je les devine, car la mégère, au paroxysme de la fureur, leur jette brusquement :

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