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Vipère au poing

Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:

« Vipère au poing », c'est le combat impitoyable livré par Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon, et ses frères, à leur mère, une femme odieuse, qu'ils ont surnommé Folcoche.
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
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— Allez-vous rentrer dans vos tanières, vauriens !

— De la tenue, ma chère, de la tenue ! répète sans arrêt M. Rezeau. Les cris n'avancent à rien. Nous sommes des Rezeau, que diable !

Il reprend son souffle, puis essaie d'entamer des pourparlers :

— Voyons, Jean, ouvre cette porte, je lève la sanction qui t'offense et qui est peut-être excessive. Tu resteras consigné pendant huit jours.

Mais la sacrée mégère crie tout de suite :

— Ça, non, par exemple ! Je ne capitule pas devant un enfant qui insulte à mon autorité.

Je retiens un formidable « merde » qui me brûle les lèvres. Je me tais. Ça vaut mieux. Je ne dois pas avoir l'air sacrilège. Il faut tenir dans ce rôle de dignité offensée, auquel je n'avais même pas bien réfléchi et que vient si gentiment de me souffler mon pauvre père. C'est ainsi que j'obtiendrai devant lui, devant Traquet, devant Folcoche, le maximum d'effet et de prestige. Mais, attention ! Folcoche vient de dire soudain :

— Il n'y a qu'à mettre une échelle le long de sa fenêtre.

Je me précipite. Aurai-je assez de matériaux pour bloquer cette autre voie d'invasion ? Par bonheur, il est difficile de forcer une fenêtre quand on se trouve en équilibre au sommet d'une échelle. Le matelas suffira, calé par deux chaises. Je dispose le tout fébrilement, et la seconde vague d'assaut vient mourir contre ce nouveau retranchement.

— Le gredin ! Il a tout prévu.

C'est la voix de ma mère, assourdie, parce qu'elle passe au travers du méchant crin de mon matelas. Je pense aussitôt : « C'est elle qui se paie le luxe d'attaquer, malgré ses coutures et la demi-noyade du jour. Quel tempérament ! » Je suis assez fier de nous deux.

Une heure durant, les prières, les sommations, les menaces de placement en maison de correction se succèdent. Peine perdue. Les voix partent de la porte, les voix partent de la fenêtre. Elles commencent à se lasser. Elles se lassent.

— Après tout, la faim fait sortir le loup du bois. Nous verrons bien ce que fera ce jeune homme quand il n'aura pas déjeuné.

C'est Folcoche qui a parlé. Est-ce un piège ? Essaie-t-on de me faire relâcher ma surveillance, de surprendre mon sommeil ? J'attends une autre attaque. Elle ne viendra pas. Je déplace alors le crucifix.

— Psiiit ! Frédie !

— Couchés, mon vieux, ils sont couchés. Je viens d'aller aux chiottes. Il n'y a personne dans les couloirs ! Ça, c'est du sport. Mais que vas-tu faire demain ?

Je n'en ai aucune idée. Je réponds cependant :

— Tu rigoleras encore mieux.

Le lendemain matin, avant la messe, Folcoche, l'abbé, papa, Fine, mes deux frères (convoqués cette fois pour l'exemple) se retrouvaient devant ma porte, dont la serrure était toujours enclouée d'un crayon.

Frédie, de qui je tiens ces détails, devait m'assurer que, sauf l'abbé, tout le monde semblait anxieux. La mégère, enveloppée dans son éternelle robe de chambre grise semée de capucines fanées, grelottait nerveusement. Le vieux avait les yeux gonflés par l'insomnie.

— As-tu réfléchi ? cria Folcoche, qui, sans même me laisser le temps d'une réponse (qui ne vint d'ailleurs pas… et pour cause !), ordonnait à Cropette : Va chercher Barbelivien et dis-lui d'apporter une barre de fer.

Car, dans la nuit, elle avait changé d'avis. Triompher par la famine lui était apparu dangereux. Avec une tête de cochon comme la mienne, on pouvait craindre une résistance acharnée. Quel exemple pour mes frères ! et quel beau triomphe, en effet, que de ramasser en fin de compte sur son matelas ce héros affamé que l'on ne pourrait plus que soigner ! Il fallait me forcer dans ma bauge, immédiatement. Tant pis pour le scandale ! Mon père avait finalement acquiescé.

Barbelivien, qui avait laissé ses sabots dans la cuisine, arriva sur ses chaussettes, apportant une barre à mine et l'odeur de la vacherie. Comme d'habitude, un peu de morve filtrait entre ses moustaches. Déjà renseigné par Cropette, il se contenta d'un salut en forme de grognement et se mit immédiatement à l'ouvrage. Ce ne fut pas long. Dès la première pesée, la barre à mine fit sauter la porte, qui s'ouvrit largement…

— Ah ! çà, par exemple ! glapit une dernière fois Folcoche, Stupéfaite.

La chambre était vide. Un ordre parfait y régnait. L'armoire trônait à sa place habituelle. Le lit n'avait pas été défait ou avait été refait. Sur la table, une feuille de cahier, pliée en quatre, attira l'attention de M. Rezeau :

— Il est parti en laissant un mot.

Mais ce mot se réduisait à deux lettres, deux colossales majuscules, tracées au crayon bleu : « V. F. »

XVIII

A la même heure, le rapide de Paris file vers Le Mans et s'étire, parallèle à sa fumée, à travers le Bocage, qui est si bien l'une des régions du monde où il y a le plus de vaches qui regardent passer le train. Calé dans le coin droit, côté face, du compartiment, je fume une cigarette en lisant, Dieu me pardonne ! en lisant Le Populaire. Le coin droit, côté face, parce que c'est la place réservée à Folcoche, lorsqu'il advient d'aventure que nous prenions le tortillard d'Angers. La cigarette, parce que mon père ne fume presque jamais, et Le Populaire, parce que ce journal est socialiste, donc anti-Rezeau.

Ma fugue s'est décidée sur le coup de quatre heures. J'ai soudain réalisé la situation, prévu que Folcoche, sans paraître ridicule, ne pouvait organiser le siège de son propre fils dans sa propre maison. Me laisser prendre et fouetter, jamais de la vie ! Justement j'ai lu un passage de Chateaubriand où celui-ci relate le combat qu'il soutint contre son maître chargé de lui administrer les verges. Generose puer ! Nous ferons aussi bien que lui. Et même mieux ! Prenons la route.

Où aller ? A Paris, pardi ! A Paris, chez les grands-parents Pluvignec. Je vais officiellement leur demander justice. Ambassadeur du cartel, quoi ! C'est un peu gros, bien sûr, mais ai-je le choix ? Je compte sur l'affolement provoqué par ma disparition, sur la crainte salutaire que cette violente réaction inspirera désormais à M. Rezeau, sur la nécessité de traiter avec moi s'il veut éviter d'autres scandales du même genre. J'y compte sans trop y compter. Ces réflexions, je suis en train de me les faire, après coup, pour légitimer ma décision. En réalité, je ne les ai point faites ou du moins je ne les ai point formulées. S'il fallait réfléchir ainsi, peser toutes les conséquences de ses actes, avant de sentir leur nécessité, je ne serais plus moi-même, je ne pourrais plus vivre.

Pas le moindre balluchon. J'ai pris mon meilleur costume, très relativement présentable, et ma pèlerine de drap bleu marine. La caisse du cartel m'a payé le voyage. Vous savez qu'il restait deux cents francs sous le carreau descellé. Après avoir remis ma chambre en ordre, je suis descendu par la fenêtre, en employant l'échelle que mes assaillants avaient oublié d'enlever. Remarquez d'ailleurs que, si elle ne s'était point trouvée là, je serais descendu d'une manière beaucoup plus spectaculaire en utilisant mes draps (recette romantique du Gamin de Paris, collection tricolore).

Galoper jusqu'à Segré, distant de six kilomètres, acheter un paquet de gauloises, sauter dans le train de cinq heures trente-sept, tout cela s'est fait mécaniquement. Maintenant je roule avec satisfaction, regrettant seulement que mes frères ne puissent me voir et attendant impatiemment d'autres paysages. Au-delà du Mans, au-delà de Nogent-le-Rotrou, la campagne n'est plus divisée, compartimentée par d'insupportables haies, mais largement étendue vers l'horizon, riche de soleil et pauvre de limites, comme l'est ma liberté en ce moment.

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