Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
— Tu me soutiendras, hein ? Tu me soutiendras ? Nous n'avons pas le temps de rester plus de deux heures à Royan. Dans la même journée, nous inspectons Fouras, puis Châtelaillon, pour coucher enfin à La Rochelle, chez notre tante, la baronne de Selle d'Auzelle, qui vient d'hériter de sa belle-mère un hôtel particulier rue de la Marne et des marais salants en Oléron. Demain nous ferons un crochet pour admirer l'immense jetée de La Pallice, en cours de construction.
Mais non, nous n'irons pas. Une lettre de Folcoche, dont le contenu ne nous sera pas divulgué, nous a précédés chez la baronne, et notre père, qui se découvre éreinté, décide soudain de rentrer directement à La Belle Angerie, via Fontenay-le-Comte et Cholet. Nous ne connaîtrons pas Les Sables-d'Olonne ni Croix-de-Vie. La Citroën, poussive (l'huile a besoin d'être changée), galope bon gré, mal gré vers La Belle Angerie. Déjà le décor familier des haies vendéennes, les chemins creux, les talus couronnés de souches, les vaches pie qui ont le beurre si jaune nous préviennent de nous tenir convenablement et de ne plus nous appuyer aux coussins de la voiture. Nous évitons Angers et passons par Candé. Bientôt nous sommes à Vern, dont les bornes nous avisent que Soledot n'est plus qu'à cinq kilomètres. Enfin, à quatre heures, nous remontons l'allée des platanes, variétés V. F., au pied desquels meurent les dernières jonquilles. Notre père corne faiblement. Folcoche apparaît. Ses cheveux secs sont ébouriffés. Elle est flanquée de Fine, qui triture son tablier, et d'un très long, très maigre abbé, qui se croise les bras et penche la tête du côté gauche, celui du crucifix, bien astiqué, fiché dans sa ceinture.
— Quelle sale gueule il a, le B VII ! me glisse Frédie.
Mais notre père a déjà baisé la main de sa femme.
— Voici M. l'abbé Traquet, qui a bien voulu remplacer le père, que son ordre renvoie au Canada.
— Ah ! bon, fait mon père, déjà ravi de cette explication, je n'avais pas bien compris le motif de son départ. Soyez le bienvenu, monsieur l'abbé.
Notre mère ne nous embrasse pas plus qu'au départ.
— Toi… fait-elle en menaçant de l'index ce pauvre Frédie.
Mais elle se ravise : il lui faut d'abord réchauffer l'indignation paternelle.
B VII, posant lentement ses quarante-quatre sur les marches du perron, descend vers nous et prend possession de nos épaules, où s'abattent respectivement sa main gauche et sa main droite. Je suis honoré de la main droite, qui m'apparaît solide. Mais il m'apparaît aussi nécessaire de faire comprendre à ce spécialiste qu'il n'a point un mouton sous la serre.
— Excusez-moi, monsieur l'abbé, mais je dois dire deux mots à notre frère Marcel, qui n'a point daigné venir nous souhaiter le bonjour.
— Votre frère apprend ses leçons, réplique sèchement l'abbé, et vous allez justement le rejoindre. Vos vacances ont été longues et, si je ne m'abuse, assez peu méritées. Vous devez reprendre immédiatement le travail.
Littéralement, il mâche ses mots, cet homme. Ses mandibules font un petit bruit de cheval qui broie de la paille. Frédie, subjugué, gravit le perron. Je suis le mouvement qui nous conduit directement dans la salle d'études. Mais, en arrivant, j'avise Cropette, qui s'absorbe dans une pénible reproduction de la carte de Russie. (La Russie, qu'on appelle provisoirement U.R.S.S., traduction de C.C.C.P., et dont notre mère recherche avidement les timbres, bien que ceux-ci soient généralement d'odieuses reproductions de bustes révolutionnaires.) J'avise donc Cropette et lui dis tranquillement :
— Pourquoi mets-tu Petrograd ? On dit Leningrad, maintenant.
L'abbé fonce sur moi.
— De quoi vous mêlez-vous ? Mais je continue :
— Évidemment, Petrograd, cela fait beaucoup mieux. Tu es pierre et, sur cette pierre, je bâtirai…
La première gifle de B VII me déporte de trois mètres. Mais la fin de la phrase part quand même :
— … je bâtirai mes petites trahisons.
Seconde gifle. Cropette n'a toujours pas levé le nez et calligraphie laborieusement, du côté de la haute Volga, le nom de Nijni-Novgorod, alias Gorki. Il est toutefois plus rouge que moi, malgré les deux taloches que je viens d'encaisser pour l'amour de la vérité, tel Jésus, patron de tous les Traquet du monde.
— Eh bien, ça promet ! déclare l'abbé. Votre mère n'a rien exagéré. Mais j'en ai maté d'autres que vous, je vous le garantis.
A mon grand étonnement, les choses s'arrêtent là. L'abbé s'assied et reprend d'un ton neutre :
— Vous êtes injuste. Je crois savoir ce que vous lui reprochez. Madame votre mère m'a mis au courant de tout dès mon arrivée. Ce n'est nullement sur les indications de votre benjamin, mais par hasard, que le pot aux roses a été découvert. Au reste, de quoi vous mêlez-vous ? Cette affaire regarde votre aîné.
Que signifie cette attitude ? Mais déjà l'abbé invective Fred.
— Vous, le voleur, en attendant mieux, mettez-vous à l'écart, sur la petite table, et copiez-moi le verbe dérober, à tous les temps, en français, en latin et en grec.
La manœuvre se précisa, le lendemain, dès l'étude de neuf heures.
— Ferdinand ! jeta Folcoche par l'entrebâillement de la porte, ton père t'attend dans son bureau. Allons ! Plus vite que ça !
Coup de pied, au passage, dans le mollet. Bigre ! Je m'attendais à être convoqué, mais il n'en fut rien. Folcoche revint, seule, précédée du sourire diplomatique, et s'assit négligemment sur le coin de notre table de travail.
— Pendant votre absence, dit-elle sans préambule, j'ai découvert dans la chambre de Frédie une cachette contenant des victuailles et de l'argent. C'est une forte odeur de pourriture qui m'a mis la puce à l'oreille. Les œufs s'étaient gâtés.
Coup d'œil reconnaissant de Cropette.
— J'ai fait mon enquête. Les pots de rillettes proviennent de trafics avec les fermiers. J'ai déjà dit ce que j'en pensais et j'ai interdit aux métayers de vous donner quoi que ce soit à l'avenir. Quant aux œufs, Frédie les avait volés à Bertine, c'est évident. J'ai trouvé aussi des clefs, qu'il destinait certainement à mes serrures. Tout cela est très grave et mérite une punition exemplaire. Ferdinand sera fouetté. De plus, il restera enfermé dans sa chambre pendant un mois. Il sera, bien entendu, privé de dessert durant toute cette période et ne sortira que pour aller à la messe. Je vous interdis de communiquer avec lui tant que durera cette quarantaine. Vous y gagnerez de ne plus céder à ses mauvais conseils.
Je ne disais rien. Madame mère ne se donnait même pas la peine de m'observer à la dérobée, sachant très bien quelles réflexions pouvaient m'agiter. Déjà très mortifié par le peu de cas qu'elle semblait faire de ma complicité, je l'étais encore beaucoup plus par l'opinion que Frédie n'allait pas manquer d'avoir de moi, si je ne me solidarisais pas immédiatement avec lui. Folcoche, qui me connaissait bien, prévint cette éventualité.
— Ton frère aîné, qui ne brille pas par le courage, vient naturellement de te mettre en cause, Brasse-Bouillon ! Je n'ai pas l'intention d'en tenir compte. Quel que soit le rôle que tu aies joué dans cette affaire, Ferdinand est l'aîné, et, à ce titre, je le tiens pour responsable.
Un désagréable silence suivit cette déclaration. Madame mère le meubla de sourires divers, destinés à l'abbé, à Cropette, à moi, à elle-même. Puis elle s'en fut sans rien ajouter. Le Traquet la suivit, sans doute pour prendre ses ordres.
— Que fait-on ? dis-je tout bas à Cropette.
— Que veux-tu faire ? Elle t'a prévenu. Frédie doit payer seul. Considérons-nous comme de petits veinards et fermons-la.