Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
— Frédie ne nous pardonnerait jamais de le laisser tomber.
Dans ma tête, s'élaborait un plan de contre-attaque… Compromettre Cropette. A tout prix, communiquer avec Frédie, dont le moral devait être voisin de l'altitude zéro, comme avait dit papa devant la mer, à Châtelaillon. Neutraliser peu à peu l'abbé Traquet en lui suscitant des difficultés avec Folcoche ; cela paraissait malaisé, mais, après tout, elle avait été du dernier bien avec tous les précepteurs avant de les renvoyer. Entreprendre, moi aussi, M. Rezeau. Pour l'instant, attendre et voir venir. J'étais en train d'apprendre que l'hypocrisie est sœur de la patience.
Ferdinand, héritier présomptif, fut fouetté après dîner. Notre père refusa de s'en charger. Il était devenu invisible et dessinait sa rarissime Tegomia, prise dans le Gers, en prenant bien soin d'exagérer la touffe de poils du dernier article abdominal. Folcoche choisit une baguette de coudrier dans un massif et l'offrit à B VII avec mission d'en zébrer les fesses du condamné.
— Vous m'excuserez de vous imposer cette corvée, monsieur l'abbé. Mais mon mari est très occupé ! Quant à moi, je ne puis plus décemment donner le fouet à un garçon de quinze ans. Traquet, sans enthousiasme, accepta l'office de bourreau, et nous pûmes entendre des hurlements significatifs du côté de la chambre de Frédie.
— Le salaud ! murmurait Cropette avec conviction.
— Frédie ferait mieux de se taire, répliquai-je. Il manque de tenue. Si c'était moi…
— Oh ! toi, tu es toujours plus fort que les autres, protesta mon frère.
J'attendais impatiemment la nuit. Elle vint enfin, très noire, telle que je la souhaitais. Armée de sa lampe Pigeon, Folcoche effectua trois rondes, puis, vers minuit, n'apercevant rien d'insolite dans les couloirs, elle confia ses haines à son oreiller. Je me glissai hors de ma chambre et, rapidement, je filai jusqu'à la remise, où je pris une échelle. L'appliquer sous la fenêtre de Frédie, grimper, enjamber l'appui, réveiller la victime, qui dormait comme un loir sur ses fesses striées de rouge, tout cela ne dura que cinq minutes.
— Fous-moi la paix et va te recoucher, lâcheur ! protesta mon aîné, en bâillant. Tu vois où me mènent tes conneries. C'est moi qui paie, comme toujours.
— Imbécile ! Tu n'as pas compris que Folcoche cherche à nous diviser ?
Il me fallut une bonne heure pour convaincre cette chiffe. Mais, comme Ferdinand était le digne fils de son père, mon éloquence finit par l'entamer.
— Je te laisse le choix entre deux solutions, lui dis-je pour conclure. Ou bien nous restons sur nos positions, tu fais ta punition, nous cherchons à t'aider de toutes les manières et même à obtenir ta grâce auprès de papa, dont la fête tombe le premier mai, souviens-t'en. En finale, Folcoche aura raté son but, qui était de nous brouiller en faisant retomber sur toi seul les conséquences d'un délit collectif. Ou bien je vais voir papa demain matin et je mets tout le monde dans le bain, en lui montrant la Déclaration des Droits, dont fort heureusement le texte est encore en ma possession. Cropette est partisan de la première solution, je pencherais plutôt vers la seconde.
Frédie n'hésita plus. La perspective d'une punition générale, qui le laisserait sans secours, le rangea aux côtés de Cropette.
— Si vous êtes enfermés à votre tour, vous ne pourrez pas m'aider. Personne ne pourra plus amadouer papa. Enfin, si nous compromettons Cropette, il n'aura, la crise passée, plus aucune raison de nous ménager et se rangera définitivement dans le camp de la mégère… qui ne se gênerait d'ailleurs pas pour le gracier, sous prétexte qu'il est le benjamin.
Pour une fois, j'adoptai la motion de la majorité.
— Alors, entendu comme ça. Pour communiquer plus facilement, comme je ne peux tout de même pas escalader ta fenêtre toutes les nuits, je vais percer un trou dans la cloison qui sépare les deux chambres. Juste sous mon crucifix : ça ne se verra pas. De ton côté, couvre l'orifice avec le portrait de sainte Thérèse.
Le lendemain, cette sorte de téléphone fonctionnait à merveille. Je ne me faisais pas beaucoup d'illusions sur les avantages pratiques de cette installation, mais Frédie avait besoin d'être continuellement remonté. Lui donner l'impression qu'on s'occupait de lui suffisait à son bonheur.
Toute la journée, je fis d'excellent travail. Puisque Folcoche me donnait des leçons de machiavélisme, la moindre des choses était de me montrer bon élève.
— C'est-ti bien vrai que M. Frédie a eu le fouet hier soir ? me demanda innocemment la petite Bertine Barbelivien, tandis que je me penchais à ma fenêtre, peu avant midi, à l'heure où le règlement m'ordonnait d'aller me laver les mains.
Un coup d'œil jeté sur le massif de rosiers me fit découvrir Folcoche en train de jouer du sécateur. Je répondis, très haut :
— Oh ! tu sais, l'abbé Traquet n'est pas si dur qu'il en a l'air au premier abord. Il a fouetté Frédie pardessus sa culotte, et l'autre s'est mis à hurler pour faire croire qu'il avait mal.
Et d'une ! Le temps d'arrêt marqué par le sécateur m'apprit que la mégère avait parfaitement entendu. Dans le courant de l'après-midi, B VII, pour satisfaire à la nature qui laisse aux prêtres les mêmes exigences de vessie qu'aux impies, fit un court pèlerinage à la tourelle, laissant la porte entrouverte. A son tour, il fut gratifié d'une révélation. Quand le gémissement de ses souliers l'annonça, je déclarai tranquillement à Marcel, sur le ton des fausses confidences :
— Je crois que maman, cette fois, a ce qu'elle désire. Je l'ai entendue dire ce matin qu'elle ne voulait plus ici que des précepteurs du genre domestique et que celui-ci lui paraissait satisfaisant sous ce rapport.
Et de deux ! Je ne manquerai plus une occasion, désormais, d'user mes adversaires l'un par l'autre. Je déploierai des ruses d'apache pour me procurer un sac de malheureux bonbons à la menthe, que je laisserai bien en évidence près de la barrette de l'abbé, afin que Folcoche le soupçonne de distributions intempestives. A tout propos, je vanterai B VII, « sévère, mais juste ». J'agacerai l'abbé, mais ma réputation bien établie de frondeur ne permettra pas à Folcoche de sentir que je la manœuvre.
Quant à M. Rezeau, je ne vous le cacherai point, j'eus beaucoup de mal à l'approcher. Encore qu'il fût très satisfait d'avoir, sur le dos de Frédie, évité de plus grands tracas de maison, mon père ne laissait pas que de manifester envers moi un certain mépris, tout au moins… de l'étonnement. D'avoir fait de mon aîné un bouc émissaire ne lui semblait pas très élégant, bien qu'il y eût lui-même donné les mains. Il s'attendait à quelque éclat de ma part. Mon silence garantissait sa tranquillité, mais l'écœurait légèrement. Il n'était pas un seul instant dupe de la version officielle et, avec une parfaite mauvaise foi, me reprochait intérieurement de l'avoir contraint à couvrir une injustice de son autorité. J'étais dans cette maison l'élément de résistance sur lequel il voulait compter : privé d'opposition, le gouvernement de Sa Majesté craignait les excès du totalitarisme.
Aucune autre possibilité, pour le joindre, que les ponts. Mais Folcoche veillait, Cropette était toujours dans mes jambes, l'abbé avait la manie de dire son chapelet derrière nous, comme son prédécesseur.
Enfin, une occasion se présente. Frédie est depuis cinq jours enfermé, lorsque j'arrive à me débarrasser des uns et des autres pour coincer M. Rezeau, rêvant seul sous les tulipiers du bord de l'eau. J'ai devant moi un homme ennuyé, frisant nerveusement ses moustaches, qui sont maintenant franchement blanches. Il jette autour de lui un regard humide. Rien à l'horizon.
— Que me veux-tu ?