Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
J'attends encore cinq minutes. On ne peut pas dire que les formes soient bousculées dans cette maison, mais on ne peut pas dire non plus que, pour une première visite à ma grand-mère (qui n'a jamais, il est vrai, manifester le désir de me connaître), l'accueil soit particulièrement chaud. Je déteste, ou, plus exactement, on m'a appris à détester les grosses bises plébéiennes et autres démonstrations de tendresse, mais, tant de formalités, c'est excessif. Toujours la hauteur qui se prend pour de la fierté. Race de girafes ! qui se montent le cou et qui, pommelées de préjugés, broutent solennellement quatre feuilles desséchées aux plus hautes branches des arbres généalogiques.
Mais des abois, soudain. La concierge se précipite sur le bec-de-cane, ouvre sa porte par où font irruption trois loulous d'un blanc parfait. Ma grand-mère paraît, encore blonde, poussant devant elle son face-à-main, son ventre et ses parfums. Elle me ponctue le front d'un point rouge, s'éloigne de six pas, braque sur moi toute sa presbytie. La pièce est devenue trop petite. Elle parle et l'on n'entend plus qu'elle.
— Quel caprice vous a pris, mon enfant ? Il fallait nous prévenir une quinzaine à l'avance. Nous aurions jugé si… Oui, oui, je sais, vous ne pouviez pas prévoir un coup de tête. Mais comme c'est ennuyeux ! Je suis débordée, en ce moment, et le sénateur ne quitte plus le Luxembourg, car le ministère bat de l'aile. Vous êtes grand pour votre âge, car vous êtes encore très jeune. Mais vous avez piètre mine. Je sais bien que les Rezeau n'ont pas de santé. Notre sang l'emportera peut-être. Mon Dieu ! qui vous a ficelé de la sorte ? Allons ! montez vite prendre un bain. Je suis certaine que vous êtes affamé. Josette ! Félicien ! Quelle affaire, mon Dieu ! Urbain ! Vite un télégramme à mon gendre pour le rassurer. Mais, au fait, quel est ce petit drame dont on vient de me parler, vilain garçon ? Vous avez refusé de vous laisser punir injustement ? Voilà bien la fierté des Pluvignec. Je ne croyais pas que Jacques fût si dur envers ses enfants. Nous allons arranger cela. Pour le moment, de l'eau, du savon ! Un bain, d'abord. Puis nous vous achèterons un costume décent. Allons ! montez, mon enfant.
Nous prenons l'ascenseur, tandis que grand-mère salive toujours avec distinction. Le maître d'hôtel grimpe rapidement par l'escalier d'honneur, auquel ses fonctions lui donnent droit. Le reste du personnel rejoint l'appartement par l'escalier de service. Je pénètre ébloui, mais faisant tout mon possible pour ne pas montrer cette admiration, dans un hall somptueux, dont mes pas baisent la moquette. Josette s'empare de moi.
— Si Monsieur veut bien me suivre…
Et me voilà tout nu, moi qui me croyais pubère, tout nu et très petit garçon en présence de cette fille qui ne devine pas mon trouble et dont le corsage s'agite, tandis qu'elle me frotte le dos et le ventre avec d'impeccables serviettes éponges épaisses comme des tapis.
M. le sénateur — surtout, bonnes gens ! n'oubliez pas ce titre à votre reconnaissance nationale —, M. le sénateur rentra fort tard. La guêtre blanche sous le pli de pantalon, la serviette de peau de porc, le nœud papillon de soie mauve m'impressionnèrent favorablement. M. le sénateur avait un mètre quatre-vingt-sept. La moustache, moins volumineuse que celle de mon père, était teinte en noir. Je l'avais entièrement détaillé par la porte vitrée, mais j'attendais sa venue dans le boudoir de grand-mère, encombré de coûteuses futilités. Je l'attendais entre deux chats, l'un siamois, l'autre persan bleu, et les trois loulous de Poméranie, dont chacun portait un collier de couleur différente, aux fins d'identification. J'attendais seul, lavé, coiffé, parfumé, vêtu d'un complet de velours noir, dont la culotte courte m'offusquait, mais rajeunissait ma grand-mère. La voix non politique du sénateur le précéda. Il contait :
— Figurez-vous, ma chère, que…
Passons. Mme Pluvignec daignait rire, à petites gorgées, de la façon exactement inverse dont elle buvait son thé. M. le vice-président de la commission de la marine marchande (car il était cela aussi) contait :
— J'en ai une autre, bien bonne, à vous dire. Vous connaissez le vicomte de Chambre, député de la Loire-Inférieure ?
Ma grand-mère connaissait ce grand dadais.
— On assure qu'il aurait invité un de nos collègues en lui envoyant une lettre ainsi conçue : « Venez dîner, ce soir, chez moi, à la fortune du pot. » Suivait sa signature : « DE CHAMBRE. Se non è vero… »
Le chat persan miaula pour moi.
— Mais voyons ce jeune chouan qui nous tombe du ciel, reprenait M. Pluvignec. Vous dites qu'il en appelle à mon arbitrage ? Cela semble partir d'un bon naturel.
Sa haute stature s'encadra dans la porte, tandis qu'il s'asseyait dans le genre Jupiter en lançant d'une voix tonnante :
— Voilà donc ce gaillard ! Sacrée tête de cochon ! Je reconnais bien mon sang. Explique-moi ce grand drame.
J'approchai, j'expliquai. Il écoutait à peine.
— Tiens ! fit-il, au milieu de mon exposé. Vous avez là un bronze que je ne connaissais pas, ma chère. Où l'avez-vous déniché ?
Pendant ce temps, grand-mère apaisait une querelle de chiens. Je terminai ma petite histoire. Force m'est de vous avouer que je ne racontais rien d'autre que l'incident lui-même. Ces mondains sonnaient désespérément le creux. Grand-père, se jugeant tout à fait informé, fit un geste large de la main, où brillait un diamant de quatre carats.
— Tout cela n'est rien, mon enfant. Il y a longtemps que je le dis : Jacques manque d'autorité et Paule d'expérience. Mais j'ai pris pour principe de ne pas me mêler de leurs affaires. Du reste, je n'en ai pas le temps. C'est la rançon de notre carrière, à nous autres, hommes d'État, que cette impuissance où nous nous trouvons de donner à nos enfants une part des soins que nous réservons à la chose publique. Tu as fait appel à moi, je ne te décevrai pas, je ramènerai l'ordre dans ma famille. Cependant, je te préviens, c'est uniquement par souci d'équité, et tu ne dois pas prendre l'habitude de me déranger pour si peu…
D'un étui d'or, le sénateur tira une cigarette, dont un briquet de platine lui fournit le feu. D'un portefeuille de maroquin, il extirpa négligemment quelques coupures et me les glissa dans la main.
— Tu resteras ici jusqu'à ce que ton père vienne te chercher. Voici un peu d'argent de poche. Ne fatigue pas ta grand-mère. Josette te fera visiter Paris.
Il s'éloigna sur des chaussures qui criaient leur prix.
— Cet enfant me plaît, décidément… Le tailleur a-t-il apporté mon nouveau costume ?… Vous direz à Félicien…
Et sa voix mourut, étouffée par les tentures.
XIX
Mon père ne se fit pas attendre. Le lendemain, il était à Paris. En rentrant du musée Grévin, je fus tout surpris de le trouver assis dans une bergère et devisant avec sa belle-mère.
— Ah ! te voilà, toi ! fit-il d'un ton rogue.
— Jacques, je vous en prie, intervint aussitôt ma grand-mère.
Mon père n'avait pas d'intentions belliqueuses. Il sauvait la face, simplement.
— Tu nous as fait beaucoup de peine, ajouta-t-il, plus doucement. Si vraiment, tu estimais injuste la sanction que ta mère a prise, il fallait m'en référer. Je n'ai jamais repoussé mes enfants…
— Mais, coupa Mme Pluvignec, cette sanction, vous l'aviez ratifiée !
Papa se mit à triturer sa moustache avec impatience. Mon escapade, évidemment, ne le troublait guère. Mais que j'eusse fait appel de son autorité par-devant une juridiction supérieure, qui n'était point valable à ses yeux, voilà ce qu'il ne me pardonnerait pas de longtemps ! Dès que grand-mère eut le dos tourné, il se hâta de me le faire savoir.