Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
— Ne soyons pas nerveux. La punition doit être proportionnée à la gravité de la faute.
Folcoche, ulcérée, ne me quittait plus d'une semelle. Voulais-je franchir une porte ? Elle accourait, se jetait devant moi, criait :
— Alors, tu ne veux pas laisser le pas à ta mère ? Et même, s'arrangeant pour se précipiter sur mon coude :
— Sale petite brute ! Tu l'as fait exprès. Veux-tu me demander pardon immédiatement !
Je m'exécutais avec le sourire :
— Je vous demande excuse, ma mère.
La tournure est impropre, vous le savez comme moi, mais voilà bien le degré de finesse où s'aiguisait notre haine. Cette phrase signifiait exactement le contraire de ce qui m'était réclamé, mais, comme tout le monde l'emploie couramment sans se rendre compte de son absurdité, Folcoche, d'ailleurs assez peu éclairée sur les subtilités de la langue française, n'y entendait pas malice.
B VII, lui, cet abbé qui était entré à La Belle Angerie avec des intentions de croquemitaine, cinglait vers les rivages de la neutralité. Entre Folcoche et lui s'installait une aigre méfiance. Je continuais à interpréter favorablement toutes ses décisions, à chanter son los sur tous les toits, à lui inventer des motifs de brouille avec notre mère. Encore un petit exemple : le vin de messe vint à manquer. Folcoche, sans aucune arrière-pensée, s'étonna :
— Je croyais que notre provision durerait plus longtemps !
Réflexion anodine, mais qui, entendue de tous, allait me servir à créer, entre l'abbé et sa patronne, un malaise, cette fois définitif.
Pendant deux jours, Traquet dut remplir son calice de vin blanc ordinaire. Il n'était pas très sûr que l'emploi de cette piquette fût canonique. Le tonneau avait pu être soufré. En classe, j'en fis la remarque à l'abbé.
— Oh ! répondit-il, il ne faut tout de même pas être trop pointilleux. Le vin de votre père vient directement du producteur. De toute façon, nous recevrons du vin de messe ces jours-ci.
Je me tournai vers Frédie innocemment.
— J'ai entendu maman dire que la consommation avait doublé depuis deux mois. Tu n'aurais pas un peu tété la bouteille ?
— Idiot ! répondit mon frère, tu sais bien qu'elle est toujours sous clef.
Oui, et c'était même l'abbé qui en avait la charge exclusive. B VII, se croyant ainsi soupçonné d'éthylisme sacré, devint pâle, se frotta les mains l'une contre l'autre à se faire craquer les articulations, mais ne dit mot. Cette goutte de vin fit déborder le vase. Il s'effaça, se cantonna de plus en plus dans son rôle de précepteur. Pour achever mon œuvre, j'écrivis une lettre à son prédécesseur, le père Vadeboncœur, en l'assurant de notre reconnaissance et du regret que nous avait causé son départ volontaire (… encore que son « remplaçant » fût un homme dévoué, que nous aimions beaucoup… etc., etc.). Ce pathos parvint au missionnaire, par l'intermédiaire de son ordre. Il répondit sans ambages qu'il n'avait point quitté volontairement La Belle Angerie, mais que, notre mère lui ayant demandé de ne point rentrer de vacances, il n'avait pas cru devoir insister… qu'il était tout heureux de ma lettre, car, depuis lors, il se demandait, avec anxiété, en quoi il avait pu faillir à sa tâche.
Papa lisait toujours notre courrier et le remettait ensuite à la censure de Folcoche. Cette fois, il me remit directement la lettre, en ajoutant :
— Inutile d'en parler à ta mère. Je ne veux pas d'histoires.
Mais je la montrai à mes frères et à B VII, qui fut ainsi édifié sur le sort que pouvait lui réserver Folcoche éventuellement. Il se rapprocha de notre père, se lia d'amitié avec le grand sirphidien, cessa complètement de seconder Folcoche dans l'élaboration de vacheries quotidiennes. Au fond, comme tous les autres précepteurs, il s'agissait d'un pauvre type, engagé au rabais sur le marché des ecclésiastiques sans emploi.
La guerre civile continua. La soupe du matin était-elle trop salée ? Inutile d'accuser Fine, qui, en fait de condiments, avait toujours eu la main légère. Du reste, pour signer son méfait, Folcoche surgissait, s'indignait :
— Quoi ? Vous faites les difficiles ? Cette soupe est excellente, et vous allez me faire le plaisir de la manger tout de suite.
Pour nous contraindre à l'avaler, elle n'hésitait pas à s'en offrir deux ou trois cuillerées devant nous.
A plusieurs reprises, elle se présenta au bureau, brandissant quelque chemise déchirée, que j'avais donnée au lavage parfaitement intacte. Ses ciseaux venaient d'y faire un accroc volontaire, qui me valait un ou deux jours de consigne et, surtout, une réputation de garçon sans soin, très utile pour me refuser du linge neuf ou un costume décent. Je pris l'habitude, tous les deux samedis (car nous n'avions que tous les quinze jours, en été, et toutes les trois semaines, en hiver, l'autorisation de nous changer), je pris l'habitude de bien lui faire remarquer que mes chaussettes étaient intactes et mes caleçons sans déchirures. Au besoin, je rapetassais le tout moi-même avant de le lui rendre.
Ne craignez rien, ses gentillesses lui étaient retournées sous diverses formes. Les hirondelles ne choisissaient pas avec tant d'insistance le plaid de Mme Rezeau, abandonné sur sa chaise longue, pour y fienter chaque jour. C'est moi qui ramassais leur crotte blanchâtre pour lui dédier cette marque d'estime et d'affection. Ses plus beaux timbre-poste ne se déchiraient pas tout seuls : un léger coup de grattoir leur enlevait une bonne partie de leur valeur. Savez-vous quels dégâts peut causer, dans une serrure, un petit bout d'épingle glissé dans le mécanisme ? Quant aux semis de fleurs, ne vous étonnez pas s'ils refusaient de prospérer. Pisser dessus, régulièrement, ne les arrange pas. Dois-je vous parler de la mort des hortensias, offerts par la comtesse Bartolomi, lors de la fête de Folcoche, et transplantés dans le meilleur massif, pourtant composé d'excellent terreau et d'ardoise pilée, qui fait virer leur teinte au bleu ?… Au bleu, oui, qu'ils furent passés, je vous le garantis ! grâce à la solution d'eau de Javel dont Frédie les arrosa consciencieusement.
Pauvre papa ! Il ne savait plus que faire ni que dire. Cette femme et ces enfants déchaînés ne prêtaient plus à ses migraines que des oreillers de cris. En vain essayait-il de nous soustraire le plus souvent possible à cette atmosphère empoisonnée. Le génie de la méchanceté nous habitait tous. Si nous le suivions encore avec plaisir dans ses randonnées généalogiques, c'était pour faire la soupe. Je m'explique… Arrivés dans un patelin quelconque, nous laissions M. Rezeau compulser les registres et nous allions « nous promener du côté de l'église ». Nous y allions effectivement, car il s'agissait non de la visiter, mais de rafler les livres de messe et de les précipiter dans les bénitiers ou les fonts baptismaux. Généralement, les églises de campagne sont désertes l'après-midi. Nous étions bien tranquilles. Coincer le mécanisme de l'horloge en introduisant un silex entre les dents du gros engrenage, chier dans le confessionnal à l'endroit même où s'assoirait le curé avant de tirer le volet sur sa pénitente, éteindre la lampe du sanctuaire qui veille au creux aérien de son bocal de verre teinté, donner aux lampadaires longuement suspendus un immense mouvement de pendule, monter au clocher pour retirer les cordes, en fermer la porte à double tour et jeter la clef (quand nous ne la conservions pas pour notre collection), tracer au fusain des inscriptions injurieuses sur les murs ou retoucher au Stylo le texte des publications de bans… tels étaient nos jeux, détestables, j'en conviens.