Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
— Parfaitement. C’est entendu, j’accepte votre proposition.
— Laissez-moi me renseigner d’abord, je vous appellerai dès que j’aurai du nouveau.
Quelques minutes plus tard, le Burkinabé prétextait un rendez-vous et laissait le capitaine dubitatif devant son assiette de couscous refroidi. Jour après jour, Escoffier se fondait dans le cerveau du tueur. Aujourd’hui, il avait fait un petit pas de plus : il savait que l’auteur des trois homicides, s’il agissait bien seul, devait avoir un esprit tordu, intelligent, bien informé, mais bigrement tortueux.
22
Quelques jours plus tard, le parquet de Meaux dessaisissait la gendarmerie du dossier Vanhoolt en faveur de la brigade criminelle. Le commissaire Ughetti dépêcha Zellerman et deux de ses hommes pour collecter les informations auprès des gendarmes.
L’adjudant-chef Launay les reçut et leur transmit les éléments de l’enquête, accompagnés de ses impressions.
— Tout est là, dit Launay en tendant un dossier sanglé. Nos hommes ont bien avancé dans les investigations, comme vous pourrez le constater. Je vous souhaite bien du plaisir, messieurs.
Le gendarme dissimulait mal son amertume. C’était lui qui avait été désigné pour mettre en place une cellule de crise à l’annonce du meurtre de l’adolescente ; il considérait la décision du parquet comme un désaveu. Zellerman s’était préparé à ce type d’accueil.
— Je suis sûr que vos gendarmes auront fait du bon boulot, comme d’habitude, dit-il mi-obséquieux, mi-compréhensif.
— Avez-vous beaucoup d’intuition, commandant Zellerman ? rétorqua Launay.
— Beaucoup, c’est difficile à dire, il vaut mieux en être doté d’un minimum dans notre métier, me semble-t-il.
— Il vous en faudra beaucoup dans cette affaire, faites-moi confiance. La traque d’un assassin n’est pas une science exacte contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire en haut lieu.
— Vous prêchez un convaincu, fit le commandant, impatienté.
— Au cas où votre intuition serait en panne, vous pourrez toujours vous en remettre à l’oracle de la science, l’analyse des empreintes génétiques est en cours, le labo vous transmettra les résultats. Et si l’ADN ne donnait rien, il vous restera encore le hasard, tous les flics du monde en appellent au hasard quand ils n’ont rien de mieux.
Après avoir subi les considérations de l’adjudant-chef, Zellerman et ses hommes se rendirent au port de la Rosée, où Laurette avait trouvé la mort. Ils arpentèrent les bords du canal, foulèrent l’endroit où la jeune fille était tombée. Marcher sur les pas de l’assassin, renifler une scène de crime, Launay avait raison, c’était encore la meilleure façon de faire connaissance avec un tueur. Dans le véhicule qui les ramenait vers Paris, les trois officiers ressassaient encore les paroles de l’adjudant-chef.
Pour la deuxième fois en deux semaines, Lucien Despoisses poussait la porte style Art déco du commissariat du 18e, se jurant qu’il n’y en aurait pas de troisième. Ça devenait inconvenant de fréquenter la police aussi assidûment.
Le brigadier-chef Toussaint, qui n’avait pas oublié la susceptibilité du sans-abri, lui donna du « vous » d’emblée, le flattant ostensiblement en lui donnant la priorité sur les autres « clients ».
— Qu’est-ce qui vous amène cette fois, sieur Despoisses ?
Dans le sas, une Togolaise criait qu’on lui avait « subtilisé » son portable, un couple de petits vieux patientait et un quadragénaire passait ses nerfs sur une stagiaire. Lulu regarda Toussaint droit dans les yeux.
— Je veux déposer, déclara-t-il sur un ton solennel.
— On t’a volé ton caddie ?
Le tutoiement redevenait naturel chez le brigadier-chef, a fortiori à l’encontre d’un sans domicile fixe. Il se corrigea :
— Pardon, vous souhaitez déposer une plainte ?
— Non, c’est pas une plainte, je veux déposer.
Le sans-abri n’était toujours pas à prendre avec des pincettes. Toussaint s’arma de patience en inspirant profondément.
— On dépose une plainte quand on nous a volé quelque chose, quand on nous a violenté, quelque chose dans ce genre-là. Tu piges ?
— Alors, c’est bien ça. Je veux déposer pour violence.
Toussaint commençait à en avoir par-dessus la tête de ce clodo caractériel.
— Qu’est-ce que c’est, ton problème, exactement ? demanda-t-il en élevant le ton. On t’a agressé ?
— Non, c’est pas moi. C’est mon copain Jeannot, il y a deux mois…
Le policier leva les bras au ciel de désespoir.
— Deux mois ! Écoute, tu diras à ton copain de venir déposer lui-même. On ne peut pas faire ce genre de choses à la place de quelqu’un d’autre. Je ne vais pas déranger un officier de police pour une histoire abracadabrante.
— Alors, tu lui diras à ton officier que c’est rapport aux meurtres.
— Tu pourrais pas être un peu plus clair ?
Lulu était vexé. Il n’était quand même pas venu jusqu’ici pour rien. Autour de lui, des uniformes bleus passaient d’un bureau à un autre, déplaçant beaucoup d’air et déployant autant d’énergie. Il fit un effort surhumain pour ne pas tourner les talons et s’enfuir loin de là.
— C’était avant les grands froids, près du pont d’Arcole, dit-il. Une nuit, Jeannot a voulu pisser dans la Seine, quand un mec l’a assommé comme une bête. Il voulait le tuer, pour sûr. Heureusement qu’j’étais là pour gueuler, sinon y s’rait mort, comme le Polack.
— Et pourquoi tu dis pas à Jeannot de venir faire ses commissions lui-même ? demanda Toussaint.
— Ben, parce que j’sais pas où y crèche, pardi. J’ l’ai pas revu depuis. De toute façon, y s’rait jamais v’nu dans ton commissariat.
Le brigadier-chef réfléchit.
— Et cette fable te revient à l’esprit seulement deux mois plus tard ?
— Ben ouais, et c’est comme ça. Mais si on m’emmerde, j’vais pas moisir ici plus longtemps. C’était juste pour aider.
— Te fâche pas. Je vais voir si quelqu’un peut prendre ton témoignage.
— Dis à ton chef que ce type, c’est l’assassin du Polonais. Y comprendra peut-être, lui.
Toussaint haussa les épaules. Le sous-entendu était superflu, ce SDF abusait de sa patience. Personne ne devinait le doigté qu’il fallait pour orienter le public à longueur de journée. Le brigadier-chef n’était pas seulement un cerbère, sa hiérarchie exigeait de lui beaucoup de discernement et du bon sens pour comprendre en quelques secondes le problème que chaque citoyen venait lui exposer. Il était fatigué, Toussaint, de tout ce remue-ménage. C’était pas croyable l’imagination humaine dans le domaine du mal. Il en avait vu de toutes les couleurs depuis qu’il avait débarqué de la Guadeloupe. Pour l’heure, dans l’échelle du mal, il estima que la déclaration de Lulu pouvait « donner matière à ». La commissaire Euranie Frossard n’avait-elle pas fait un speech à la relève de 14 heures, un beau discours sur les derniers événements, exhortant ses troupes à ne négliger aucun indice. Depuis dix jours, le commissariat était sous pression. Deux patrouilles étaient affectées en permanence aux quartiers des Grandes-Carrières et Clignancourt.
Lulu déposa et un lieutenant rédigea le procès-verbal. Depuis que le patron était une patronne, l’officier de police était démotivé. Il trouvait dégradant le fait d’être commandé par une femme, une gravure de mode en plus. Il savait bien ce qu’il ferait, lui, à la place des chefs, d’une pimbêche pareille. Toutes ces considérations nuisaient quotidiennement au contenu de ses procès-verbaux qui étaient truffés de fautes d’orthographe. Absorbé par la rédaction de son PV, il ne saisit pas l’importance du témoignage de Lulu. Le zélé Toussaint signala la présence de l’individu Despoisses à Mlle Frossard, et à l’instant où elle eut le PV sous les yeux, la commissaire pressentit l’importance de son témoignage. Elle en informa le divisionnaire.