Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
Escoffier frissonna. Cet homme venait de décrire ce que ressentait probablement un criminel au moment de passer à l’action, était-ce intentionnel de sa part ? Le Burkinabé continua son explication :
— Les masques sortent lors des rites funéraires, ces rites ont pour fonction de maintenir l’ordre social en permettant une relation entre le monde des vivants et celui des ancêtres. Quand le masque danse, il est pénétré par une force. Même après la cérémonie, il peut rester chargé d’une énergie dangereuse, c’est pourquoi on l’enferme ou on le détruit.
— Et celui-ci ? demanda Escoffier en pointant un masque en bois simple muni d’un long appendice.
— C’est un objet d’art dogon, le masque Éléphant. Ce masque ne danse pas, il se promène dans la foule durant les cérémonies.
Le capitaine restait sur sa faim après avoir quitté le Burkinabé, il eût aimé en apprendre davantage sur ces coutumes révélatrices d’un imaginaire très riche. En marchant entre les échoppes du marché Saint-Ouen, il avait l’impression d’avoir perdu tout contact avec la réalité. Il se demanda si M. Paul et son associé n’étaient pas les heureux propriétaires du fétiche livré à Roissy, la veille de Noël, cette statuette qui n’était pas du goût du brocanteur de la rue Damrémont, et qui dormait encore dans le sous-sol du Point-Virgule.
L’effervescence, à l’entrée de Saint-Ouen, atteignait son acmé : sur les trottoirs, les camelots vendaient des jeans bon marché et de la fripe, des musiques exotiques se répondaient d’un stand à l’autre, les vendeurs s’invectivaient, tandis que des cars de police stationnaient discrètement.
Le Mossi l’avait convaincu, mais le mystère restait entier. Il entendait déjà Ughetti le narguer : « La piste africaine, vous me faites vraiment marrer, Escoffier. » En roulant vers Saint-Germain, il se remémora les dernières paroles de Titinga Koliga : « Il faut interpréter ce dessin comme un avertissement, capitaine ! »
18
L’homme regarda sa montre : elle indiquait 2 heures du matin. Il percevait les coups de Klaxon des fêtards qui tenaient à entrer dans la nouvelle année bruyamment. Il détestait les dimanches, les jours de fête et principalement Noël et la Saint-Sylvestre, attendant la fin des festivités en se calfeutrant chez lui. Dans son appartement perché au sommet d’une tour, il tournait en rond dans l’obscurité, s’arrêtait quelques instants à la fenêtre, plongeait son regard sur ce quartier de Paris où il vivait. Au loin, il reconnaissait les hauts de Belleville, sur la droite l’hôpital Robert-Debré flottait dans le noir comme un vaisseau fantôme. Quand il balayait la grande ville d’un coup d’œil, une impression de puissance fleurissait en lui, au milieu du plexus, gonflait son thorax, lui procurait une sensation de bien-être. Il avait étudié tous les recoins de la mégapole, en connaissait tous les mystères.
Toujours dans l’obscurité, il se dirigea vers la bibliothèque du salon, farfouilla derrière les volumes d’une encyclopédie et extirpa un gros cahier d’écolier qu’il plaça sur son estomac comme s’il tenait un trésor. Le halo des lumières de la ville éclairait suffisamment le salon pour qu’il avançât sans hésiter, ni heurter les meubles. Il déposa le cahier sur un bureau ancien placé devant la baie vitrée, alluma la petite lampe halogène orientée vers lui, approcha un fauteuil dans lequel il prit place.
En tournant les pages du cahier, l’homme souriait. Sur les pages quadrillées avaient été collés avec soin des articles de journaux qui recensaient des scènes de crimes perpétrés au cours des dernières années. Sur chaque article, le mode opératoire avait été entouré au stylo rouge.
— Tu ne dors pas ? demanda une voix féminine qui le fit sursauter. Toujours ces insomnies ? Tu devrais prendre un somnifère, c’est férié demain, tu pourras te reposer.
Il balbutia quelques mots, referma le cahier et éteignit la lampe.
— Je vais regarder un peu la télé pour m’endormir.
— Comme tu voudras, mais n’oublie pas de l’éteindre.
La chaîne animalière proposait un reportage sur les araignées. Dès la première image, il fut fasciné par ce qu’il voyait. Une voix masculine grave parlait sur un ton volontairement dramatique du thomisus onustus walck, plus connu sous le nom de l’araignée-crabe : Comme le crabe, le thomise marche de côté et ses pattes antérieures sont plus puissantes. Il ne tisse pas de toile, non, il attend, embusqué au milieu des fleurs, il attend l’arrivée de la proie. Sa préférence va à la petite abeille domestique… Toute pacifique, l’abeille survient, désireuse de butiner. De sa langue, elle sonde les fleurs et choisit une zone de récolte abondante. La voici toute absorbée, qui emplit ses corbeilles et se gonfle le jabot… Le thomise émerge de sa cachette, bondit, contourne l’abeille, s’en approche et d’un saut la happe derrière la tête, à la naissance du cou…
La petite abeille proteste en dardant son aiguillon dans le vide, elle étire ses pattes, et c’est fini. La morsure à la nuque est foudroyante, les ganglions cervicaux ont été atteints. L’assassin hume le sang de sa victime avant de rejeter le cadavre tari…
L’homme ne parvenait plus à se dégager de l’image, il était happé, hypnotisé par la scène qui se déroulait sous ses yeux et il sentit une partie de lui-même partir à la dérive. Il lutta quelques minutes contre cette sensation qui le terrifiait toujours, s’allongea sur le canapé, le cœur battant, éteignit le téléviseur en appuyant brusquement sur la touche de la télécommande. À présent, il savait qu’il ne trouverait plus le sommeil jusqu’à l’aube.
19
En ce premier jour de l’année, la petite commune de Gressy-en-France donnait l’impression d’avoir la gueule de bois. Même les eaux de la Beuvronne, à l’entrée du village, roulaient au ralenti. Depuis qu’elle avait pris conscience d’exister, le jour de l’an paraissait à Laurette Vanhoolt le jour le plus ennuyeux de l’année. Elle n’était pas loin de la vérité, car la pluie n’avait cessé de tomber toute la matinée et les rues étaient désertes. Ce 1er janvier était pourtant différent de tous ceux qu’elle avait vécus jusqu’à présent, car Laurette avait rendez-vous avec son amoureux, au bord du canal de l’Ourcq, à deux pas de la scierie. Elle était très en avance et sa joie contrastait singulièrement avec la nostalgie ambiante : elle était toujours comme ça, Laurette, quand elle était amoureuse. Son rat ne l’accompagnait plus depuis que la bestiole était tombée malade le matin de Noël. D’habitude, elle l’enroulait autour de son cou comme une petite fourrure et les gens n’y voyaient que du feu, remarquant à peine la fine queue du rongeur dont la pointe caressait la poitrine naissante de la jeune fille. Une brume légère enveloppait les eaux de l’Ourcq courant vers Paris, à la rencontre de la Seine. Des arbres grêles se reflétaient dans l’eau, figés dans leur nudité. Des corbeaux lançaient leur cri lugubre et le ciel s’obstinait à s’habiller de tons gris, des couleurs nulles, songeait l’adolescente. Elle donna de grands coups de pied dans un tas de feuilles mortes pour se donner du courage, souffla sur ses doigts engourdis en exhalant un petit nuage de vapeur. Au loin, les bois de Claye fumaient.
Laurette Vanhoolt avait quitté la villa de ses parents juste après le déjeuner familial. Elle avait abandonné son vélo le long de la départementale 34, près de la scierie, au lieu-dit « La Rosée ». Le cycle à la peinture rouge écaillée était attaché par une grosse chaîne à un panneau indicateur. Elle avait couru sur le sentier qui descendait vers le canal, pour sentir son corps défier l’atmosphère désolée. La jeune fille allait jusqu’à trouver beau le canal aux eaux couleur de suie, et romantique le chemin de halage puisque Loïc, le garçon qu’elle aimait, lui avait demandé de le rejoindre à la clôture, par SMS. Chaque minute, elle vérifiait l’écran de son téléphone portable au cas où il eût appelé pour prévenir qu’il serait en retard. Son oreille s’étant habituée au silence profond, elle pouvait distinguer à présent un tas de petits bruits : le clapotis mélancolique des gouttelettes sur les eaux du canal, car il pleuviotait encore, le son mat de l’eau tombant d’un toit sur une bâche recouvrant des planches de bois, le timide pépiement d’un moineau égaré. C’est à peine si elle osait respirer et marcher de crainte de déranger cette paix presque parfaite.