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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Ce qui est sûr, c’est qu’on avait beaucoup discuté à Conches, pour savoir si l’on se rendrait à Rouen, dans une semaine de là, le mardi d’avant la mi-carême, au festin auquel le Dauphin, duc de Normandie, avait prié tous les plus importants chevaliers normands, pour tenter de s’accorder avec eux. Philippe de Navarre conseillait qu’on refusât ; Charles au contraire était enclin à accepter. Le vieux Godefroy d’Harcourt, celui qui boite, était contre, et le disait bien fort. D’ailleurs, lui qui s’était brouillé avec feu le roi Philippe VI pour une affaire de mariage où l’on avait contrarié ses amours, ne se regardait plus tenu par aucun lien de vassalité envers la couronne. « Mon roi, c’est l’Anglais », disait-il.

Son neveu, l’obèse comte Jean, que le fumet d’un banquet eût traîné à l’autre bout du royaume, penchait pour y aller. À la fin, Charles de Navarre dit que chacun en ferait à son gré, que lui-même se rendrait à Rouen avec ceux qui le voudraient, mais qu’il approuvait autant les autres de ne point paraître chez le Dauphin, et que même c’était sagesse qu’il y en eût dans le retrait, car jamais il ne fallait mettre tous les chiens dans le même terrier.

Une chose encore fut rapportée au roi qui pouvait étayer le soupçon de complot. Charles de Navarre aurait dit que, si le roi Jean venait à mourir, aussitôt il rendrait public son traité passé avec le roi d’Angleterre, par lequel il le reconnaissait pour roi de France, et qu’il se conduirait en tout comme son lieutenant dans le royaume.

Le roi Jean ne demanda pas de preuves. Le premier soin d’un prince doit être de toujours faire vérifier la délation, et la plus plausible aussi bien que la plus incroyable. Mais notre roi manque tout à fait de cette prudence. Il gobe comme œufs frais tout ce qui nourrit ses rancunes. Un esprit plus rassis eût écouté, et puis cherché à rassembler renseignements et témoignages au sujet de ce traité secret qui venait de lui être révélé. Et si, de cette présomption, il avait pu faire vérité, il eût alors été bien fort contre son gendre.

Mais lui, dans l’instant, prit la chose pour certifiée ; et c’est tout enflammé de colère qu’il entra dans l’église. Il y eut, m’a-t-on dit, une conduite étrange, n’entendant point les prières, prononçant tout de travers les répons, regardant chacun d’un air furieux et jetant sur le surplis d’un diacre la braise d’un encensoir auquel il s’était heurté. Je ne sais trop comment fut baptisé le rejeton des d’Artois ; mais, avec un semblable parrain, je crois qu’il faudra bien vite faire renouveler ses vœux à ce petit chrétien-là, si l’on veut que le bon Dieu l’ait en miséricorde.

Et dès l’issue de la cérémonie, ce fut l’ouragan. Jamais les moines de Beaupré n’entendirent tant de jurons affreux, comme si le diable s’était venu loger dans la gorge du roi. Il pleuvait, mais Jean II n’en avait cure. Pendant toute une grande heure et alors qu’on avait déjà corné l’eau du dîner, il se fit saucer en arpentant le jardin des moines, battant les flaques de ses poulaines… ces ridicules chaussures que le beau Monseigneur d’Espagne et lui mirent en mode… et forçant toute sa suite, messire Nicolas Braque, son maître de l’hôtel, et messire de Lorris, et les autres chambellans, et le maréchal d’Audrehem et le grand Jean d’Artois, tout éberlué et penaud, à se tremper avec lui. Il se gâta là pour des milliers de livres de velours, de broderies et de fourrures. « Il n’y a nul maître en France hors moi, hurlait le roi. Je ferai qu’il crève, ce mauvais, cette vermine, ce blaireau pourri qui conspire ma fin avec tous mes ennemis. Je m’en vais l’occire moi-même. Je lui arracherai le cœur de mes mains, et je partagerai son puant corps en tant de morceaux, m’entendez-vous ? qu’il y en aura assez pour en pendre un à la porte de chacun des châteaux que j’ai eu la faiblesse de lui octroyer. Et qu’on ne vienne plus jamais intercéder pour lui, et qu’aucun de vous ne s’avise de me prêcher l’accommodement. D’ailleurs, il n’y aura plus lieu de plaider pour ce félon, et la Blanche et la Jeanne pourront se vider à faire couler leurs larmes ; on apprendra qu’il n’y a nul maître en France, hors moi. » Et sans cesse il revenait sur ce « nul maître en France, hors moi », comme s’il avait eu besoin de se persuader qu’il était le roi.

Il se calma à demi pour demander quand se tiendrait ce banquet que son âne de fils offrait si courtoisement à son serpent de gendre… « Le jour de la Sainte-Irène, le 5 avril »… « Le 5 avril, la Sainte-Irène », répéta-t-il comme s’il avait peine à se mettre une chose si simple dans l’esprit. Il resta un moment à secouer la tête, tel un cheval, pour égoutter ses cheveux jaunes tout collés de pluie. « Ce jour-là, j’irai chasser à Gisors », fit-il.

On était habitué à ses sautes d’humeur ; chacun pensa que la colère du roi s’était épuisée en paroles et que la chose en resterait là. Et puis advint ce qui se passa au banquet de Rouen… Oui, mais vous ne le savez pas par le menu. Je vais vous conter cela, mais demain ; car pour ce jour d’hui, l’heure avance, et nous devons être proches d’arriver.

Vous voyez, à bavarder ainsi, le chemin paraît plus court. Pour ce soir, nous n’avons qu’à souper et dormir. Demain, nous serons à Auxerre, où j’aurai des nouvelles d’Avignon et de Paris. Ah ! un mot encore, Archambaud. Soyez circonspect avec Monseigneur de Bourges, qui nous accompagne, si jamais il vous entreprend. Il ne me plaît guère, et je ne sais pourquoi, j’ai dans l’idée que cet homme-là a des intelligences avec le Capocci. Lancez le nom, sans paraître y toucher, et vous me direz ce qu’il vous en semble.

III

VERS ROUEN

Le roi Jean s’en fut effectivement à Gisors, mais il n’y resta que le temps de prendre cent piquiers de la garnison. Puis il partit bien ostensiblement par la route de Chaumont et de Pontoise, afin que chacun pût croire qu’il rentrait à Paris. Il emmenait avec lui son second fils, le duc d’Anjou, et puis son frère, le duc d’Orléans, lequel paraît plutôt comme un de ses fils, car Monseigneur d’Orléans, qui a vingt ans, en compte dix-sept de différence avec le roi, et seulement deux avec le Dauphin.

Le roi s’était fait escorter du maréchal d’Audrehem, de ses seconds chambellans, Jean d’Andrisel et Guy de La Roche, parce qu’il avait expédié à Rouen, quelques jours plus tôt, Lorris et Nicolas Braque, sous le prétexte qu’il les prêtait au Dauphin pour veiller aux préparatifs de son banquet.

Qui y avait-il encore derrière le roi ? Oh ! il avait bien constitué sa troupe. Il emmenait les frères d’Artois, Charles et l’autre… « mon cousin Jean »… qui lui collait à la croupe et dépassait de la tête toute la chevauchée, et encore Louis d’Harcourt, qui était en brouille avec son frère et son oncle Godefroy, et tenait à cause de cela le parti du roi. Je vous passe les écuyers de chasse et les veneurs, les Corquilleray, Huet des Ventes, et autres Maudétour. Dame ! le roi allait chasser et voulait en donner l’apparence ; il montait son cheval de chasse, un napolitain vite, brave et bien embouché qu’il affectionne particulièrement. Nul ne pouvait s’étonner qu’il fût suivi des sergents de sa garde étroite, commandés par deux gaillards fameux pour la grosseur de leurs muscles, Enguerrand Lalemant et Perrinet le Buffle. Ces deux-là vous retournent un homme rien qu’en le prenant par la main… Il est bon qu’un roi ait toujours autour de lui une garde rapprochée. Le Saint-Père a la sienne. J’ai mes hommes de protection, moi aussi, qui chevauchent au plus près de ma litière, comme vous avez dû vous en aviser. Je suis tellement accoutumé à eux que je finis par ne plus les voir ; mais eux ne me quittent pas des yeux.

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