Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
C’est désormais un fait acquis, Louis tournera au début de l’hiver son premier film en vedette. Jules Borkon prépare le terrain d’une main de maître en s’arrangeant pour que les journalistes de la presse spécialisée s’en fassent déjà l’écho. Cette annonce n’échappe pas à André Bernheim, l’imprésario qui peut se vanter de compter dans son écurie les plus grandes vedettes du moment tels Jean Gabin, Michèle Morgan, Gérard Philipe, Jean Marais, Danielle Darrieux ou Georges Marchal. Il tient absolument à ce que Louis le rejoigne. Une proposition difficile à refuser quand on sait l’influence de cet agent auprès des réalisateurs et des producteurs. Louis accepte sans la moindre hésitation. Tout comme il accepte de prêter l’espace de deux jours son concours à un film publicitaire vantant les bienfaits du Martini. En pompiste maladroit, il abreuve le comédien Henri Garcin de cet apéritif pour un cachet de 8 000 francs.
Louis profite de deux semaines de relâche au mois d’août pour se reposer à la fois en Bretagne et à Maule où il bricole toutes sortes d’aménagements. Il sécurise, en particulier, chacune des serrures, craignant que la maison soit vandalisée comme d’autres résidences secondaires le sont régulièrement dans la région. C’est une obsession chez Louis de Funès. La peur d’un cambriolage, la peur que femme et enfants soient en danger en son absence le pousse même à demander un port d’armes ! « Il en avait toujours une sur lui, se souvient Patrick de Funès. Il disait que si sa femme était attaquée alors qu’il était au potager, il ne saurait pas la défendre sans cela. Il demandait aux gendarmes les meilleures marques, celles qui ne s’enrayaient pas. On en a retrouvé dans tous les lieux où il a vécu[124]. » En vacances, Louis lit attentivement le scénario et les dialogues désormais au point de Comme un cheveu sur la soupe. Au synopsis d’origine, Yvan Audouard, aidé en cela par Jean Redon et Maurice Régamey, a ajouté une peine de cœur et le sauvetage d’une jeune inconnue de la noyade. Pierre Cousin (Louis de Funès), le compositeur incompris, en portant secours à Caroline, une chanteuse sans succès, s’attire les faveurs de la presse qui relate son exploit. Pierre et Caroline deviennent alors célèbres, et tout est bien qui finit bien. Dialogues soignés, séquences travaillées. En un mot, c’est à son goût, même s’il annote en marge quelques idées de gags et d’effets. Il veille aussi à ce que chaque scène où il doit jouer du piano ne souffre d’aucune erreur. Il regarde encore le nom des comédiens avec lesquels il va devoir tourner. Il n’apporte aucune retouche, d’autant qu’aucun rôle secondaire ne risque de lui faire de l’ombre. Quant à sa future partenaire, Noëlle Adam, il est convenu avec Borkon qu’il fera sa connaissance à la fin septembre. Tout se présente donc pour le mieux.
En revanche, à la Comédie des Champs-Élysées, un vent de tempête règne en coulisses. Le torchon brûle entre Pierre Brasseur et Claude Sainval. Depuis quelques mois, Brasseur s’est mis en tête d’adapter puis de porter à l’écran le roman de René Fallet, La Grande Ceinture. Il a déjà obtenu l’accord du chanteur Georges Brassens pour être de cette aventure. Il est également parvenu à convaincre René Clair d’en assurer la réalisation. René Clair tient absolument à ce que Pierre Brasseur soit libre de tout engagement au début du mois de décembre. Or, le contrat de Brasseur avec la Comédie des Champs-Élysées le lie jusqu’à la fin de l’année. L’acteur s’évertue à faire réviser son contrat. Claude Sainval s’y refuse, d’autant que le succès d’Ornifle ne se dément pas. Il ne se passe pas un jour sans que les coups de gueule viennent assombrir une ambiance jusque-là harmonieuse. Sans être au centre du conflit, Louis souffre de cette situation. Brasseur multiplie les extravagances. Certains soirs, il va même jusqu’à bâcler son texte, déroutant ses partenaires. Louis déteste cette situation délétère et il n’est pas fâché de respirer un peu d’air pur en allant tourner pour la télévision, sous la direction de Stellio Lorenzi, La Puce à l’oreille, où il reprend son rôle de Ferraillon[125].
Le 26 octobre 1956, La Traversée de Paris est sur les écrans de la capitale. Louis espère que la presse lui accordera quelques lignes. Il va vite déchanter. On ne parle quasiment que de Gabin et de Bourvil[126] tout en s’attardant longuement sur la portée politique et morale du film. Seul ou presque, François Truffaut dans Arts[127] écrira que « Louis de Funès est magnifique ». De Funès n’est pas étonné d’être ainsi oublié. Que valent les seconds rôles pour les critiques ? Et pourtant, que serait un film sans leur présence ? Dans les coulisses de la Comédie des Champs-Élysées l’atmosphère est toujours aussi irrespirable. Brasseur grogne chaque jour davantage en même temps qu’il force sur la bouteille. Le 22 novembre, chacun l’attend désespérément. On retarde sous un vague prétexte le lever de rideau. Sainval tente de le joindre à son domicile où son épouse, Lina Magrini, affirme ne pas savoir où son mari est passé ! Il faut se rendre à l’évidence, Pierre Brasseur a pris la poudre d’escampette. Par sécurité, Sainval demande au comédien Jean Martinelli d’apprendre le rôle en urgence. Et… le 24 novembre, c’est lui qui endosse le costume d’Ornifle[128]. Seulement, Martinelli, en dépit de son talent, n’est pas Brasseur et c’est Brasseur que le public veut applaudir. La fréquentation du théâtre s’en ressent lourdement au point que le 11 décembre Ornifle quitte l’affiche.
Louis en est fâché, tout comme ses partenaires. Il aurait bien aimé continuer à enfiler son pardessus trop grand, mais il doit bien se rendre à l’évidence. Dégagé de cette obligation théâtrale, il va pouvoir se consacrer à plein temps au tournage de Comme un cheveu sur la soupe dont les prises de vues commencent le 26 décembre. C’est lui la vedette, et il en attend beaucoup. Mais peut-on déjà parler d’un premier pas sur le sentier de la gloire ?
6.
Un art ménagé
Jules Borkon ne se contente pas d’être un producteur de cinéma. Homme de spectacle avant tout, il sait parfaitement susciter la curiosité des échotiers de la presse spécialisée ou grand public. Il a, en particulier, négocié avec la direction de l’hebdomadaire Le Film français la publication d’un roman-photo mettant en valeur Louis de Funès dans les futures péripéties de Comme un cheveu sur la soupe. Dès le 26 décembre 1956, deux photographes sont en place afin d’immortaliser sur la pellicule la scène où Louis doit sauver de la noyade Noëlle Adam. Dans les studios de Saint-Maurice, le décorateur Roger Braincourt a fait construire un pont semblable à ceux qu’on rencontre le long du canal de l’Ourcq, une écluse, un semblant de point d’eau… On a pris grand soin de bâcher le fond de cette « piscine » car Louis ne sait pas nager. Dans ce décor rien ne manque. Un banc, quelques arbustes, un réverbère et, surtout, une bitte d’amarrage sur laquelle Louis s’assoit et prend l’air dubitatif à la façon du Penseur de Rodin. Un plan, deux plans, un plan de coupe… puis c’est au tour de Noëlle Adam d’entrer en action. Peu familiarisée avec le milieu du cinéma — c’est la première fois qu’elle tourne —, la jeune femme guette les réactions de Maurice Régamey mais aussi celles de Louis de Funès qui pourtant n’a pas cessé de la rassurer. « Dès notre première rencontre quelques semaines plus tôt, de Funès m’a tout de suite mise très à l’aise. Il fut délicieux pendant toute la durée du tournage. Il n’a pas hésité à me donner des conseils. Il me parlait comme si j’avais été sa propre fille. Je me souviens même qu’il m’avait dit qu’il aimerait bien avoir une petite fille… Je me rappelle encore que quelquefois, il agaçait Régamey parce que lorsqu’il ne sentait pas bien une scène il voulait qu’on la recommence tout de suite. J’ai lu plus tard qu’il était casse-pieds. Il ne m’a jamais donné cette impression. Je dirais plutôt qu’il était très consciencieux[129]. »
124
Patrick de Funès à Patrick Laurent in La Dernière Heure de Namur daté du 4 mai 2005.
125
Cette pièce filmée sera diffusée le 22 septembre 1956. On notera à cette occasion que certains auteurs affirment que Louis de Funès fut cette même année de la distribution d’un feuilleton, La Famille Anondin, réalisé par Marcel Bluwal. Renseignements pris auprès de Marcel Bluwal, Louis de Funès n’a jamais figuré, même dans un petit rôle, dans cette série de huit épisodes dont les vedettes étaient Pierre Destailles et Blanchette Brunoy.
126
André Bourvil recevra au Festival de Venise le prix Volpi pour son interprétation.
127
Le 12 septembre 1956. François Truffaut, ayant vu La Traversée de Paris en projection de presse, publia sa critique avant que le film ne soit présenté au public.
128
Cette rupture « abusive » de contrat coûtera la bagatelle de 8 millions de francs de dommages et intérêts à Pierre Brasseur et au producteur de Porte des Lilas par jugement de la 5e chambre civile de Paris.
129
Témoignage de Noëlle Adam à l’auteur.