Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Aux premiers jours de mai, dans son tablier trop grand, son béret sur le front, Louis se glisse dans la peau de Jambier. Même s’il est impressionné par Jean Gabin, il joue sa partition comme si sa vie en dépendait. De réplique en réplique son visage se décompose, passant de l’obséquiosité à la « trouillardise ». Il est tour à tour arrogant, veule, ridicule, pathétique, pleutre… En quelque sept minutes, Louis décline une incroyable palette de sentiments. Son visage passe par toutes les couleurs pour finir livide une fois qu’il a déboursé contre son gré 5 000 francs sous la menace d’un Grandgil hurlant : « Jambier, 45, rue Poliveau ! Jambier ! Jambier ! Jambier ! Jambier ! Jambier ! » Sa prestation frise le génie théâtral. Louis, pour une fois, ne fait pas rire. Pour une fois, peut-être la seule de toute sa carrière, il joue tragique, croquant comme personne n’aurait peut-être su le faire ces commerçants qui sous l’Occupation faisaient leur beurre avec le marché noir. Quand, le soir, Louis visionne les rushes, il doute de son travail. À ses côtés, Bourvil le rassure : « Cessez d’être inquiet, Louis, je vous dis que vous êtes très bon ! » Pour sa part, impressionné, Autant-Lara s’écrie : « Le petit, là… C’est incroyable ! De son petit rôle, il en a fait un grand ! Quelle présence ! » Et dans la bouche de ce réalisateur, ce n’est pas un mince compliment quand on sait ce qu’il pense de Jean Gabin : « C’est un acteur moyen, au fond. Faut l’habiller sur mesure, sinon… Ce n’est pas un acteur : c’est une personnalité, et c’est autre chose. Il ne lui faut pas des metteurs en scène, il lui faut des domestiques qui abondent dans le sens de la continuité à tout prix de son petit fricot personnel[119]… »
Après en avoir terminé avec Bourvil, qu’il a eu plaisir à retrouver, et avec Jean Gabin, dont il n’a pas eu à se plaindre, Louis part tourner à Courbevoie sous la direction de Norbert Carbonnaux. Là, Paule Corday-Marguy, une journaliste de Mon film[120], vient l’interviewer pour lui consacrer une pleine page dans sa rubrique « Les amours de nos vedettes ». Outre les inévitables questions sur ses origines espagnoles et ses débuts comme pianiste puis comme apprenti comédien, elle lui demande de faire le point sur sa carrière. Louis ne lui cache pas que « depuis seulement trois ans, je joue des rôles qui me plaisent comme Le Mouton à cinq pattes avec Fernandel, La Traversée de Paris et celui-ci, Courte Tête, où je m’en donne à cœur joie avec les personnages les plus divers, parce que je fais le “baron” de Fernand Gravey. Je suis le compère d’un camelot. Dans le film de Carbonnaux, je suis prêtre, lad, colonel et compère. C’est ça mon plaisir, jouer des personnages très différents ». La chroniqueuse le questionne aussi sur sa vie privée : « Je sais que vous êtes marié : êtes-vous aussi père de famille ? — J’ai deux gars. Patrick et Olivier, douze et sept ans. — Pour vous, la vie d’acteur ne gêne en rien le bonheur familial ? — Je fais distinctement deux parts : mon métier et ma vie privée. — Pensez-vous que l’un de vos enfants, ou les deux, suivront vos traces ? — Je n’y tiens pas du tout et, avant tout, ils devront au moins ne pas échouer au bac ! — Vous sortez souvent ? — Très peu et je ne reçois que des amis sûrs, des ménages comme le mien, où l’on tient à sa tranquillité. — Où prenez-vous vos vacances ? — Où je peux pêcher à la ligne. — En mer ? — Ou en rivière, ça m’est égal, pourvu que je pêche. — Êtes-vous coquet ? — Non ! Et puis on est trop fatigué, à la fin de la journée, pour avoir envie de l’être. C’est dur, vous savez, ce métier. On en fait des heures de travail quand on tourne ! En quittant le studio, on a envie de dormir ou de respirer un peu d’air pur. — Vous le dites tous ! — Parce que nous en sommes tous là. Il ne nous reste du temps que lorsque nous ne tournons pas… et il faut tourner ! — Vous n’avez pas une petite maison à la campagne ? — Si, à Maule, pas loin de celle de Bourvil [121], qui est un de mes bons amis. — Vous pouvez toujours manger des salades fraîches ! — J’ai cinq mille mètres de terrain… alors, vous voyez ! Tout juste de quoi récolter des pommes de terre que l’on mange sur place, mais c’est intéressant pour les enfants, pour ma femme, afin de nous reposer tous. Là-bas, je lis beaucoup. […] Vous me parliez de mes nombreux personnages ; dans la rue, dans la société, j’ai toujours tendance à caricaturer, mais je perçois le côté dramatique des gens que je restitue dans le comique. — Je crois que Courte Tête promet du bon temps ? — C’est mon avis ! Avec Fernand Gravey, Jacques Duby et Jean Richard… il y aura de quoi rire, je puis vous l’assurer… » Et Paule Corday-Marguy de conclure son article par cette phrase : « Pour ma part, je suis heureuse de contribuer à vous faire connaître, chers lecteurs, un acteur comique qui commence à être très apprécié du public. »
Toujours dans cet entretien, illustré d’une photo de Louis de Funès dans La Bande à papa, Louis précise qu’il est sous contrat avec Jules Borkon et qu’il fera « deux films par an ». En effet, le scénario du premier se construit doucement mais sûrement. D’une part, Borkon a trouvé le financement ; d’autre part, il a demandé à l’écrivain Yvan Audouard de travailler au scénario : enfin, il a retenu un studio à Saint-Maurice pour la fin novembre. Il ne reste plus à Borkon qu’à dénicher un réalisateur… pas trop cher. Quant aux futurs partenaires de Louis, Borkon lui assure qu’il veillera à engager les meilleurs et qu’il a déjà une petite idée pour sa partenaire féminine. Une jeune danseuse âgée de 23 ans qu’il a remarquée au cabaret La Nouvelle Ève sur les conseils de la directrice de casting Margot Capelier[122]. D’ici là, Louis s’en remet aux indications d’un Norbert Carbonnaux mimant devant chacun de ses acteurs ce qu’il doit faire. Louis s’amuse en faux curé, en faux garçon d’écurie… sachant bien que même si ce film n’a d’autre prétention que de faire rire, il n’ajoutera rien à sa cote de popularité. Il attend bien davantage du film de Borkon, qui est baptisé Comme un cheveu sur la soupe et que son ami Maurice Régamey a accepté de mettre en images.
Louis aimerait aussi pouvoir profiter un peu de sa maison de Maule et de ses cinquante arbres fruitiers. Seulement les représentations d’Ornifle ne lui en donnent guère le loisir. Il laisse Jeanne y passer le week-end avec les enfants. Il sait qu’ils n’ont rien à craindre, même s’il téléphone aussi souvent que possible pour se rassurer et rappeler à Jeanne de ne pas oublier de mettre une cale à l’une des roues arrière de sa 2 CV, laquelle est garée dans une pente ! Mais, un jour, Jeanne va oublier la consigne et « notre automobile va finir sa course dans une porte de garage, cinquante mètres plus bas, raconte Olivier de Funès[123]. “J’ai eu un mal fou à me procurer cette cale, lui dit mon père. Je vais devoir faire toutes les brocantes pour en trouver une autre !” Là était son élégance ! » Élégance. Voilà bien le mot qui caractérise Louis de Funès, dans l’intimité tout comme dans sa vie professionnelle. Il ne se met jamais en colère même si, parfois, la tentation est grande. Un simple regard, un clignement de paupières, un froncement de sourcils suffisent à mesurer le degré de sa mauvaise humeur ou de son mécontentement. Patrick comme Olivier en savent quelque chose quand ils rapportent un mauvais bulletin de notes !
119
Claude Autant-Lara in Les Cahiers de la cinémathèque, no 9, Perpignan, 1973.
120
Mon film daté du 27 mai 1956.
121
André Bourvil possédait une résidence secondaire à Montainville, à quelques kilomètres de Mantes-la-Jolie où il est enterré.
122
Margot Capelier (1911–2007) fit son entrée dans le monde du cinéma en assistant Jacques Prévert dans l’écriture du scénario des Enfants du paradis. Elle créa en France le métier de directrice de casting sur le modèle des Américains au début des années cinquante.
123
Olivier de Funès in Louis de Funès. Ne parlez pas trop de moi, les enfants !, op. cit., p. 82.