Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Dès le mois d’octobre 1955, les journaux annoncent la rentrée théâtrale de Jean Anouilh et celle de Pierre Brasseur, qui n’est pas monté sur scène depuis le Kean de Jean-Paul Sartre en 1953. Ornifle ou le Courant d’air est incontestablement l’événement culturel à suivre. Louis en mesure l’importance, au point qu’il est plutôt heureux de ne pas être pris par le cinéma en dehors d’une brève apparition dans Si Paris nous était conté de Sacha Guitry. Il va aussi jouer les « bouche-trous » à Courbevoie où se tourne La Bande à papa. Sur un scénario de Roger Pierre, adapté par Frédéric Dard et dialogué par Michel Audiard, Guy Lefranc réalise un film mettant en vedette Fernand Raynaud. Une histoire policière moulinée à la sauce vaguement sentimentale. Un acteur[105] faisant défaut à la dernière minute, c’est Noël Roquevert qui suggère d’appeler de Funès à la rescousse. Moyennant un cachet de 900 000 francs et l’assurance de ne tourner que le matin, Louis accepte d’être l’inspecteur Eugène Merlerin, qui arbore un bien peu discret nœud papillon et joue avec un pendule dans son commissariat. Trois matinées de travail, et le plaisir de distiller les répliques d’un Michel Audiard particulièrement en verve[106].
Pour ne pas faire comme tout le monde, Claude Sainval et Anouilh ont, avant la première d’Ornifle, organisé une générale réservée aux critiques, le mercredi 2 novembre. Ce que Pierre Brasseur estimera être une erreur car « il n’a pas voulu qu’on joue en public avant la générale parce qu’il a voulu que les critiques aient leur pièce. Il a dit : on va leur donner ça les premiers. Il a eu tort[107]. » L’avenir va, en effet, donner raison à Pierre Brasseur. Le lendemain, devant un parterre de personnalités au rang desquelles on compte le ministre de l’Éducation nationale Jean Berthoin, le préfet de police André Dubois, le dramaturge Marcel Achard, les écrivains Paul Guth, André Maurois, Marcel Aymé, les comédiens Yves Robert, Fernand Gravey, les comédiennes Danièle Delorme, Suzanne Flon, Denise Grey…, le rideau se lève sur un Brasseur en robe de chambre. Tous se délectent des cinq actes dans lesquels Louis semble au mieux de sa forme, même si le trac le taraude. À l’entracte, il reste totalement concentré tandis que Pierre Brasseur dévore des montagnes d’oursins qu’il s’est fait livrer pour se donner du tonus !
À l’issue de cette première, les applaudissements fusent de toutes parts. Personne n’a vu passer les trois heures durant lesquelles Brasseur, Maillan, de Funès et les autres se sont dépensés sans compter. Louis ne s’est permis aucun écart, respectant le texte à la virgule près. « C’était difficile pour lui, mais il le fit. Il freinait ses instincts comiques mais ça ne se sentait pas, note François Périer[108]. Il voulait s’en tenir au rôle de comédien pur. Et pourtant par moments, il était drôle… S’il avait voulu se laisser aller, il aurait pu faire une demi-heure de plus… » Un avis partagé par Jacqueline Maillan : « Il enrobait son texte. Il ne s’en évadait pas. Il le servait. Il lui apportait une dimension supplémentaire. Il devenait un personnage entier. Il était pétillant dans le bon comme dans le mauvais goût. De plain-pied. Sachant qu’il le fait[109]. » Il n’empêche que, ce soir-là, Brasseur ne manque pas d’enguirlander son partenaire, lui reprochant de faire trop de grimaces. « Tu me fauches tous mes effets ! » grogne-t-il pour le principe. En réalité, Pierre Brasseur apprécie la truculence de De Funès. Et Jean Anouilh n’est pas le dernier à être conquis par sa justesse de ton. Les critiques aiment bien aussi sa drôlerie, en particulier Jean-Jacques Gautier, qui écrit dans Le Figaro : « Monsieur de Funès est drôle, drôle, drôle[110]. »
Louis de Funès fait rire les critiques, mais Jean Anouilh les fait rugir. Dans une belle unanimité, ils trempent leurs plumes dans le vinaigre pour mettre à mal cet Ornifle qui, comme dom Juan, collectionne les femmes, avec le même cynisme. Ils pestent encore contre son argument où il ne se prive pas de dénoncer les profiteurs, les ambiguïtés d’un clergé catholique ne sachant pas répondre au monde moderne. De Robert Kemp dans Le Monde à Max Favalelli dans Paris-Presse en passant par Guy Verdot dans Franc-Tireur, c’est un enterrement de première classe. Anouilh en prend plein la figure et il s’en moque, affirmant : « Je n’achète jamais les journaux, sinon les veilles de déclaration de guerre et de déclaration d’impôts. J’ai acheté un jour La Gazette de Lausanne pour savoir où en étaient les avalanches. C’est une question qui nous intéresse à partir d’une certaine altitude[111]. » En revanche, face à une telle volée de bois vert, les comédiens s’inquiètent, à commencer par Louis. Que réservent les jours à venir ? Une merveilleuse surprise. Le public, lui, ne voit pas Ornifle avec les mêmes yeux, créant ainsi un phénomène sans précédent : le divorce total entre la critique et les spectateurs.
L’événement est à ce point important que le quotidien Paris-Presse — L’Intransigeant organise pour ses lecteurs un « entretien collectif » réunissant Pierre Brasseur, Claude Sainval, le scénariste Jean Aurenche, et les journalistes Roger Nimier, Robert Chazal et Hervé Terrane. Sous le titre : « On se bat pour Ornifle ; “Jamais le public n’a été aussi près de moi”, dit Pierre Brasseur au cours d’un entretien exclusif », le journal reproduit les propos de chacun sur une pleine page, le 15 novembre. Brasseur est, de loin, celui qui s’exprime le plus. Il ne s’agit pas, pour lui, de se défendre mais bel et bien de défendre une œuvre parce que « les critiques jugent cette pièce d’Anouilh d’abord comme si c’était une pièce d’un jeune auteur qui n’aurait pas écrit autre chose. Ils ne font pas rentrer l’œuvre dans son répertoire. […] Dans toutes les pièces que j’ai jouées, j’ai toujours eu un moment pénible dans une soirée où je sentais le public qui nous lâchait, cette espèce de marée, on se trouve presque seul. Eh bien, Ornifle, c’est la seule pièce, depuis longtemps, où je n’éprouve pas ça une seconde. […] Je crois aussi plus simplement que l’on n’aime pas qu’Anouilh fasse rire comme ça tout le temps. On n’aime pas qu’il fasse une pièce drôle, ça ennuie tout le monde. Eh bien, tant pis. Nous, nous aimons rire[112] ». Et le public rit avec Brasseur et les autres. En coulisses, il ne cesse de divertir son petit monde. Quant à Louis, il fait souvent le tour des loges pour raconter une histoire de son cru. La presse parle de Brasseur, mais bien peu de Louis de Funès. Dans cette même pleine page de Paris-Presse — L’Intransigeant, un spectateur interrogé à la sortie de la Comédie des Champs-Élysées dit : « Je ne connaissais pas ce de Funès. Il est très drôle. Jamais je n’avais ri comme ça. » Drôle, drôlerie. Ces mots reviennent souvent, comme si les échotiers se montraient incapables de souligner sa performance. Seul Thierry Maulnier, dans Combat[113], remarque que « parmi les acteurs, il faut distinguer, outre Brasseur, le merveilleux comédien qu’est Louis de Funès ». Ornifle attire à ce point le public qu’il faut bientôt réserver ses places deux mois à l’avance !
105
Selon nos recherches, il s’agirait de Jean Carmet.
106
Certaines de ces répliques préfigurent celles des Tontons flingueurs.
107
Pierre Brasseur à Jean Aurenche in Paris-Presse — L’Intransigeant daté du 15 novembre 1955.
108
François Périer à Brigitte Kernel, op. cit., p. 101.
109
Ibid., p. 100.
110
Le Figaro daté du 4 novembre 1955.
111
Jean Anouilh cité par Christian Mercier, Pour saluer Jean Anouilh, Éditions Bartillat (1999), p. 135.
112
Paris-Presse — L’Intransigeant daté du 15 novembre 1955.
113
Combat daté du 5 novembre 1955.