Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
4.
Buenos Aires
L’IMAGE EST CONNUE SOUS LE NOM de « photo des trois Jorge ». Elle est en noir et blanc. Le futur pape, Jorge Bergoglio, à gauche, en clergyman, est aux anges. À droite, on reconnaît Jorge Luis Borges, le plus grand écrivain argentin, aveugle, avec ses grosses lunettes, l’air sérieux. Entre les deux hommes se trouve un jeune séminariste, en col romain, longiligne, et d’une beauté troublante : il tente d’esquiver l’appareil photo et baisse le regard. On est en août 1965.
Cette photo, découverte ces dernières années, a suscité quelques rumeurs. Le jeune séminariste en question a aujourd’hui plus de quatre-vingts ans, le même âge que François : il s’appelle Jorge González Manent. Il habite dans une ville à une trentaine de kilomètres à l’ouest de la capitale argentine, non loin du collège jésuite où il a étudié avec le futur pape. Ils ont fait ensemble, à vingt-trois ans, leurs premiers vœux religieux. Amis proches pendant près de dix ans, ils ont sillonné l’Argentine profonde et voyagé en Amérique latine, notamment au Chili, où ils ont été étudiants à Valparaíso. L’un de leurs célèbres compatriotes avait emprunté la même route quelques années plus tôt : Che Guevara.
En 1965, Jorge Bergoglio et Jorge González Manent, toujours inséparables, travaillent dans un autre établissement, le collège de l’Immaculée Conception. Là, à vingt-neuf ans, ils invitent l’écrivain Borges à participer à leur cours de littérature. La photo célèbre aurait été prise après la classe.
En 1968-1969, le chemin des deux Jorge se sépare : Bergoglio est ordonné prêtre et González Manent quitte la Compagnie de Jésus. Défroqué avant le froc ! « Quand j’ai commencé la théologie, j’ai vu le sacerdoce de très près et je me suis senti mal à l’aise. [Et] quand je suis parti, j’ai dit à ma mère que je préférais être un bon laïc plutôt qu’un mauvais prêtre », dira Jorge González Manent. Contrairement à ce que laissent entendre les rumeurs, González Manent ne semble pas avoir abandonné le sacerdoce en raison de ses inclinations ; en fait, il part pour se marier avec une femme. Récemment, il a mis par écrit ses souvenirs intimes aux côtés du pape dans un petit ouvrage intitulé Yo y Bergoglio : Jesuitas en formación. Ce livre recèle-t-il un secret ?
Étrangement, l’ouvrage a été retiré des librairies et rendu indisponible même dans le magasin de la maison d’édition qui l’a publié et où – je l’ai vérifié sur place – est portée la mention « retiré à la demande de l’auteur ». Yo y Bergoglio n’a pas été déposé non plus par l’éditeur à la bibliothèque nationale d’Argentine, où je l’ai cherché, comme c’est une obligation légale. Mystère !
Les rumeurs sur le pape François ne sont pas rares. Certaines sont vraies : le pape a bien travaillé dans une fabrique de bas ; il fut aussi videur dans une boîte de nuit. En revanche, certaines médisances distillées par ses opposants sont fausses comme sa supposée maladie et le fait qu’il lui « manquerait un poumon » (alors qu’on lui en a seulement enlevé, à droite, une petite partie).
À une heure de route à l’ouest de Buenos Aires : le séminaire jésuite Colegio Máximo de San José, situé à San Miguel. Là, je rencontre le prêtre et théologien Juan Carlos Scannone, l’un des plus proches amis du pape. Je suis accompagné d’Andrés Herrera, mon principal researcher en Amérique latine, un Argentin, qui a organisé le rendez-vous.
Scannone, qui nous reçoit dans un petit salon, a plus de quatre-vingt-six ans mais il se rappelle parfaitement ses années avec Bergoglio et Manent. En revanche, il a complètement oublié la photo des trois Jorge et le livre disparu.
— Jorge a vécu ici dix-sept ans, d’abord comme étudiant en philosophie et en théologie, puis comme provincial des Jésuites, enfin comme recteur du collège, me raconte Scannone.
Le théologien est direct, sincère et aucune question ne l’effraie. Nous évoquons très franchement l’homosexualité de plusieurs prélats argentins influents, avec lesquels Bergoglio a été en conflit ouvert, et Scannone confirme ou nie, selon les noms. Sur le mariage gay, il est également clair :
— Je pense que Jorge [Bergoglio] souhaitait donner des droits aux couples homosexuels, c’était vraiment son idée. Mais il n’était pas favorable au mariage, à cause du sacrement. La curie romaine, en revanche, était hostile aux unions civiles : le cardinal Sodano était particulièrement rigide. Et le nonce qui était en Argentine était, lui aussi, très hostile aux unions civiles. (Le nonce est alors Adriano Bernardini, compagnon de route d’Angelo Sodano, qui a eu des relations exécrables avec Bergoglio.)
Nous évoquons la structure intellectuelle et psychologique de François dans laquelle son passé jésuite et son parcours de fils de migrants italiens tiennent une place prépondérante. Le préjugé selon lequel « les Argentins sont en gros des Italiens qui parlent espagnol » n’est pas faux dans son cas !
Sur la question de la « théologie de la libération », Scannone répète un peu machinalement ce qu’il a écrit dans plusieurs ouvrages :
— Le pape a toujours été favorable à ce qu’on appelle l’option préférentielle pour les pauvres. Il ne rejette donc pas la théologie de la libération en tant que telle, mais il est contre sa matrice marxiste et contre tout usage de la violence. Il a privilégié ce que nous avons appelé ici, en Argentine, une « teología del pueblo ».
LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION est un courant de pensée majeur de l’Église catholique, en particulier en Amérique latine et, comme on le verra, un point important pour la question qui nous occupe dans ce livre. Il me faut le décrire car il va devenir central dans la grande bataille entre les clans homosexuels du Vatican sous Jean-Paul II, Benoît XVI et François.
Cette idéologie post-marxiste radicalise la figure du Christ : elle milite pour une Église des pauvres, des exclus et de la solidarité. Popularisée à partir de la Conférence épiscopale latino-américaine de Medellín, en Colombie, en 1968, elle n’a trouvé son nom que plus tard sous la plume du théologien péruvien Gustavo Gutiérrez, qui appelle inlassablement à plus de justice sociale.
Durant les années 1970, ce courant de pensée composite, qui s’appuie sur des penseurs et un corpus de textes hétérogènes, se répand en Amérique latine. En dépit de leurs divergences, les théologiens de la libération partagent l’idée que les causes de la pauvreté et de la misère sont économiques et sociales (ils négligent encore les facteurs raciaux, d’identité ou de genre). Ils militent également pour une « option préférentielle pour les pauvres », à rebours du langage classique de l’Église sur la charité et la compassion : les théologiens de la libération ne voient plus les pauvres comme des « sujets » à aider, mais comme des « acteurs » maîtres de leur propre histoire et de leur libération. Enfin, ce mouvement de pensée est d’essence communautaire : il part du terrain et de la base, notamment des communautés ecclésiales, des pastorales populaires et des favelas et, en cela, il rompt à la fois avec une vision « eurocentrique » et avec le centralisme de la curie romaine.
— À l’origine, la théologie de la libération vient des rues, des favelas, des communautés de base. Elle n’a pas été créée dans des universités, mais au sein des communautés ecclésiales de base, les fameuses CEB. Des théologiens comme Gustavo Gutiérrez et Leonardo Boff ont systématisé ensuite ces idées : pour schématiser on peut dire que le péché n’est pas une question personnelle mais une question sociale. En gros, il ne faut pas tant s’intéresser à la masturbation individuelle qu’à l’exploitation des masses ! Jésus-Christ lui-même prend pour modèle de son action les pauvres, m’explique, lors d’un rendez-vous à Rio de Janeiro, le dominicain brésilien Frei Betto, l’une des figures majeures de ce courant de pensée.