Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Certains théologiens de la libération seront communistes, guévaristes, proches des guérillas d’Amérique latine, ou encore sympathisants du castrisme. D’autres sauront évoluer, après la chute du Mur de Berlin, en prenant en compte la défense de l’environnement, les questions d’identité des indigènes, des femmes ou des Noirs d’Amérique latine, et en s’ouvrant aux questions de « genre ». Dans les années 1990 et 2000, ses théologiens les plus célèbres, Leonardo Boff et Gustavo Gutiérrez, commenceront à s’intéresser aux questions d’identité sexuelle et de genre, à rebours des positions officielles des papes Jean-Paul II et Benoît XVI.
Jorge Bergoglio a-t-il été proche de la théologie de la libération ? Cette question a suscité d’intenses discussions et ce d’autant plus que le saint-siège a lancé dans les années 1980 une violente campagne contre ce courant de pensée et réduit au silence plusieurs de ses penseurs. Au Vatican, le passé « libérationniste » de François, et sa sympathie pour ces turbulents pasteurs, est souligné par ses ennemis et relativisé par ses proches. Dans un livre de commande et de propagande, François, le pape américain, deux journalistes de l’Osservatore Romano rejettent fermement toute proximité du pape avec cette théologie.
Les proches de François, que j’ai interrogés en Argentine, sont moins catégoriques. Ils savent pertinemment que les Jésuites en général, et François en particulier, ont été influencés par ces idées de gauche.
— J’ai distingué quatre courants de la théologie de la libération, dont l’un, la théologie du peuple, reflète mieux la pensée de Jorge Bergoglio. Nous n’utilisions pas la catégorie de la lutte des classes tirée du marxisme et nous refusions clairement la violence, explique Juan Carlos Scannone.
Cet ami du pape insiste cependant sur le fait qu’il a entretenu en Argentine, et aujourd’hui encore à Rome, de bonnes relations avec les deux principaux théologiens de la libération, Gustavo Gutiérrez et Leonardo Boff, tous les deux sanctionnés par Joseph Ratzinger.
Pour en savoir plus, je me rends en Uruguay, en bateau à travers le río de La Plata◦– une traversée de trois heures depuis Buenos Aires et dont l’une des navettes porte le nom de Papa Francisco. À Montevideo, j’ai rendez-vous avec le cardinal Daniel Sturla, un prélat jeune, chaleureux et friendly, qui incarne la ligne moderne de l’Église du pape François. Sturla nous reçoit, Andrés et moi, en chemise noire à manches courtes et je remarque une montre Swatch à son poignet, qui tranche avec les montres de luxe de tant de cardinaux italiens. L’entretien, prévu pour une vingtaine de minutes, dure plus d’une heure.
— Le pape s’inscrit dans ce qu’on appelle ici la « théologie du peuple ». C’est une théologie des gens, des pauvres, me dit Sturla en reprenant une gorgée de son maté.
À l’image de Che Guevara qui la partageait avec ses soldats, Sturla insiste pour me faire goûter cette boisson traditionnelle amère et stimulante dans la calebasse, en me faisant aspirer à travers la bombilla.
La question de la violence constitue bien, aux yeux du cardinal Sturla, la différence fondamentale entre « théologie de la libération » et « théologie du peuple ». Selon lui, il était légitime que l’Église rejette les prêtres guévaristes qui prenaient les armes et rejoignaient les guérillas d’Amérique latine.
À Buenos Aires, le pasteur luthérien Lisandro Orlov relativise toutefois ces subtilités :
— La théologie de la libération et la théologie du peuple se ressemblent. Je dirais que la seconde est la version argentine de la première. Elle reste très populiste, disons péroniste [du nom de l’ancien président argentin Juan Péron]. C’est très typique de Bergoglio qui n’a jamais été de gauche mais qui fut péroniste !
Enfin, Marcelo Figueroa, un protestant qui a coprésenté pendant plusieurs années avec Bergoglio une célèbre émission télévisée sur la tolérance inter-religieuse, et que j’interviewe au café Tortoni de Buenos Aires, commente :
— On peut dire que Bergoglio est de gauche même si, sur la théologie, il est plutôt conservateur. Péroniste ? Je ne crois pas. Il n’est pas non plus vraiment un théologien de la libération. Un guévariste ? Il pouvait se retrouver dans les idées de Che Guevara, mais pas dans sa pratique. On ne peut l’enfermer dans aucune case. Il est surtout jésuite.
Figueroa est le premier à avoir osé une comparaison avec Che Guevara et d’autres prêtres argentins, que j’ai interrogés, avancent également cette image. Elle est intéressante. Non pas, bien sûr, celle du Che martial et criminel de La Havane, du compañero révolutionnaire sectaire qui a du sang sur les mains, ni du guérillero endoctriné de Bolivie. La violence théorique et pratique du Che ne ressemble pas à François. Mais le futur pape n’a pas été indifférent à cette « poésie du peuple » et le mythe du Che l’a fasciné, comme tant d’Argentins et tant de jeunes révoltés à travers le monde (Bergoglio a vingt-trois ans lors de la révolution cubaine). Comment, d’ailleurs, n’aurait-il pas été séduit par ce compatriote : le jeune médecin de Buenos Aires qui quitte son pays à motocyclette pour partir à la rencontre des « périphéries » de l’Amérique latine ; celui qui découvre on the road la pauvreté, la misère, les salariés exploités, les Indiens et tous les « damnés de la terre » ? Voilà ce qui plaît au pape : le « premier » Guevara, encore compassionnel, généreux et peu idéologique, la révolte à fleur de peau et l’ascétisme social, celui qui refuse les privilèges et, toujours un livre à la main, lit des poèmes. Si la pensée de François penche d’une certaine manière vers le guévarisme, c’est moins pour son catéchisme léniniste que pour son romantisme un peu ingénu, et cette légende finalement déconnectée de toute réalité.
On le voit : on est loin de l’image que l’extrême droite catholique tente de coller à François, celle d’un « pape communiste » ou « marxiste », comme me l’ont dit sans ambages plusieurs évêques et nonces à Rome. Ils lui reprochent pêle-mêle d’avoir ramené des migrants musulmans de l’île de Lesbos (et pas de chrétiens) ; de prendre parti pour les SDF ; d’avoir voulu vendre les églises pour aider les pauvres ; et, bien sûr, d’avoir eu des paroles gay-friendly. Ces critiques témoignent d’un positionnement politique, non catholique.
François communiste ? Les mots ont-ils un sens ? Figueroa s’étonne de la mauvaise foi de l’opposition anti-Bergoglio, laquelle ressemble, avec ses cardinaux de droite extrême, les Raymond Burke et autres Robert Sarah, à un véritable mouvement Tea Party à l’américaine !
AVANT D’ÊTRE ROMAINS, les principaux ennemis du pape François ont été argentins. Il est intéressant de remonter à la source de l’opposition anti-Bergoglio tant elle est révélatrice pour notre sujet. Arrêtons-nous ici sur trois figures majeures dans le contexte si particulier de la dictature argentine : le nonce Pio Laghi, l’archevêque de La Plata Héctor Aguer et le futur cardinal Leonardo Sandri.
Le premier, nonce à Buenos Aires de 1974 à 1980, n’est entré en conflit avec Jorge Bergoglio que bien plus tard, lorsque devenu cardinal, il a dirigé la Congrégation pour l’éducation catholique. Durant ses années argentines, il s’est néanmoins montré proche des juntes militaires, responsables d’au moins 15 000 fusillés, 30 000 « desaparecidos » (personnes disparues) et d’un million d’exilés. Depuis longtemps, l’attitude de Pio Laghi suscite des critiques, notamment parce que le nonce aimait jouer au tennis avec l’un des dictateurs. Plusieurs personnes que j’ai interrogées, tels le théologien et ami du pape Juan Carlos Scannone ou l’ancien ambassadeur d’Argentine au Vatican, Eduardo Valdés, relativisent toutefois cette amitié et sa collaboration avec le pouvoir militaire.